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[Parole de chercheuse] Cerveau adulte et haut quotient intellectuel

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[Parole de chercheuse] Cerveau adulte et haut quotient intellectuel
© Pixabay/ulrichw

Anna Schmitt est chercheuse-doctorante dans l'Institut de recherche "Cognitive Science and Assessment" (Cosa) à l’Université du Luxembourg. Après avoir enseigné une dizaine d'années et observé attentivement ses apprenants, elle a souhaité approfondir certaines questions restées en suspens, en se lançant dans un travail de recherches en neuroéducation. Ses travaux concernent l'adulte à haut potentiel intellectuel (HPI), via une approche pluridisciplinaire basée sur la psychométrie, l'EEG / FPVS et la neuroéthique. Elle a accepté de répondre à nos questions concernant l'impact de ses recherches sur la société.

Pouvez-vous expliquer aux lecteur rice s sur quel sujet portent vos recherches ?

Anna Schmitt - Comme mon doctorat est en train de se terminer, je vais employer le passé pour parler de mes recherches doctorales. Ces dernières ont porté sur les adultes à haut potentiel intellectuel (HPI), c’est-à-dire sur des personnes ayant un quotient intellectuel (QI) supérieur ou égal à 130, qui a été mesuré avec une échelle d'intelligence. Ces individus, dits à HPI, à haut QI ou encore "surdoués", correspondent à environ 2,5 % de la population mondiale.

Dans mon travail de thèse, j'ai abordé cette thématique de manière interdisciplinaire.

Tout d'abord, j'ai essayé de déterminer comment on pouvait identifier rapidement des adultes à HPI dans un contexte de recherche expérimentale et dans une population tout venante, grâce à la psychométrie. Il s’agit d’une science qui permet de mesurer et d’évaluer les caractéristiques psychologiques d’un individu, et ce de manière quantifiée, objective et standardisée. Les bilans d’intelligence ou "bilans de QI" sont justement des instruments psychométriques.

Ensuite, je me suis intéressée au fonctionnement cérébral de cette population grâce à la neuro-imagerie, précisément à l'électroencéphalographie (EEG) couplée à la "stimulation périodique visuelle rapide". Pour ceux et celles qui souhaiteraient en savoir plus, je leur recommande de regarder avec l’abréviation anglaise suivante : "FPVS" ou de lire un article scientifique récent qui utilise cette combinaison de techniques, permettant d’étudier l'activité neuronale d’une population de manière indolore et non intrusive (Milton et al ; 2020).

Concrètement, dans mes études scientifiques, l’activité neuronale des participants a été enregistrée pendant qu’ils devaient regarder un écran d’ordinateur, dans lequel défilaient de manière aléatoire, au hasard, des informations visuelles : soit des mots, des symboles, des visages et des objets. L’objectif était en premier lieu de savoir à quelle vitesse les individus à HPI traitaient ce type d’informations par rapport à une population contrôle : non HPI.

En deuxième lieu, il était question de déterminer les zones cérébrales impliquées durant le traitement visuel chez les adultes à HPI, en comparaison aux non HPI.

Toutes ces questions et ces réflexions provenaient initialement de résultats antérieurs disponibles dans la littérature scientifique. Dans mon doctorat, il me tenait donc à cœur d'aller vérifier, de répliquer, de valider ou d'invalider certains de ces résultats.

Enfin après avoir traité ces questions, je me suis demandée quelles pourraient être les conséquences de ce type de travaux, les miens et d'autres, aux niveaux éducationnel et éthique.

Quels échos vos travaux trouvent-ils dans la société actuelle ? (Cela peut aller d’une prise de recul sur certains phénomènes, jusqu’a? des améliorations de produits ou de services.)

Mes travaux sont intervenus dans un cadre sociétal particulier.

Tout d'abord, grâce à de nombreux intervenants médiatiques, la thématique du HPI est devenue un sujet d'actualité, très populaire. Mais, force est de constater que malgré la foule d’informations, il était complexe de démêler les preuves scientifiques des mythes (Tordjman & Kermarrec, 2019).

Par exemple, il y a plusieurs années en arrière, il était coutume de penser que les enfants à HPI n'avaient pas vraiment besoin d'aide au niveau scolaire. Puis, la tendance s'est inversée et certains ont considéré qu'avoir un haut QI était problématique.

Aujourd'hui, plusieurs chercheurs invitent à une réflexion plus modérée et à ne pas forcément associer HPI à problème en tout genre. (Gauvrit & Ramus, 2017)

En outre ces dernières années, les discussions et les réflexions s’articulaient plutôt autour de l’enfance et de l’adolescence mais très peu chez les adultes à HPI. D’ailleurs, nous retrouvons ce constat dans la littérature scientifique, où cette tranche d’âge y figure peu, en comparaison aux enfants et aux adolescents (Rinn & Bishop, 2015). Ce qui me semble dommage car ces enfants sont devenus, deviennent ou deviendront, des adultes à HPI, avec leurs propres défis professionnels et personnels. Je crois que les observer davantage, dans le cadre d’études scientifiques, nous apporterait beaucoup. Par exemple, cela nous permettrait d’avoir des indications réelles quant à leur intégration dans le milieu professionnel, leur reconversion ou leur processus d’apprentissage continu. Comme il nous manque cruellement de données scientifiques sur l’adulte à HPI pour avoir une idée claire, je pense qu’il faut se garder de raisonnement absolu, dans un sens comme dans l’autre, par rapport à cette population.

Si les chercheurs occupaient plus le terrain en fournissant des résultats contextualisés, réplicables et critiquables au sujet des adultes HPI : cela permettrait probablement d’établir des stratégies de formation ou de professionnalisation plus solides que de recourir à l’expérience individuelle rapportée des uns et des autres. Cela éviterait aussi l'émergence de pseudosciences ou de fausses croyances par des experts auto-proclamés. Cela conduirait probablement à sensibiliser la population, générale et d’experts, par rapport aux risques d’utiliser des biais cognitifs pour caractériser les individus à haut QI. Pour n’en citer que quelques-uns : il y a les biais de généralisation, les biais de confirmation ou l’effet Dunning-Kruger.

Quelles sont selon vous les limites que votre champ de recherches doit surmonter dans les années à venir 

Je pense qu'il faudra veiller à trouver le bon équilibre entre le fait de réaliser des recherches en neuroimagerie et d'avoir une approche éthique, afin d'éviter des dérives, tels que l'eugénisme au travail ou dans l'apprentissage par exemple.

En effet, essayer d'identifier un fonctionnement neuronal propre à une population et à un contexte délimité, me semble être une excellente chose lorsqu'on veut améliorer la compréhension ou le bien-être de ces personnes. Tout comme vouloir essayer de déterminer si des stratégies d'apprentissage, chez des apprenants HPI ou non, est plus adaptée qu'une autre.

Mais, il serait délétère que des études en neuroimagerie génèrent une discrimination positive ou négative chez ces individus, que ce soit au niveau professionnel ou au niveau privé.

Il est capital que les résultats sur les HPI ne soient pas détournés, voire mal interprétés, pour servir un recrutement, une évaluation ou tel ou tel projet, sous couvert d'une bonne intention. C'est donc, à nous chercheur e s, de faire en sorte que la manière dont sont décrites les personnes à HPI dans les médias ou dans le milieu professionnel, repose sur une réalité scientifique et éthique. A mon sens, cette précaution vise à éviter d'instaurer ou de renforcer une fascination autour de la haute potentialité.

Pour conclure sur des pistes d’amélioration : peut-être que la multiplication d’études sur le HPI de manière pluridisciplinaire et longitudinale serait une solution. Une autre serait d’organiser plus de rencontres entre la population générale et les scientifiques sur ce domaine, via des associations d’HPI, pour faire évoluer les mentalités et freiner la propagation de fausses croyances. Faire plus de formations et de sensibilisations, y compris chez les professionnels de santé, aurait peut-être aussi un impact positif pour éviter les enfermements ou les erreurs de diagnostics, voire la psychiatrisation de ces personnes (Bishop & Rinn, 2019).

Enfin, inciter le monde de l’entreprise à collaborer conjointement avec des scientifiques et des salariés HPI, permettrait d’avoir une approche détachée, pragmatique, réaliste et efficiente pour améliorer le bien-être ou les conditions de travail.

Références :

[1] Bishop, J. C., & Rinn, A. N. (2019). The potential of misdiagnosis of high IQ youth by practicing mental health professionals: A mixed methods study. High Ability Studies, 00(00), 1–31. https://doi.org/10.1080/13598139.2019.1661223
[2] Gauvrit, N., & Ramus, F. (2017). La légende noire des surdoués | larecherche.fr. Retrieved November 27, 2020, from http://www.larecherche.fr/la-légende-noire-des-surdoués
[3] Milton, A., Rowland, A., Stothart, G. et al. Fast Periodic Visual Stimulation indexes preserved semantic memory in healthy ageing. Sci Rep 10, 13159 (2020). https://doi.org/10.1038/s41598-020-69929-5
[4] Rinn, A., & Bishop, J. (2015). Gifted adults. https://doi.org/10.1177/0016986215600795
[5] Tordjman, S., & Kermarrec, S. (2019). Myths and realities regarding children with high intellectual potential and difficulties: Contributions of research. Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence, 67(3), 130–139. https://doi.org/10.1016/j.neurenf.2019.02.003

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