L’Entreprise Sentimentale

Décoder ce qui fait battre le cœur des entreprises

Le blog de Ludovic Herman

Débureaucratisation ou comment notre ministre Amélie de Montchalin peut révolutionner ce sujet

Publié le

Débureaucratisation ou comment notre ministre Amélie de Montchalin peut révolutionner ce sujet
Amélie de Montchalin, ministre de la Transformation et de la Fonction publique.
© By Bommiera - Own work, CC BY-SA 4.0

"Comment mater le mammouth bureaucratique ?" sous-titre le Point cet été avec en une cet animal dodu et poilu… en souvenir de Claude Allègre peut-être (1) ?

La débureaucratisation est une passion éternelle qui unit citoyens et présidents et qui ressort chaque été dans nos magazines. Sarkozy, Hollande, Macron se sont chacun investis, comme les entreprises de leur pays, dans la lutte contre cette pandémie que l’on appelle bureaucratie.

Ça n’est pas chose aisée que de débureaucratiser, sinon ça se saurait ! Mais ayant travaillé sur le sujet, je n’abandonne jamais. C’est un peu mon Amérique à moi, l’histoire de Sisyphe qui se rejoue encore une fois. S’engager contre la bureaucratie… ? C’est pour un chevalier partir à la conquête d’une princesse gardée en haut d’une tour par des dragons terrifiants : la chance d’y arriver est infime, le chemin est semé d’embûches, mais le jeu en vaut le chandelier de la Reine (si par miracle on réussit). Voilà le genre d’opportunité qui ne se présente, au mieux, qu’une fois dans la vie, ne l’oublions pas.

Le dossier du Point me fait rêver. "Si on arrivait à faire quelques prouesses dans le domaine dès cette année, s’ouvrirait alors pour la France et ses entreprises un chemin vers une terre promise avec ses gains de performance en abondance", me dis-je. Gagner cette bataille serait comme rencontrer l’âme sœur, "the sky would be the limit !" Comme la tenniswoman Maria Sharapova (que j’admire pour ses conseils sur les réductions de coûts), nous serions alors "unstoppable". La France serait "number one", et de loin !

Toutefois, j’avoue déprimer à la marge de ce papier. Page après page on y comprend qu’on n’y arrivera jamais, comme si nous français étions damnés. La faute à qui ? Paris, les élites, l’ENA, les lobbys, les fonctionnaires, et j’en passe. Bizarre ! Toujours les mêmes boucs émissaires… Mais au détour d’un paragraphe, surgit une héroïne atypique : Amélie de Montchalin, notre nouvelle ministre de la Transformation et de la Fonction publiques.

Cette Jeanne d’Arc post-moderne ouvre une troisième voie quand elle déclare : "Il faut une révolution culturelle [que j’espère copernicienne et non maoïste venant de cette licenciée en histoire] porteuse de confiance et de transversalité."
"Tout ce que prône l’Entreprise Sentimentale !" me réjouis-je au bord de la Dordogne.

J’aime tant cette pensée, qu’au lieu de lézarder à l’ombre d’un figuier, me voilà à décoder la culture dudit dossier (et de ses journalistes) pour rédiger ce que vous lisez à présent. Car j’ai comme l’intuition que c’est de notre culture de la débureaucratisation que vient le problème, et non la solution. 

Cette culture, d’ailleurs, me laisse vite ébranlé : des jugements négatifs et répétés à l’encontre des Français, qui seraient moins bons que les Belges et les Allemands en la matière, et un "racisme anti-gros". Oui, l’article en est parsemé : l’État est "bedonnant", les "lourdeurs" sont administratives. Je trouve ce crédo malvenu alors qu’on hésite tous en ce moment à se mettre en maillot à cause de nos "kilos-confinement".

