L'Usine Cognitive

Le blog des experts des neurosciences

Nos cerveaux en visio : quand le confinement nous prive de l’échange de regards

Publié le

Nos cerveaux en visio : quand le confinement nous prive de l’échange de regards
Un seul regard mutuel éveille notre "cerveau social", l'échange de regards à donc quelque chose d'unique.
© Unsplash

La situation de confinement a touché plus de 3 milliards de personnes à travers le monde. Mais pour une grande partie de la population, l’ubiquité des outils numériques et des moyens de communication à distance permet de garder le contact avec ses proches, et pour certains de maintenir son activité professionnelle par le télétravail. À défaut d’interaction face à face, l’utilisation de la caméra pour échanger à distance devient alors courante, là où un appel téléphonique classique ne semble plus suffire pour combattre l’isolement. Mais malgré les avantages du “mode visio“, l’interaction n’est pas complètement satisfaisante [même quand la qualité est parfaite!]. D’où vient cet inconfort ? Que se passe-t-il dans notre cerveau lorsque nous sommes en présence de quelqu’un et pourquoi la communication à distance avec vidéo ne permet-elle pas de conserver la qualité d’une interaction face-à-face ? Les sciences cognitives et en particulier les neurosciences peuvent apporter des éléments de réponse.

Le contact visuel direct, l’échange synchrone de regards

Lorsque nous échangeons en face-à-face, de nombreux signaux non-verbaux sont envoyés à notre interlocuteur, comme nos gestes et expressions faciales quand nous parlons ou encore nos hochements de tête quand nous écoutons. Ces signaux facilitent la compréhension claire des messages et des intentions lors d’une interaction, et participent à une interaction apaisée. À distance, l’utilisation de l’image permet de maintenir la présence de ces signaux et participe à une collaboration plus efficace et sereine en télétravail.
Mais lors d’un appel en visio, nous perdons de fait la possibilité d’un échange mutuel et synchrone des regards : pour que votre interlocuteur ait l’impression que vous le regardiez dans les yeux, il vous faut regarder au niveau de la caméra de votre téléphone, tablette ou ordinateur. Les regards ne peuvent donc être échangés simultanément. Or c’est précisément cette synchronicité perçue par nos cerveaux qui participe à un surcroit d’engagement vers l’autre.

L’attention promue par le regard

Tout d’abord, le regard que l’on croise est une sorte de signal éveillant pour notre cerveau, qui est très sensible à ce type d’information sociale. Notre système autonome est activé, préparant notre corps à l’action. Par exemple, face à un contenu vidéo préenregistré, notre attention est davantage attirée lorsque la personne qui parle donne l’impression de nous regarder environ 30% du temps, par rapport à la condition sans “regard-caméra“. En diminuant notre attention, l’absence de regard dirigé vers soi impacte notre mémorisation : pour un même contenu vidéo, nous mémorisons moins d’information [1]. Plus étonnant encore, en absence de regard-caméra, nous mémorisons même moins que si nous étions exposés au contenu audio seul ! En effet, l’absence de regard est interprété par notre cerveau comme un évitement du regard, et de façon automatique nous avons davantage l’impression que la personne est sur la défensive, inattentive et nous serons moins enclin à écouter ce qu’elle nous dit.

Mon cerveau lors d’un contact visuel

Échanger un regard avec quelqu’un évoque une activité bien particulière dans le cerveau des interlocuteurs. Par exemple, les études en IRM fonctionnelle montrent que se regarder dans les yeux active des aires cérébrales spécifiques impliquées dans la production du langage, dans la préparation et le passage à l’action, mais aussi dans l’inférence de l’état d’esprit d’autrui lors des interactions sociales et de la communication (respectivement, gyrus frontal inférieur, cortex moteur et prémoteur, cortex préfrontal médian) [2]. Un seul regard mutuel éveille notre "cerveau social" et nous pré-engage dans l’interaction par la communication, l’action, et la réflexion autour des intentions de l’autre.
Chose intéressante, deux cerveaux en interaction semblent se coordonner à travers le croisement des regards. Utilisant la nouvelle technique d’imagerie cérébrale fNIRS* ou l’EEG, il est possible d’enregistrer simultanément les cerveaux de deux personnes qui interagissent, et comparer les moments où elles se regardent droit dans les yeux et lorsque l’une regarde ailleurs. Lors d’une interaction avec contact visuel, l’activité dans des régions spécifiques se synchronise d’un cerveau à l’autre ; c’est le cas pour la région du gyrus angulaire et la jonction parieto-temporale impliquées dans la socialisation entre individus [3].

Si tu regardes vers moi et que tu me vois

Il est bien sûr plus facile d’ignorer une personne qui lit son prompteur lorsqu’on regarde la télé ou une vidéo, quand bien même elle donne l’impression de s’adresser directement à nous, que lorsque l’on sait que la personne qui nous regarde peut nous voir. Pour que le contact visuel évoque chez nous l’augmentation maximale de notre attention et les changements de l’activité cérébrale évoqués plus haut, il nous faut aussi penser que l’autre nous voit [4].

À l’inverse, savoir que quelqu’un nous voit ne suffit pas à évoquer chez nous l’effet de croiser un regard. Si nous ne voyons pas la personne qui nous parle par exemple, comme c’est le cas dans l’échange visio où les autres peuvent nous voir mêmes lorsque nous ne les voyons pas, notre réponse physiologique est atténuée. C’est aussi le cas lorsque notre interlocuteur porte des lunettes de soleil par exemple : il est là et nous savons qu’il peut nous voir, mais nous ne voyons pas ses yeux. La recherche montre que la conscience de soi augmente alors, c’est à dire que nous sommes davantage attentifs à nous-mêmes, à notre aspect physique et à notre manière d’être, mais aussi à ce que nous ressentons, et ceci participe à l’engagement dans l’interaction. Mais c’est uniquement lorsque le contact visuel est possible, que cette conscience de soi s’accompagne de la réponse physiologique sus-mentionnée [5]. L’échange de regards a donc quelque chose d’unique.

Il reste encore beaucoup de choses à découvrir quant aux effets directs du contact visuel sur l’interaction sociale, mais une chose est sûre : cela participe à l’engagement envers l’autre et à la qualité de l’échange. En ces temps de confinement, ces échanges sont précieux car ils participent au maintien du "capital social" dont les individus ont besoin au quotidien pour agir et se sentir bien. Et en attendant que nos ingénieurs trouvent comment recréer et démocratiser un contact visuel synchrone en distanciel, conservons quand cela est possible le mode "visio". En permettant de communiquer aussi de façon non verbale, il fluidifie l’interaction et nous aide à prendre soin des relations avec nos proches et nos collègues.

Références
* fNIRS (fonctional Near InfraRed Spectroscopy) est une technique récente d’imagerie utilisant les infra-rouges pour mesurer en temps réel le taux d’oxygénation dans certaines régions du cerveau et en déduire un changement d’activité locale. Sans danger pour le cerveau, sa portabilité et son faible coût en font une excellente alternative à l’IRM fonctionnelle, maintenant utilisée dans de nombreux laboratoires à travers le monde.

[1] C. Fullwood and G. Doherty-Sneddon, “Effect of gazing at the camera during a video link on recall,” Appl. Ergon., vol. 37, no. 2, pp. 167–175, 2006.

[2] A. Cavallo, O. Lungu, C. Becchio, C. Ansuini, A. Rustichini, and L. Fadiga, “When gaze opens the channel for communication: Integrative role of IFG and MPFC,” Neuroimage, vol. 119, pp. 63–69, 2015.

[3] J. A. Noah et al., “Real-Time Eye-to-Eye Contact Is Associated With Cross-Brain Neural Coupling in Angular Gyrus,” Front. Hum. Neurosci., vol. 14, no. February, pp. 1–10, 2020.

[4] A. Myllyneva and J. K. Hietanen, “There is more to eye contact than meets the eye,” Cognition, vol. 134, pp. 100–109, 2015.

[5] A. Myllyneva and J. K. Hietanen, “The dual nature of eye contact: To see and to be seen,” Soc. Cogn. Affect. Neurosci., vol. 11, no. 7, pp. 1089–1095, 2016.

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte