L’Entreprise Sentimentale

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Le blog de Ludovic Herman

Confiance ou quand l’Assurance Maladie mise sur l’honnêteté des Français

Publié le

Confiance ou quand l’Assurance Maladie mise sur l’honnêteté des Français
Les cavaliers le savent : rien n'est possible sans confiance mutuelle.
© philippe-collard Unsplash

Les Echos et BFM business annoncèrent de concert début février une très bonne nouvelle qui parcourut le PAF à la vitesse de l‘éclair. Bizarrement cette info m’atteignit comme une onde de chaleur positive. La breaking news est qu’au moins 98% des Français, dans leurs auto-déclarations d’arrêts de travail COVID ouvertes depuis le 10 janvier aux "non-télétravailleurs", ont été honnêtes. Comme lors du 11 septembre 2001, je me suis dit que toute ma vie je me souviendrai avec qui et où je me trouvais à ce moment-là.

 

Attention, il ne s’agit ni d’une opinion ni d’une conviction, c’est un fait avéré, prouvé, démontré. Oui, 98% des Français n’ont pas cédé à la tentation d’abuser de la confiance accordée par la puissance publique et, ainsi, on ne doit vérifier que 2% d’entre eux. "Mêmes les fonctionnaires", déclarait le journaliste - possédant peut-être quelques préjugés envers cette catégorie de travailleurs. Moralité, les Français sont honnêtes, ils sont respectueux des deniers publics financés grâce à leurs cotisations sociales en sus de leurs TVA, IR, IS, TH, CSG, CRDS, TF, CFE, …. "C'est un volume raisonnable, stable et conforme à la cible. La mesure atteint son objectif, donc nous allons poursuivre sa mise en œuvre", déclarait pudiquement le directeur de l'Assurance-maladie Thomas Fatôme aux Echos, avec j’imagine un grand sourire et un sentiment de fierté.

 

Le journaliste de BFM, une star de cette chaine d’info, répéta pourtant plusieurs fois "mais qu’est-ce qu’on a eu peur ! " Il restait surpris que les Français aient utilisé l’auto-déclaration de maladie sans abus, qu’ils se soient fait tester plus rapidement que prévu (24h au lieu de 48h00). Cette information  "si surprenante " pour BFM qui s’appuie souvent sur le pire de l’humanité signale ici d’énormes potentiels de profitabilité pour les entreprises : oui, un milliard d’euros de contrôle soupçonneux en moins, c’est un milliard d’euro de résultats en plus pour investir ! C’est cette conclusion qui s’imposa à Aurore et à moi-même, en voiture ensemble ce matin-là. Aurore, je le rappelle, est une amie prodigieuse qui aime les sensations au travail et le dit içi, et qui trouve du charme aux managers vinyles, qui préfèrent le doigté au digital, le stylo au clavier… et le déclame ici.

 

Contrairement à Léa Salamé qui le 11 septembre courait pour sa vie dans New York, Aurore conduisait mon véhicule à Paris. Je lui avais laissé le volant car elle aime autant piloter que moi-même j’apprécie de tenir le rôle de copilote. Aurore, à l’allure amazone, a peut-être un jour dépassé les 300 km/h (sur circuit j’espère). Sans inhibition, la voilà qui, telle une horse coach, susurre des secrets à l’oreille des 140 chevaux de mon véhicule français. Ils sont d’accord pour se cabrer sous l’autorité de cette femme qui conduit vite, avec beaucoup de sentimentalité et sans brutalité ! (1)

 

Alors que nous regardions dans la même direction, i.e vers l’avenir et laissions nos douleurs de 2020 dans le rétroviseur, elle hésita à battre le record du 0 à 50 km/h départ arrêté sur les Champs Élysées. Situé en pole position au feu du bas de l’avenue, BFM Business nous surprit en nous annonçant la nouvelle des "98% de Français honnêtes". On n’en revenait pas, enthousiastes on se dit "on en rêvait, la CNAM l’a fait". Notre admiration envers ce pari sur l’honnêteté des Français pris par cette noble institution dont la confiance a été si souvent abusée par le passé était bien réelle.

 

Je rappelai à Aurore ce que déclarait Thomas Fatôme le 13 octobre 2020 au Sénat (nous aimons ces lectures instructives si différentes des dépêches AFP). "Près de 1 600 agents travaillent à la lutte contre la fraude. En 2019, 286 millions d'euros de fraudes et d'activités fautives ont été détectés, soit une nette augmentation par rapport à 2018.(…) Il y avait 150 000 cartes Vitale surnuméraires au mois de juin 2020, essentiellement pour les différents régimes spéciaux, contre 600 000 au 31 décembre 2019, soit une division par quatre.(…) En matière de lutte contre la fraude, nous menons des actions de contrôle en amont et de sensibilisation qui sont très importantes."