Ce dossier qui se veut pointu nous met en garde contre les quelques maux qui doivent être pansés, comme l’insensibilité du fonctionnaire qui "au siège de l’administration […] se montre intraitable […] on nous dit de rappeler le lundi matin." Le fonctionnaire souffrirait de "blocages culturels" et serait attaché à ses règles. Mais il faut également noter le mépris qui existerait entre les disciplines, sorte de guerre des polices : "Le monde de la santé a un mépris souverain pour les vétérinaires", lit-on. Et pour rien n’arranger, ajoutons le doute du Président sur la capacité des élus locaux. Ce dernier serait "prêt à une grande réforme, mais il ne la mènera que si les associations d’élus sont décidées à assumer de nouvelles responsabilités."

Mazette ! Le mal est profond ! Et voilà qu’arrivent d’étranges solutions : le pouvoir personnel des élus… "Heureusement que notre député avait le téléphone d’Olivier Véran qui débloquera lui-même la situation […] Un élu doit présider le conseil d’administration des ARS […] les élus doivent revenir dans le système", ne cessons-nous de découvrir. Et pour conclure, pourquoi pas un soupçon d’autoritarisme dans le ménage tumultueux des normes ? "Les autres agences sauront vite s’adapter en voyant valdinguer leurs procédures", fin de citation.

De vous à moi, je crois peu au "C’est la faute au parisianisme, à l’élitisme, à l’ENAisme, etc." Ces arguments sont peut-être émotionnellement puissants, mais assez inopérants. Certes, certains de ces préjugés me parleront, d’autres me choqueront… and so what ? Au final, je crains que ces vieilles rengaines n’y changent rien.

J’ai en effet la faiblesse de penser qu’il n’y a pas à rougir d’être français, que les parisiens ne sont pas coupables d’y résider ou d’y être nés, que les fonctionnaires ne sont pas entichés de leurs règles, que l’ENA n’est pas une formation peuplée d’êtres dénués d’émotions. J’y ai vu d’ailleurs Nathalie Loiseau, les larmes aux yeux, recevoir l’Ordre nationale du Mérite sans son père, grand absent au milieu de la foule émue. Alors rangez-moi s’il vous plaît toutes ces fausses explications.

Pour tordre le coup à ce serpent de mer bureaucratique je vous propose, madame la Ministre, de vous inspirer… de votre sentimentalité. 

J’imagine que, remplie de sentiments pour quelqu’un, vous l’estimez hautement et le respectez en tout temps. Et quand vous le sentez en danger, vous faites tout pour le protéger. Quand la dispute s’anime, car la passion n’est ni contemplation ni méditation, je suppose que vous essayez de comprendre son point de vue, lui accordant du crédit d’intention (plutôt qu’un procès du même nom). Enfin, quand vous faites des choix engageants avec cette personne, comme faire trois enfants, vous les faites ensemble, en conscience, en étant solidairement responsables des conséquences. 

J’ai autrefois cru que certaines règles ne servaient à rien, à personne. Lorsque je participais à quelque "grand ménage", j’oubliais d’en rappeler le "Pour qui ?" ou le "Pour quoi ?". Aucune règle ne sert "à rien", il y a toujours quelqu’un qui y voit un intérêt. Le "Qui ?", le "Quoi ?", sont finalement plus importants que le "Pourquoi ?", trop souvent le prêt-à-porter de nos accusations.

Si je suis arrivé à cette recommandation sentimentale, madame la Ministre, ça n’est pas par angélisme, mais par pragmatisme. L’estime, la confiance, le pardon que vous accorderez aux parties prenantes de cette grande entreprise qu’est la débureaucratisation de notre pays marqueront certainement le début d’une stratégie virale positive.

Et d’avance, merci !

Sentimentalement vôtre et à la semaine prochaine,

(1) En 1997, Claude Allègre, ministre de l’Education du gouvernement Jospin, déclara qu’il fallait "dégraisser le mammouth"

A LIRE SUR L'USINE NOUVELLE

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte