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Le cerveau des femmes et des hommes, si différent ? [Partie 1/2]

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Le cerveau des femmes et des hommes, si différent ? [Partie 1/2]
© Unsplash @engin akyurt

Savoir à quel point et sur quels points hommes et femmes diffèrent a fait couler beaucoup d’encre dans l’Histoire et occupé beaucoup de conversations dans la vie de chacun·e. Les avancées des dernières décennies en sciences cognitives apportent de nouvelles réponses sur le sujet, et ouvrent de nouvelles dimensions à la compréhension de ce qui sépare et rassemble les “deux sexes”.

 

Une question qui peine à rester purement scientifique

Mais la question de savoir si femmes et hommes diffèrent peut difficilement rester purement scientifique. En effet, cette question a une portée avant tout sociale et politique : y a t-il des raisons objectives de différencier les individus selon leur sexe ? Ou les différences observables dans les comportements sont-elles avant tout le produit d’une construction sociale appelée “le genre”, c’est-à-dire un ensemble de pratiques et de représentations assignant des activités et des rôles mais aussi attribuant des traits psychologiques à chacun des groupes. 

Le fait que femmes et hommes soient différents “par nature” est une idée qui a servi à justifier la répartition des rôles dans les sociétés à travers les âges, entrainant au passage de nombreuses inégalités et privant à maintes reprises la moitié de la population de sa capacité d’agir. Ainsi les différences de capacités intellectuelles et cognitives supposées ont à l’Antiquité été le socle d’une idéologie considérant les femmes comme inférieures aux hommes et comme inaptes aux responsabilités de la cité.

Jusqu’à très récemment dans l’histoire française, les femmes gardent un statut de mineur devant la loi, obligées de passer de l’autorité paternelle à l’autorité maritale [1]. C’est dans ce contexte que les neurosciences sont nées, et Paul Broca (1824-1880), un des pères de la neuro-anatomie, était lui-même convaincu que la petitesse du cerveau féminin dépendait à la fois de son "infériorité physique" et de son "infériorité intellectuelle" [1].

étudier les différences cérébrales entre les hommes et les femmes a-t-il un intérêt ? 

Il est important que les neuroscientifiques continuent de considérer le sexe comme une variable pertinente dans leurs analyses, non pas pour justifier de la place des femmes et des hommes dans la société, mais pour combler ce que les Américain·e·s ont appelé le “gender bias” ou le “gender gap” dans la recherche biomédicale [2].

En effet, jusqu’aux années 70, peu de femmes ont été incluses dans les études cliniques alors même que certaines pathologies ont en moyenne des conséquences et une évolution significativement différentes selon les sexes. C’est le cas par exemple de la maladie d’Alzheimer, des accidents vasculaires cérébraux, de la sclérose en plaques, des troubles de l’attention, de l’autisme, parmi bien d’autres [2].

S’intéresser au sexe, au même titre que l’âge physiologique par exemple, permettrait aux chercheur·se·s non seulement d’ajuster certaines thérapeutiques ou stratégies de prévention pour s’adapter aux spécificités des deux groupes, mais aussi peut-être d’identifier de nouvelles pistes thérapeutiques en s’intéressant aux mécanismes biologiques à l’origine de ces différences dans le cerveau.

Femmes et hommes sont différents physiquement, mais qu’en est-il pour le cerveau ?

En ce qui concerne certains aspects physiques, on observe une différenciation sexuelle qui dépend à la fois des gènes (chromosomes XX ou XY) et de la concentration d’hormones circulantes (œstrogènes, testostérone,...).

L’interaction de ces deux mécanismes biologiques amène déjà un degré élevé de complexité : s’il existe effectivement des différences franches dans les caractères sexuels primaires (appareils reproducteurs) des deux sexes, l’expression des caractères sexuels secondaires (pilosité, musculature, timbre de voix, etc.) après la puberté est plutôt de l’ordre du continuum, avec des différences en moyenne mais sans dichotomie. Par exemple, il y a beaucoup de femmes qui seront naturellement plus musclées que beaucoup d’hommes, même si en moyenne le développement de la musculature est plus important chez les hommes.

Et en ce qui concerne le cerveau, le degré de complexité est encore décuplé car l’environnement joue un rôle prépondérant dans la manière dont il se développe : dès la fin du développement embryonnaire et tout au long de la vie, les connexions entre nos 100 milliards de neurones se renforcent et s’affaiblissent au gré de nos expériences, remodelant sans cesse les détails de sa structure. C’est la plasticité cérébrale. Ainsi les cerveaux de deux vraies jumeaux ou jumelles seront différents malgré une génétique identique. On peut donc être certain qu’il existe 8 milliards de cerveaux humains différents sur cette planète ! [3]

Au-delà de la diversité entre les individus, le cerveau a t-il un sexe ?

Que l’on soit génétiquement XX ou XY, l’architecture - ou précâblage - de notre cerveau reste malgré tout similaire au sein de l’espèce humaine. Mêmes l’hypothalamus et l’hypophyse, les structures cérébrales régulant la sécrétion d’hormones sexuelles - impliquées dans le cycle menstruel chez les femmes et la spermatogénèse chez les hommes - sont des structures identiques chez tous les êtres humains. Leur fonctionnement se différencie subtilement entre femmes et hommes lors de la puberté [4]. 

Il existe néanmoins certaines différences importantes. Certaines régions du cerveau sont en moyenne plus volumineuses chez les femmes que chez les hommes, et inversement. Mais là encore il faut se méfier des conclusions hâtives ! Ces différences visibles en moyenne ne sont pas des caractéristiques typiques d’un sexe ou de l’autre : hommes et femmes sont distribués sur un continuum en terme de neuro-anatomie [4]. En ce sens, notre cerveau n’a pas de sexe ! 

Aussi, les différences anatomiques et fonctionnelles observées pourraient bel et bien être le résultat de mécanismes de compensation, contribuant à ce que les performances cognitives des deux sexes restent similaires malgré des différences génétiques, un avantage évolutif à l’échelle de l’espèce humaine [5]. Par exemple, tout comme la taille corporelle, le volume cérébral des hommes est en moyenne plus important que celui des femmes (différence de l’ordre de 15%) [6]. Ce surplus de cerveau - dont bénéficient plus d’hommes que de femmes - serait-il alors associé à des capacités cognitives différentes ?
 

A suivre... 

 

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Références :
[1] https://www.aibl.fr/seances-et-manifestations/coupoles-312/coupole-2018/article/monique-trede-l-antiquite
[2] Holdcroft A (2007) Gender bias in research: how does it affect evidence based medicine? J R Soc Med 100:2–3 Available at: http://www.jrsm.org/cgi/doi/10.1258/jrsm.100.1.2.
[3] de Manzano Ö, Ullén F (2018) Same Genes, Different Brains: Neuroanatomical Differences Between Monozygotic Twins Discordant for Musical Training. Cereb Cortex 28:387–394 Available at: https://doi.org/10.1093/cercor/bhx299
[4] Joel D, Berman Z, Tavor I, Wexler N, Gaber O, Stein Y, Shefi N, Pool J, Urchs S, Margulies DS, Liem F, Hänggi J, Jäncke L, Assaf Y (2015) Sex beyond the genitalia: The human brain mosaic. Proc Natl Acad Sci 112:15468–15473 Available at: http://www.pnas.org/lookup/doi/10.1073/pnas.1509654112.
[5] https://www.cairn.info/masculin-feminin--9782361062248-page-14.htm

[6] McCarthy MM, Arnold AP (2011) Reframing sexual differentiation of the brain. Nat Neurosci 14:677–683.

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