 

Et Aurore enchaina :

- Je crois que Thomas Fatôme y est pour beaucoup dans cette audacieuse confiance. Peut-être qu’il s’est souvenu de ce que lui disaient Gabriel et Anne-Marie, son père médecin et sa mère professeure, quand il grandissait dans le Cotentin, cette région aux plages sublimes exemptes de réchauffement climatique. "Quand tu seras grand tu feras du bien autour de toi à la hauteur de tes responsabilités". Peut-être que Carine, sa femme elle aussi haute fonctionnaire inspirante l’a encouragé à oser la confiance. En tout cas cet ex-conseiller et directeur de cabinet a dû réunir un aréopage d’esprits brillants avec cette question : qu’a-t-on à gagner ou à perdre à faire confiance aux Français ?

- Aurore, le gain était facile à estimer, répondis-je. Une détection accélérée des cas Covid, une non-contamination des lieux de travail ; un no brainer, une évidence disait-on au BCG. Mais le risque était important si les Français profitaient de se faire payer 2 jours de congés Covid sans carence aux frais de la sécu. Tout dépendait de la probabilité que les Français suivent leur probité plutôt que leur intérêt immédiat.

- Voilà ce qui faisait si peur à BFM, répliqua Aurore. Que le côté Gekko de Wall Street qui est présent en chacun de nous, écrase notre côté Dalaï Lama qui nous meut et nous émeut aussi. Ce n’était pas gagné car tous les conseillers avaient lu et cru plutôt Hobbs que Rousseau…. La vie des cabinets ministériels, les classements des prépas HEC et de l’ENA ne les encourageaient pas à faire une confiance aveugle en chacun de leur prochain, surtout que le souvenir d’une confiance trahie se cicatrise mal. J’ai encore en mémoire la parole donnée, la main serrée, le regard sincère de personnes qui m’ont menti. Dieu que je m’en suis voulu surtout qu’on m’avait prévenu ! Mais si ce n’est pas un secret défense c’est tout de même un mystère de santé publique, pourquoi Thomas Fatôme a-t-il osé trancher en faveur de la confiance alors qu’il s’inquiète publiquement du déficit multiplié par 20 en 1 an (30 vs 1,5 milliard) de la CNAM. Peut-être a t-il pensé à la confiance qu’il avait reçue des mentors qui l’ont inspiré comme Christine Lagarde, peut-être s’est-il dit qu’il allait montrer à ses copains d’HEC restés dans le privé que la confiance c’est gagnant surtout quand le télétravail l’exige.

- Certes Aurore, mais tout de même, toi qui as aussi souffert et a été déçue dans la vie par des êtres masculins ne penses-tu pas qu’il ne fallait faire confiance … qu’aux femmes ? Qu’à la moitié moins coupable de l’humanité ? Les hommes ne sont-ils pas des loups pour leur prochains, des violeurs pour leur conjointes, des pères incestueux, des pédophiles en puissance, des tortionnaires qui s’ignorent… Qu’un homme bon ne l’est que jusqu’au jour où il ne l’est plus ? Alors leur faire autant confiance aux hommes à quelques jours du 8 mars c’est un peu fort de café non ?

 

- Bien sûr, Ludovic, je crois que des hommes, et non les hommes, sont tels que tu les décrits, avoua Aurore. Ils le resteront tant qu’on les laissera faire mais pas tous et même pas la majorité que j’ai rencontrée ! Je pense au fond que Thomas Fatôme a lu un livre à Noël qui a changé sa vie, une analyse plus révolutionnaire que celles de Mao et de Karl réunis. Il a lu « Humanité une histoire optimiste » de Rutger Bregman, ce livre qui a fait voir l’humanité sous un nouveau jour à Yuval Noah Harari, auteur de Sapiens, et qui scientifiquement démonte des idées préconçues sur nos soi-disant mauvais penchants.

Je crois au fond qu’il s’est dit que l’heure était venue que la fonction publique, pourquoi pas avec l’aide de l’entreprise sentimentale, inspire les entreprises qui ont besoin de réduire leurs coûts colossaux exclusivement justifiés par leur défiance. Il s’est souvenu que ce qui n’est pas donné est perdu, alors il a donné sa confiance aux Français pour qu’ils ne la perdent pas en leur Sécu.

 

Sentimentalement vôtre

 

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(1) Pour les pilotes sentimentaux je renvoie à la lecture de mon article sur la Sécurité active de Citroën et sur celui qui fait rimer Diriger avec Piloter

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