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Le blog de Ludovic Herman

Évaluation RSE, ou quand le regard de Carole Bouquet croise celui des “Big Brothers du bien”

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Évaluation RSE, ou quand le regard de Carole Bouquet croise celui des “Big Brothers du bien”
Entre l'actrice Carole Bouquet et la RSE, le lien vous échappe... il faut lire ce billet pour comprendre.
© Commons Wikipedia By Georges Biard, CC BY-SA 3.0,

Quelle stratégie RSE adopter ? se demande-t-on dans les comités de direction. Faut-il évaluer nos fonctions pour créer une émulation ? S’engager personnellement pour inspirer nos salariés ? Ou même recourir à des publicités pour modifier nos façons de penser ?

Pour éclairer ce sujet voici l’échange qui secoua ma famille dans notre voiture sur l’autoroute A11.

Imaginez le huis-clos d’un trajet du retour de Noël d’une famille écolo-bobo avec des brosses à dent en bambou neuves (et non d’occasion) reçues en cadeau. Juste après Rennes, je met à l’antenne le best of 2020 de BFM Business, "car la France a tout pour réussir", comme j’aime le dire. Cette chaîne rappela qu’EcoVadis était le lauréat #techforgood de 2020. "Enfin une bonne nouvelle ! Je rêve désormais que des Big Brothers du bien, c’est-à-dire des agences digitales de notation omniscientes, adviennent en 2021", déclara ma fille aînée Tiffany, 20 ans, ex-bénévole chargée de la com de l’ONG Le Green Challenge. "Ce serait un si petit mal… pour un si grand bien", conclut-elle les yeux embués par une passion enrichie d’un soupçon d’inquisition.

Rappelons qu’EcoVadis, c’est l’agence french tech d’évaluation RSE que le monde nous envie. Je résume pour Clovis, 12 ans, notre benjamin : elle a pour mission d’évaluer les fournisseurs par ordre croissant de moralité, de ceux qui font le plus de mal à ceux qui font le plus de bien. Par "mal", j’entends notamment des maux capitaux comme l’exploitation des enfants, le sexisme, le racisme, la pollution… autant de sujets qui me tordent les boyaux. Pour cela, EcoVadis, grâce à sa tech, évalue chaque entreprise sur la base de "preuves" et partage ses benchmarks de moralité avec les intéressés. Cela "émule" des dizaines de milliers de fournisseurs de multinationales qui bachotent leur score RSE sous peine d’être éjectés de panels d’acheteurs devenus des saints Pierre lors de l’attribution d’un marché. Dire qu’hier ces acheteurs leur tordaient le bras sans sourciller pour gagner 1 centime par unité achetée !

EcoVadis plaît aussi aux financiers athées en matière de RSE, avec 40% de croissance annuelle depuis 2007, 200 millions de dollars de capitaux levés en 2020 et, pourquoi pas, bientôt une introduction en Bourse ! Avec cet argent frais, l'entreprise compte, après avoir enrichi équitablement ceux qui ont investi en elle dès son origine, embaucher… et pas seulement à l’île Maurice, où la plus grande proportion de son effectif œuvre aujourd’hui, dixit internet.

Le journaliste de BFM, un tantinet chauvin, s’inquiète que le fonds choisi soit américain. Nous rassurons nos enfants perturbés sur le "so what" de cette insinuation : "L’argent de la #financeforgood n’a pas d’odeur, la menace écologique étant mondiale, la réponse financière doit être globale !"

C’est alors que Saskia, la cadette, âgée de 18 ans, confinée comme nous dans cette voiture qui semble avoir rétréci depuis que nos trois enfants ont grandi, répond du tac au tac en gobant un Tictac : "Meuf, tu es sérieuse là ? Tu espères l’avènement des Big Brothers du bien ?" Son doute nous stressa et augmenta malheureusement le C02 dans l’habitacle.

J’avoue que le terme "Big Brothers du bien", sur le moment, ne nous signifiait rien (sans parler du mot "meuf", que j'abhorre), car pour moi Big Brother rime avec malheur. Au lycée, on s’inquiétait des mises sur écoute de l’Élysée, même si mon intuition me dit qu’elles étaient surtout destinées à écouter Carole Bouquet, cette lumineuse actrice que je salue ici, sujette et pas qu’objet, du désir. Carole Bouquet, femme très engagée depuis des dizaines d’années pour améliorer le sort des enfants. De plus, à la même époque, la France se battait contre la menace écologique …en envoyant en Nouvelle-Zélande, pays d’origine de ma femme, un faux couple de vrais agents secrets pour dynamiter le Rainbow Warrior, qui voulait sauver la planète ! Inutile de vous dire qu'il me fut difficile d’expliquer lors de notre première "date" que la France n’était pas un état terroriste anti-écolo !

Déterminée à se faire entendre, Saskia, l’enfant du milieu, au sens propre sur la banquette arrière et au figuré dans la fratrie, insiste :

"– Qu’est-ce qui t’émeut tant dans l’inquisition tech des fournisseurs ?"

– J’aime que ce soit basé sur la collecte de preuves plutôt que sur la compilation de déclarations, se défend Tiffany. Il est temps de laver au karcher les ‘greenwashers’. Et ce 'sans rinçage préalable', comme le demande Jacques Séguéla.

– Qui est Séguéla ? demande Clovis. Un youtuber, un nouveau streamer ?

– Presque, c’est un auteur qui hier était fils de pub et qui est devenu un père qui aime écrire à sa fille, dis-je.

– Tu sais, c’est aussi celui qui s’étonne sur France Inter que les daronnes turques rincent leur linge avant de le laver… sans pourtant s’étonner que ce soit à elles de le faire plutôt qu’à leurs maris ! C’est aussi celui qui croit, comme papa, que les entreprises ont un cœur ! (Rires d’adolescents). D’ailleurs Daddy, arrête de nous demander de rincer la vaisselle avant de la mettre au lave-vaisselle STP (je fulmine intérieurement, car c'est MOI qui nettoie le filtre), déclare Tiffany, qui enchaîne : Merci EcoVadis pour ce ménage qui va révéler au grand jour les fournisseurs simulateurs, beaux parleurs et pipoteurs. Grâce à ta transparence, on boycottera les mauvais sur Insta et on fera vivre un enfer aux retardataires sur Twitter…"

Ambiance cancel culture dans la voiture.

"Tu te rends compte de ce que tu dis ? rétorque Saskia, que je sens monter en pression. Cela voudrait dire que les entreprises ne progresseront en RSE que par intérêt ? Moi je doute que les bons points donnés aux entreprises si responsables (1) ou les blâmes juridico-médiatiques donnés aux États coupables changent grand-chose. Tout simplement parce que c’est cette éternelle mise en rivalité et en culpabilité qui nous a amenés à cette réalité ! Alors si c’est de l’envie de 'carottes' trophées RSE ou de la crainte de bâtons d’opprobre médiatique qu’il faut attendre de net progrès, on est mal barré. J’avais 4 ans quand Al Gore a sorti son film inquiétant et depuis rien ne change sauf qu’on est au courant. Moi je crois que c’est le désir intérieur qui vient du cœur de 7 milliards d’humains qui donnera les meilleurs résultats. C’est ce désir qui fait grandir, voire répare tous les vivants. C’est lui qui te donne envie de laisser le monde un peu meilleur que tu ne l’as trouvé et de ramasser des détritus, même si tu ne les as pas jetés. C’est lui qui te donne plaisir à donner, même si tu as plus intérêt à garder, et qui t’incite à servir plutôt que de te servir. Enfin, c’est lui qui te fait prendre un enfant par la main pour l’aimer et l’éduquer plutôt que de le faire travailler et l’exploiter. Si tu as raison, Tiff, cela veut dire que la RSE n’est qu’une contrainte… à gérer. C’est affligeant mais surtout inquiétant."

Je m'apprête à insister pour renouveler l’air de l’habitacle en baissant les quatre vitres, même si cela augmente la consommation instantanée, quand Tiffany enchaîne : "Mais, Saskia, dans ton monde, quel serait le 'what’s in it for me' de faire plus de bien que je n’en fais déjà ? Tu sais que dans un monde égoïste, seuls les égoïstes réussissent. Si je n’y ai pas intérêt, pourquoi changer ? EcoVadis me dira où je suis située et tu sais comme j’aime être la première, alors pourquoi pas dans cette matière ? En plus, grâce à la tech, comme on pourra voir tout ce que tu fais, dis, paies, like, commentes… c’est à notre portée ! Le seul hic, c’est le terme Big Brother ! Encore un reliquat de patriarcat, n’est-ce pas Papa ? Je préfèrerais Big Sister, surtout que je suis l’aînée."

Sentant poindre le risque d’une guerre civile au sein de notre cellule nucléaire, j’interviens.

Je crois que finalement, si j’étais client d’EcoVadis, le point qui m’intéresserait c’est sa probité. Par exemple, quels critères, valeurs, limites ont été déterminants dans son choix de dire oui à CVC Capital Partners et non aux onze autres fonds d’investissement ? À quelles causes ses dirigeants ont-ils dit oui ou à quelles tentations ont-ils dit non quand ils ont signé en se regardant dans les yeux pour 200 millions de dollars ?

 

Sentimentalement vôtre

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(1) Voir par exemple le palmarès du Point des entreprises les plus responsables en 2020 paru en novembre.

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