Chatbots et robots affectifs

Le blog de Laurence Devillers

Les robots au temps du Covid-19 et après la crise

Publié le

Les robots au temps du Covid-19 et après la crise
© Franck V. - Unsplash

Les Ehpad et la majorité des hôpitaux publics français sont en sous-effectifs de personnels médicaux et paramédicaux (aides soignant(e)s, infirmier(e)s, psychomotricien(ne)s, kinésithérapeutes, médecins, psychologues). Ils manquent de moyens et subissent des conditions de travail de plus en plus difficiles. La crise du Covid-19 va sans doute dynamiser l’arrivée des robots de service à l’hôpital et dans les zones à confinement comme la réanimation. Ces aides robotiques sont importantes pour de nombreuses raisons par exemple pour les cas de maladies dégénératives, le suivi de pathologies psychiatriques, de maladies chroniques, etc.

Le vieillissement de la population s’accélère dans la majorité des pays, ce sujet va devenir complexe. C’est dans ce contexte que la promotion "des robots de maison de retraite" a débuté avant la crise du Covid-19. En cas de perte d’autonomie dans le grand âge, les robots assistants seront des aides précieuses pour les personnels de santé, les familles et les patients. Le but étant de préserver le plus possible l’autonomie des patients pour qu’ils puissent rester chez eux. Les indications, les limites et les aspects éthiques sont discutés dans leur utilisation au sein d’une prise en charge globale des personnes atteintes d’une démence et de n’importe quel niveau de vulnérabilité. Les développements thérapeutique et diagnostique des robots auprès de personnes fragiles doivent être élaborés avec le corps médical et surveillés sur les usages à long terme.

Les dispositifs sont très variés, tant par leurs fonctions que par les technologies utilisées. Il y a de différents types de tâches et de design de robots : des robots de téléprésence, des robots humanoïdes compagnons et assistants.  La technologie est au cœur de la bataille contre le Covid-19, partout dans le monde. En Russie, la ville de Moscou a décidé de se servir par exemple de la reconnaissance faciale pour “surveiller les malades". La Chine fait aussi figure de laboratoire d’essais pour les applications de reconnaissance faciale. Les USA, le Japon sont très en avance et ont déjà déployé des robots assistants à l’hôpital. L’Europe souhaite développer des solutions robotiques utiles, agiles et éthiques pour les soignants et les patients.

Durant la pandémie, le déploiement de différents types de robot affectés à des tâches spécifiques à l’hôpital s’est avéré utile, ils ne remplaceront pas les humains mais seront des aides précieuses auprès des personnels soignants, des médecins et des familles. A Wuhan, début mars 2020, les autorités chinoises ont ouvert un service hospitalier intégralement robotisé. C’est une solution de crise compte-tenu de la contagiosité de ce virus pour tenter de limiter la propagation en protégeant les professionnels de santé. Dans ce service, des robots livrent de la nourriture et des médicaments aux patients, peuvent relever quelques mesures comme la température des patients, assurent la propreté sanitaire du service. Cette expérience en grandeur est extrêmement intéressante : plusieurs types de robots sont déployés pour différentes tâches : certains ont une tête, des bras et un torse, et sont humanoïdes ou non. Ils sont quasiment tous équipés d’une base roulante. Mais leur mission principale pour l’instant consiste à désinfecter les zones où les patients se trouvent pour limiter la propagation du virus.

Utiliser des robots de télé-présence à l’hôpital pour offrir aux familles et aux malades des visites malgré le confinement est une très bonne idée. Un robot apporte des avantages par rapport à la téléconférence sur tablette ou smartphone ; il a une autonomie de mouvement et peut être en lien avec plusieurs personnes. Le robot se déplace dans la pièce, adapte la hauteur de sa tête à la personne avec laquelle il veut interagir pour créer un contact visuel, ce qui est par exemple compliquée quand le patient est couché. Le service de réanimation de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière a testé l’usage du robot "pepper" en avril 2020 pour permettre aux proches de rendre visite virtuellement aux malades. Voir les malades en souffrance pour les personnes non habituées est difficile. L’expérience de la Pitié-Salpêtrière avec le robot humanoïde Pepper d’1m20 testé en télé-présence a été ponctuelle. Ce robot a plus de capacités d’autonomie nécessaire qu’un robot de télé-présence, par contre la hauteur de sa tête ne s’adapte pas. L’expérience s’est révélée positive malgré le fait que certaines personnes soient choquées de voir leurs parents en situation de grande faiblesse, de souffrance sans pouvoir les aider.

