L'Usine Cognitive

Le blog des experts des neurosciences

Attention danger ! Quand notre cerveau nous donne l'illusion de la sécurité

Publié le

Attention danger ! Quand notre cerveau nous donne l'illusion de la sécurité
© exels.com

Nous vivons dans un monde parfois dangereux, au travail et en dehors. S'il nous permet généralement de réagir rapidement et efficacement, notre cerveau possède néanmoins plusieurs limites ou automatismes qui peuvent nous pousser à nous mettre inconsciemment en danger. Par exemple, d’après les chiffres du ministère de l’intérieur, un accident de voiture sur 10 est lié à l’utilisation du téléphone au volant [2], et ce malgré le grand nombre de campagnes publicitaires et le montant de l’amende encouru.

Face à ces constats, plusieurs questions peuvent être soulevées : Quelles sont les limites de notre cerveau qui peuvent nous mettre en danger ? Qu’est ce qui nous pousse à nous mettre volontairement ou non en danger ? Comment prévenir nos comportements dangereux ? Les recherches en sciences cognitives apportent des réponses.

Un traitement limité des informations

Tout d’abord, faire une activité demande de traiter de nombreuses informations en temps réel, comme la procédure à suivre, ce qui se passe dans notre environnement, nos pensées… Toutes ces informations sont traitées, manipulées et stockées par la mémoire de travail, comme le fait la mémoire vive d’un ordinateur (voir l'article La surcharge cognitive au travail, sommes-nous en capacité d'agir ?). Cependant, notre mémoire de travail, à l’instar de celle d’un ordinateur, est limitée en capacité [3].

Ainsi, bien que l’on affirme souvent le contraire, il est véritablement impossible de faire deux tâches simultanément de manière optimale. En effet, cela nous conduit à diviser les ressources de la mémoire de travail. En conséquence, chaque tâche sera moins bien réalisée, et certaines informations liées à notre environnement ne seront pas traitées. Cette division de notre attention serait la cause principale des accidents liés à l’utilisation du téléphone au volant. L’attention du conducteur se trouve portée davantage sur l’écran ou la conversation que sur la route, ce qui tend à augmenter les erreurs de conduite [4].

Cette perte d’efficacité qui survient lorsque nous réalisons deux tâches simultanément est également une problématique soulevée dans le monde du travail, d’autant plus dans les secteurs de la sécurité, du médical et du monde ouvrier – car ils engagent la sécurité des salariés et du public. Une étude a par exemple révélé que la qualité de suivi des transfusions se trouvait diminuée lorsque les chercheurs demandaient aux infirmières d’écouter la radio au cours de leur travail et de se souvenir des informations diffusées [5]. Des conséquences similaires peuvent être imaginées pour le travail d’un agent de sécurité chargé de regarder des vidéos de surveillance, ou pour un technicien manœuvrant des postes électriques sous haute tension. Diviser l’attention sur deux tâches simultanées peut avoir des résultats désastreux, d’autant plus dans certains contextes qui requièrent une concentration importante pour percevoir tout indice de danger éventuel.

Des biais cognitifs qui nous font prendre des risques

De plus, notre cerveau emprunte parfois des raccourcis dont nous n’avons pas conscience, appelés “biais cognitifs“. Un biais cognitif est ”une organisation de pensée trompeuse et faussement logique“ poussant un individu à prendre position, justifier des décisions, ou encore interpréter les évènements de manière faussée [6]. Bien qu’ils nous soient utiles pour agir rapidement dans notre quotidien, ces mécanismes psychologiques involontaires peuvent parfois aboutir au résultat inverse et conduire à nous mettre en danger.

Par exemple, le biais de conformité sociale nous amène à imiter le comportement d’autres membres du groupe auquel nous appartenons, soit parce que nous jugeons que c’est le comportement adéquat, soit parce que nous souhaitons respecter la norme [7]. Cette conformité, qu’elle soit consciente ou non, constitue un potentiel danger lorsque nous adoptons des comportements que nous ne maîtrisons pas entièrement. Ainsi, les apprentis conducteurs peuvent avoir tendance à rouler rapidement s’ils s’aperçoivent que la majorité des automobilistes présents le font, et ce même s’ils ne sont pas encore à l’aise avec leur véhicule. Ce biais de conformité peut être présent également chez les jeunes ouvriers, qui imitent les comportements d’ouvriers expérimentés parfois imprudents, qui délaissent les règles de sécurité en admettant que leur expérience les en dispense (non-port des équipements de protection individuels, utilisation de mauvais outils ou non-respect des consignes). On peut imaginer que ces comportements deviendraient des modèles pour les ouvriers moins expérimentés, qui se mettent involontairement en danger en n’appliquant pas les consignes de sécurité.

Ainsi, alors que la conformité sociale est essentielle pour maintenir la cohésion dans les groupes et développer de nouvelles compétences par imitation, elle peut parfois avoir des conséquences néfastes. Lutter contre ce biais est particulièrement difficile, car il est souvent inconscient. Toutefois, le meilleur moyen de le réduire est d’échanger sur nos pratiques et demander des explications sur nos comportements.

Le nudge comme outil de prévention ?

Si les biais cognitifs peuvent être facteurs de danger, ils sont parfois des atouts pour engendrer de meilleurs comportements. C’est sur ce postulat que repose le "nudge" (coup de pouce en anglais) qui est mis en place pour inciter de façon douce au changement de comportements (voir l’article Coup de pouce ou coup d’épée dans l’eau : le nudge peut-il transformer les comportements ?).
Le nudge est particulièrement efficace comme outil de prévention, car il peut conduire les utilisateurs à mieux se protéger ou à éviter une situation dangereuse. Par exemple, les autorités de l’Illinois (États-Unis) ont décidé d’utiliser un nudge sur une route très accidentogène. Les conducteurs étaient distraits par la vue que leur offrait la route le long du lac du Michigan, et ne percevaient que trop tard l’incurvation de cette dernière. Les autorités ont fait marquer des bandes blanches de plus en plus rapprochées à l’approche du virage dangereux, afin de donner une sensation de vitesse aux conducteurs, les incitant ainsi à ralentir. Cette technique a permis de faire baisser d’un tiers le nombre d’accidents sur cette route.

Le nudge peut également être basé sur le biais de conformité sociale. Dans un tout autre contexte, des hôtels ont affiché dans les salles de bain une pancarte affirmant que "75 % des clients ont utilisé plusieurs fois leur serviette durant leur séjour." Cette information a conduit davantage de clients à faire de même, et a ainsi réduit les frais de nettoyage. Nous pouvons imaginer appliquer de telles stratégies à la prévention des risques au travail, pour conduire les salariés à mettre leurs équipements de protection, à respecter les consignes de sécurité ou à suivre les étapes des procédures mises en place pour les protéger.

Toutefois, les nudges sont parfois inefficaces car ils ne sont pas toujours adaptés au public ou au contexte, et leur efficacité peut être limitée dans le temps. C’est pourquoi il est essentiel d’avoir une démarche scientifique rigoureuse lorsque l’on veut mettre en place un nudge qui fonctionne. D'abord vérifier que l'objectif respecte une dimension éthique, en étant au service de l'individu lui-même ou de la société et non d'intérêts privés. Puis analyser finement les problématiques d’un terrain spécifique, le comportement souhaité et la cible spécifique pour imaginer le nudge le plus adapté. Enfin tester l'impact de manière rigoureuse sur une expérience-pilote, puis à chaque échelle d'un éventuel déploiement, afin de vérifier que le risque d’accident est bel et bien diminuer.

Références

[1] Tableaux de synthèse des statistiques nationales de la sinistralité 2017 de la branche AT-MP du régime général
[2] Campagne de prévention de la sécurité routière "Au volant, le téléphone peut tuer".
[3] Engle, R. W. (2002). Working Memory Capacity as Executive Attention. Current Directions in Psychological Science, 11(1), 19–23
[4] Drews, F. A., Pasupathi, M., & Strayer, D. L. (2008). Passenger and cell phone conversations in simulated driving. Journal of Experimental Psychology: Applied, 14(4), 392–400.
[5] Kataoka, J., Sasaki, M., & Kanda, K. (2011). Effects of mental workload on nurses’ visual behaviors during infusion pump operation. Japan Journal of Nursing Science, 8(1), 47–56.
[6] Toscani, P. (2019). Les biais cognitifs: Entre nécessité et danger. Futuribles, N° 428(1), 73–80.
[7] Asch, S. E. (1951). Effects of group pressure upon the modification and distortion of judgments. In H. Guetzkow (Ed.), Groups, leadership and men. Pittsburg, PA: Carnegie Press.

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte