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Le masquage sonore pour réduire le bruit, une fausse bonne idée?

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Le masquage sonore pour réduire le bruit, une fausse bonne idée?
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Un open space trop bruyant, un·e co-bureau qui passe ses journées au téléphone ou des travaux dans la rue : travailler dans le silence est un luxe que nous n’avons pas tout le temps, que ce soit en télétravail ou dans les locaux de notre organisation. Pourtant, les nuisances sonores seraient l’un des plus gros déterminant de la concentration, de la productivité et du bien-être au travail. Les travaux de Sykes [1] montrent par exemple qu’un·e salarié·e serait interrompu jusqu’à 200 fois par jour à cause de bruits provenant de l’extérieur de son poste de travail. De plus, selon une enquête réalisée par Cog’X en Septembre 2020, 23 % des 450 répondants affirment que les sollicitations non digitales (bruit, passages, discussions, interruptions) sont un des freins principaux à l’activité au bureau [2]. Le bruit est donc d’une part un enjeu financier crucial pour les organisations, mais d’autre part un enjeu de qualité de vie au travail pour les salarié·e·s.

Quelles sont les nuisances sonores les plus gênantes ? Quels sont les moyens de s’en protéger ? Quelles techniques sont à éviter ? La recherche en sciences cognitives semble apporter certaines réponses permettant d’améliorer le confort sonore des travailleur·se·s.

Les paroles intelligibles néfastes pour la concentration…
Lorsque l’on veut se concentrer, il faut être capable de maintenir notre attention sur une tâche pour une période prolongée, et faire abstraction de toutes les perturbations provenant de notre environnement. Malheureusement, notre attention peut être attirée involontairement par toute information qui parait pertinente pour notre cerveau, et qui va perturber la réalisation de la tâche en cours. Lors d’une activité, les perturbations sont multiples, mais les paroles intelligibles seraient les plus perturbantes, notamment lorsque que l’on doit manipuler des informations verbales (lire, écrire, parler, écouter), situation qui correspond à la majorité du temps de travail pour des salarié·e·s de bureau. Par exemple, mémoriser des mots serait plus difficile lorsque l’on entend en même temps des phrases intelligibles dans notre environnement, que si l'on entend des phrases inintelligibles, des sonneries de téléphone, ou des bruits de fond [3]. Selon les auteurs, les paroles que l’on peut comprendre se mélangent avec les mots à retenir dans notre mémoire de travail (notre article La surcharge cognitive au travail, sommes-nous en capacité d'agir ?), créant ainsi des interférences. Par contre, avec l’accumulation des sources de paroles (comme dans un café par exemple), leur compréhension devient plus difficile, réduisant ainsi leur impact négatif [4]. Pour réduire les nuisances de ces paroles, certain·e·s ont donc été tenté·e·s de les dissimuler avec d’autres bruits.

… mais supprimées grâce à des solutions de "masquage sonore".
Le masquage sonore est un procédé acoustique dont le principe est de présenter un son doux et constant afin de réduire l’intelligibilité des paroles alentours et d’augmenter ainsi “l’intimité” sonore [5]. Cette technique permet donc d’étouffer les différentes sources de bruit gênant avec un bruit de fond général. Une étude singulière a par exemple été menée avec des participant·e·s devant mémoriser des suites de chiffres. Ils faisaient la tâche soit dans une pièce silencieuse, soit dans une pièce bruyante, soit dans une pièce bruyante en entendant des sons de nature grâce à des écouteurs [6]. Les résultats ont montré que les performances des participants sur la tâche mnésique se dégradaient en ajoutant du bruit dans la pièce, mais grâce à des sons de nature, les performances redevenaient aussi bonnes que lorsqu’ils étaient dans la pièce silencieuse. Des bruits de nature peuvent donc servir de masquage sonore, à condition qu’ils soient constants.

La solution du masquage sonore peut donc être mis en place de manière individuelle, en écoutant de la musique ou un bruit constant, à travers ses écouteurs par exemple. Toutefois, des musiques avec paroles dans une langue que nous comprenons ne peuvent pas faire office de masquage sonore. Il faudrait donc privilégier des musiques sans paroles, calmes et constantes.

