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L'Usine Cognitive

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Pourquoi le sommeil est-il aussi la responsabilité de l’entreprise ?

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Pourquoi le sommeil est-il aussi la responsabilité de l’entreprise ?
© Hutomo Abrianto - Unsplash

"Bien dormir, ça relève de leur responsabilité, l’entreprise n’a pas à s’en mêler !" "Ah non ne me parlez surtout pas de sieste au travail !". Bon nombre d’entreprises ne se sentent pas prêtes à franchir le pas de la salle de sieste et ne souhaitent pas s’engager sur le terrain du sommeil en général, ou alors seulement sous le format de "conférence bien-être" offertes aux collaborateurs.

Ce choix est souvent précautionneux, pour éviter de s’engager sur une pente glissante : accepteriez-vous que votre employeur vous dise comment dormir ? qu’il mesure votre durée de sommeil et juge si celle-ci est suffisante avant de vous laisser vous asseoir à votre poste de travail ? que vos besoins et habitudes de sommeil comptent lors d’une embauche ? Bien sûr que non !

Cela dit, certaines entreprises s’aventurent - doucement mais sûrement -sur ces terrains par nécessité : les conducteurs de trains ou de poids lourds, les agents dans les centrales nucléaires, les pilotes, ont entre leurs mains de nombreuses vies qui dépendent de leur vigilance et de leurs facultés attentionnelles. Or le sommeil a un rôle crucial dans le maintien des capacités cognitives : un temps insuffisant de sommeil entraîne une perte de performance et un risque accru d’accident (1), sans parler de l’augmentation générale des problèmes médicaux (hospitalisation, médicamentation, problèmes cardio-vasculaires, …) sur le long terme (2).

Mais qu’en est-il pour tous les autres, ces collaborateurs d’entreprise qui travaillent dans des contextes plus classiques, en terme d’horaires, de lieux ou de risques ? L’entreprise peut-elle totalement se dédouaner de veiller à leur bon sommeil ?

L’entreprise responsable de la qualité du sommeil

Depuis les années 90, un ensemble d’études s’est penché sur l’impact du travail sur la santé, et en particulier sur le sommeil. L’une d’elle ciblant les managers montre que les semaines "chargées" sont associées à des temps d’endormissement plus longs et des temps de sommeil plus courts que les semaines "normales" (3). Une autre, sur les employés au "col blanc", montre que ceux effectuant des heures supplémentaires ont plus de problèmes de sommeil que ceux qui n’en font pas (4). Cette association entre un fort niveau de contraintes au travail d'une part, et une moindre qualité de sommeil d'autre part, se retrouve systématiquement.

Comme la plupart d’entre nous l’a déjà expérimenté, durant les périodes où le travail devient plus stressant, nous éprouvons de plus grandes difficultés à nous endormir, et ce malgré une fatigue plus importante ! Mais pourquoi dormons-nous mal, alors même que nous sommes davantage fatigués ?

Dans le cerveau, les régions responsables du maintien de l’éveil sont distinctes de celles impliquées dans l’induction et le maintien du sommeil. Pour dormir, il faut désactiver les premières et laisser libre court aux secondes, mais ce processus est mis à mal en situation de stress (5). S’il vous est arrivé de faire une insomnie après une journée très intense de travail, et ce malgré une grande fatigue, vous avez fait les frais de cette activation anormalement prolongée des circuits de l’éveil.

Ainsi, un travail stressant, et qui se prolonge tard dans la journée, ne laisse pas la possibilité aux systèmes de l’éveil de se désengager correctement, ce qui affecte donc la qualité de notre sommeil.

Même si l’on n’attend pas de l’entreprise qu’elle donne son avis sur comment ses collaborateurs doivent dormir, dès lors que le travail lui-même influence le sommeil, il lui appartient de veiller à éviter autant que possible d’être responsable de leur restriction de sommeil.

Des solutions à envisager

Une fois que le tabou est tombé, et que l’on comprend pourquoi le sommeil relève bel et bien de la responsabilité de l’entreprise, quelles actions concrètes peuvent être mises en place ?

La première chose serait d’accompagner les collaborateurs dans la gestion de leur sommeil au quotidien par une sensibilisation sur le sujet : qu’ils aient accès à l’information pour comprendre les leviers individuels leur permettant d’améliorer la qualité de leur sommeil, notamment en ce qui concerne les temps de "déconnexion" à la fois sur leur lieu de travail et en dehors ; qu’ils puissent être orientés vers les soins qu’ils peuvent recevoir s’ils font partie du tiers des français se plaignant d’au moins un trouble du sommeil (6) !

Mais cette sensibilisation doit surtout venir nourrir une réflexion collective pour garantir que chacun et chacune puisse avoir un repos suffisant au quotidien, un droit acquis de longue date mais dont la mise en place est rendue difficile avec l’arrivée du digital et des nouvelles pratiques de connexion.