Cutii est un robot compagnon développé dans le nord de la France à Roubaix qui a pour objectif de rompre l’isolement. Grâce à lui, il est possible de communiquer par appels vidéos avec ses proches, de se maintenir en forme en participant à des activités proposées par des animateurs en direct sans bouger de chez soi et enfin de consulter un médecin en moins de deux minutes. Cutii a été pensé pour le domicile mais il a rejoint pendant la crise du Covid-19 les EHPAD et les résidences seniors.

La conception éthique des machines conversationnelles est au cœur de mon livre "les robots émotionnels : santé, surveillance, sexualité … et l’éthique dans tout cela". Il y a différentes problématiques éthiques liées à l’apparence du robot, ses capacités, sa personnalité, son langage… mais aussi à la sauvegarde de nos données, aux choix proposés par le robot. Mon expertise de recherche porte principalement sur le langage et l’interaction affective humain-machine. Les expérimentations d’interaction vocale avec des robots émotionnels   capables de reproduire des rituels d’interaction sociale, menées par mon équipe avec des psychologues, des psychiatres et des gérontologues depuis une dizaine d’années dans des Ehpad (1) ou dans un "living lab" à l’hôpital Broca, nous amènent à entrevoir de nouvelles possibilités pour des applications de santé mais aussi de nouveaux risques.

Notre voix en dit beaucoup sur nous. C’est un vrai visage sonore, "le sourire s’entend" ! On sait au téléphone si notre interlocuteur va bien ou non, les médecins au SAMU, comme les oreilles d’or à bord des sous-marins, relèvent des informations très précieuses et des indices de pathologie très utiles dans l’urgence. Toutes ces informations, mots, intonations, inflexions, accent, peuvent être analysée par une machine (ordinateur, robot). La voix permet de nombreuses interprétations en traitement automatique. L’interaction vocale avec des machines va devenir un des moyens privilégiés de communication. Les patients, peu habitués à ces nouvelles technologies, peuvent montrer de l’attachement aux machines ou leur prêter des intentions de nuisance.  Les "objets conversationnels" pourront amener des dérives possibles qu’il faut surveiller comme la dépendance et l’isolement qu’ils sont capables d’induire chez les plus vulnérables.

Ces machines devraient respecter quatre principes éthiques fondés sut les droits de l’homme : le respect de l’autonomie humaine, la prévention de toute atteinte, l’équité, et l’explicabilité.  Dans mon ouvrage « Des robots et des hommes : mythes, fantasmes et réalité », Plon 2017, j’ai proposé d’enrichir les lois d’Asimov avec des commandements adaptés aux robots assistants de vie. Les fondements de ces commandements viennent en partie de retour d’expériences d’interactions lors de mes recherches entre des personnes âgées et des robots.

Donnés privées : "Tu ne divulgueras pas mes données à n’importe qui."   

Droit à l’oubli : "Tu oublieras tout ce que je te demande d’oublier."

Sécurité : "Tu pourras te déconnecter d’Internet si je te le demande."

Contrôle : "Tu seras régulièrement contrôlé pour évaluer ce que tu as appris."

Explicabilité : "Tu pourras m’expliquer tes comportements si je te le demande."

Loyauté : "Tu seras loyal."

7 Consentement : "Tu seras empathique et simulera des émotions, seulement si je le sais !"

Dépendance : "Tu stimuleras ma mémoire et veilleras à ce que je ne devienne pas trop dépendant de toi !"

Confusion :  "Tu feras attention à ce que je ne te confonde pas avec un être humain !"

10 Adaptation : "Tu apprendras à vivre avec des humains, tu t’adapteras aux règles sociales"

11 Bienveillance : "Tu seras bienveillant et utile. Et pourquoi pas, doué d’un peu d’humour!"

Pourquoi ne pas pérenniser l’usage de ces robots après la crise ? Ils seront très utiles dans le grand âge pour rester le plus longtemps autonome chez soi mais aussi à l’hôpital. Travailler sur une complémentarité entre les humains et les robots est un des grands chantiers de demain pour la santé et le vieillissement de la population. Des scenarios sont à construire en vérifiant l’efficacité et le coût des solutions.

Des questions éthiques se posent donc, relatives tant à la nature et à l’usage qu’à la sécurité et à la confidentialité des échanges avec les robots. Des réglementations européennes sont nécessaires.

 

(1) EHPAD : établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes

 

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