Le masquage sonore peut également être mis en place à l’échelle de l’organisation, notamment dans les open space qui sont des espaces généralement bruyants [4]. Certaines entreprises ont en effet choisi de diffuser un bruit blanc (similaire à un bruit de ventilateur) par haut-parleurs, soutenues par quelques études ayant montré une amélioration de la concentration avec ce type de procédé [7], [8]. Ce type de dispositif deviendra-t-il la norme pour travailler dans le silence ?

Une solution acoustique controversée
L’utilité du masquage sonore n’est cependant pas directement reconnue par la communauté scientifique et présente même certains inconvénients. Cette solution n’est pas suffisante pour réduire complètement les nuisances sonores [6], qui ne sont qu’en partie étouffées. De plus, un rapport récent de l’Institut national de recherche et de sécurité déconseille l’utilisation du masquage sonore car il provoque en réalité une augmentation du niveau sonore moyen dans les espaces de travail, ce qui peut avoir des conséquences néfastes sur le système auditif [9]. Selon les auteurs du rapport, des casques "à contrôle de bruit" sont préférables puisqu’ils suppriment réellement les bruits de fond, au lieu de seulement les masquer avec du bruit supplémentaire. Des études complémentaires sont donc encore nécessaires pour évaluer le rapport bénéfice/risque du masquage sonore.

Pour limiter le bruit à l’entreprise et ses effets, il ne faut pas non plus oublier que des mesures d’organisation du travail sont tout aussi pratiques et bénéfiques : respect de temps de concentration communs, changement de pièces pour les discussions/appels, télétravail ou retrait dans une pièce spécifique pour faire des activités nécessitant beaucoup de concentration. Des changements d’organisation de l’espace sont aussi possibles : matériaux plus isolants, création de salles silencieuses et de salles d’appels, etc.

 

[1] E. R. Sykes, "Interruptions in the workplace: A case study to reduce their effects," International Journal of Information Management, vol. 31, no. 4, pp. 385–394, 2011, doi: https://doi.org/10.1016/j.ijinfomgt.2010.10.010.
[2] Cog’X, Étude "Sur le chemin du bureau" Contraintes et facteurs de choix lors du retour au bureau, 2020. [Online].
[3] L. Brocolini, E. Parizet, and P. Chevret, "Effect of masking noise on cognitive performance and annoyance in open plan offices," Applied Acoustics, vol. 114, pp. 44–55, Dec. 2016, doi: 10.1016/j.apacoust.2016.07.012.
[4] M. Keus van de Poll et al., "Unmasking the effects of masking on performance: The potential of multiple-voice masking in the office environment," The Journal of the Acoustical Society of America, vol. 138, no. 2, pp. 807–816, Aug. 2015, doi: 10.1121/1.4926904.
[5] K. Vassie and M. Richardson, "Effect of self-adjustable masking noise on open-plan office worker’s concentration, task performance and attitudes," Applied Acoustics, vol. 119, pp. 119–127, Apr. 2017, doi: 10.1016/j.apacoust.2016.12.011.
[6] H. Jahncke, P. Björkeholm, J. E. Marsh, J. Odelius, and P. Sörqvist, "Office noise: Can headphones and masking sound attenuate distraction by background speech?," Work, vol. 55, no. 3, pp. 505–513, Nov. 2016, doi: 10.3233/WOR-162421.
[7] A. Haapakangas and V. Hongisto, "Effect of sound masking on workers in an open office," 2008, doi: 10.1121/1.2932454.
[8] L. J. Loewen and P. Suedfeld, "Cognitive and Arousal Effects of Masking Office Noise," Environment and Behavior, vol. 24, no. 3, pp. 381–395, May 1992, doi: 10.1177/0013916592243006.
[9] P. Chevret and L. Lenne, "A Ground Study For The Evaluation Of The EfFect Of Sound Masking On Occupational Health And Wellbeing In Open-Plan Spaces," presented at the The 25th International Congress on Sound and VibrationICSV25, Hiroshima, Japon, Jul. 2018.

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