Le droit à la déconnexion est en fait un sujet bien plus vaste que le seul décompte des heures de travail : le sentiment de nécessité et d’urgence à répondre aux mails notamment (nommé "telepressure") est associé à une diminution de la qualité de sommeil (7). Il est donc urgent de réfléchir à une prévention intelligente des risques que le numérique a apportés.

Aussi, il devient crucial de prendre en compte les besoins réels de ses collaborateurs, sans tabous ni stigmatisation. La power nap (sieste énergisante, 20min) ou la flash nap (sieste éclair, 5min) sont des moyens puissants pour restaurer un bon fonctionnement au cours de la journée : utiles en période de restriction de sommeil pour certains, elles sont également nécessaires en routine pour 1/3 des individus qui ressentent une très forte baisse de vigilance en début d’après-midi - il n’est aucunement question de paresse, c’est un réel besoin physiologique quasi-irrépressible ! (8).

Pouvoir gérer ses temps de récupération selon son propre rythme permettrait ainsi de gagner en bien-être mais aussi en efficacité au travail. Plusieurs études montrent qu’un meilleur contrôle sur ses propres horaires de travail, avec un certain degré de flexibilité, diminue la fréquence de l’insomnie et de la dépression chez les collaborateurs d’entreprises (9). Mais encore faut-il qu’ils aient la possibilité de le faire réellement, c’est à dire que la culture d’entreprise et leurs propres pratiques de déconnexion le leur permettent.

L’entreprise à tout à y gagner

S’il restait à démontrer l’impact de l’entreprise sur le sommeil, l’impact du sommeil sur la productivité de l’entreprise est quant à lui complètement avéré. Une restriction chronique de sommeil induit des problèmes de vigilance et une détérioration des performances (10), avec un coût certain pour l’entreprise (11). Le manque de sommeil entraîne une augmentation du "présentéisme" c’est à dire une présence au travail sans production; il induit aussi un déséquilibre émotionnel, et diminue la capacité du cerveau à contrôler les réactions émotionnelles, mécanisme pourtant essentiel à la qualité des interactions sociales au travail (12). À cela s’ajoute le fait que la restriction de sommeil est un facteur de risque pour la santé (2), participant aussi à une augmentation de l’absentéisme pour l’entreprise.

Pour conclure, des collaborateurs reposés ce sont des collaborateurs contents, en bonne santé, et une entreprise qui favorise ses chances de prospérer !

 

Références

1. M. Hafner, M. Stepanek, J. Taylor, W. M. Troxel, C. Van Stolk, Why sleep matters – the economic costs of insufficient sleep A cross-country comparative analysis, RAND Eur. , 101 (2016).
2. D. Leger, C. Guilleminault, G. Bader, E. Levy, M. Paillard, Medical and socio-professional impact of insomnia., Sleep 25, 625–629 (2002).
3. S. Maruyama, K. Morimoto, Effects of long workhours an life-style, stress and quality of life among intermediate Japanese managers, Scand. J. Work. Environ. Heal. 22, 353–359 (1996).
4. R. Rau, A. Triemer, Overtime in Relation to Blood Pressure and Mood During Work, Leisure, and Night Time, Soc. Indic. Res. 67, 51–73 (2004).
5. G. Cano, T. Mochizuki, C. B. Saper, Neural Circuitry of Stress-Induced Insomnia in Rats, J. Neurosci. 28, 10167–10184 (2008).
6. MGEN INSV, Enquête INSV / MGEN «?Sommeil et transports?» (2014).
7. L. K. Barber, A. M. Santuzzi, Please respond ASAP: Workplace telepressure and employee recovery, J. Occup. Health Psychol. 20, 172–189 (2015).
8. F. J. Evans, M. R. Cook, H. D. Cohen, E. C. Orne, M. T. Orne, Appetitive and replacement naps: EEG and behavior., Science 197, 687–9 (1977).
9. M. Takahashi, K. Iwasaki, T. Sasaki, T. Kubo, I. Mori, Y. Otsuka, Sleep, fatigue, recovery, and depression after change in work time control: A one-year follow-up study, J. Occup. Environ. Med. 54, 1078–1085 (2012).
10. G. P. Krueger, Sustained work, fatigue, sleep loss and performance: A review of the issues, Work Stress 3, 129–141 (1989).
11. R. C. Kessler, P. A. Berglund, C. Coulouvrat, G. Hajak, T. Roth, V. Shahly, A. C. Shillington, J. J. Stephenson, J. K. Walsh, Insomnia and the Performance of US Workers: Results from the America Insomnia Survey, Sleep34, 1161–1171 (2011).
12. S. S. Yoo, N. Gujar, P. Hu, F. A. Jolesz, & M. P. Walker. The human emotional brain without sleep—a prefrontal amygdala disconnect. Current Biology, 17(20), R877-R878. (2007).

 

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