Industrie en transition

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Le blog de Julien Fosse

L’ère des marchands de doute

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L’ère des marchands de doute
La science dit-elle la vérité ?
© Photo by @cheaousa on Unsplash

La science dit-elle la vérité ? Un grand classique de l’épreuve de philosophie du baccalauréat… Et depuis quelques années une question essentielle à l’équilibre de notre démocratie. Car elle se pose de manière aiguë pour les grands défis sanitaires et environnementaux qui appellent des arbitrages politiques.

Changement climatique, effondrement de la biodiversité, usage de pesticides, mix énergétique : autant de sujets de controverse faisant l’objet de débats animés, particulièrement sur les réseaux sociaux où règnent les marchands de doute. Leur objectif est simple : créer de l’ignorance pour retarder le changement, parfois au profit d’intérêts particuliers. Pour cela, nul besoin de démontrer, il suffit de distiller le soupçon. Jadis cantonnée au climat, cette technique de sape touche désormais tous les enjeux environnementaux et trouve de plus en plus de relais dans des médias d’opinion. Ce qui ne peut qu'inquiéter.

L’agnotologie ou l’art d’habiller l’ignorance en savoir

Dans "La Fabrique de l’ignorance", un documentaire de Franck Cuvelier et Pascal Vasselin diffusé sur Arte, ce phénomène a été parfaitement décrypté. Les réalisateurs y analysent quelques cas d’école, comme la négation des risques sanitaires liés au tabac, des effets des néonicotinoïdes sur la mortalité des abeilles ou encore de l’origine anthropique du dérèglement climatique.

Des exemples d’instrumentalisation de la science, programmée sur le long terme, pour désinformer, retarder l’émergence d’un consensus scientifique et la mise en œuvre de mesures de gestion des risques pouvant coûter cher à certains acteurs économiques. Dans le cas du tabac, l’offensive a été lancée dès les années 1950, l'industrie imaginant alors une forme particulière de désinformation reposant sur le financement d’études scientifiques concurrentes. Il s’agissait d’enfumer les opinions publiques dans un épais nuage de doute qui masquait les effets délétères du tabac. Cette instrumentalisation de la science a généré une nouvelle discipline de recherche : l'agnotologie, étymologiquement la science de la "production d'ignorance". Une discipline malheureusement en essor.

L’effondrement de la biodiversité, nouveau terrain de jeu des marchands de doute

Après le tabac et le climat, l’effondrement de la biodiversité fait partie des nouveaux terrains de jeux des semeurs de doute. Ce qui est d’autant plus facile que le sujet est délicat à appréhender. Un écosystème repose en effet sur une multitude d’interactions entre animaux et végétaux. Cette complexité du vivant peut être appréhendée par de nombreux indicateurs : nombre et diversité d’espèces sur un territoire donné, nombre d’individus par espèce ou pour certaines espèces essentielles comme les espèces parapluie, dont l'étendue du territoire de vie permet la protection d'un grand nombre d'autres espèces.

Des indicateurs qui doivent être analysés sur le temps long et interprétés avec prudence. Une prudence dont ne s’embarrassent jamais les experts autoproclamés qui expriment sur Twitter un avis définitif en 280 signes quand une équipe de chercheurs met des années à publier un papier soumis à l’avis de leurs pairs. Ainsi, un très récent article de chercheurs de l’Université McGill de Montréal a fait l’objet de cette instrumentalisation. Cette étude démontre que la mesure de la biodiversité par un unique indicateur moyen masque les différences d’évolution des espèces. En clair, lorsque la biodiversité diminue, c’est le plus souvent du fait de l’effondrement de quelques espèces, les autres pouvant se maintenir à des niveaux stables. Un phénomène bien connu en écologie des populations, qui n’enlève rien à la véracité du constat de fragilisation des écosystèmes, et leur risque d’effondrement par effet cliquet. Car la disparition d’une espèce donnée peut engendrer brutalement par effet boule de neige celle d’un très grand nombre d’espèces qui en dépendent. Des nuances vite mises de côté sur les réseaux sociaux…

Notre monde est complexe et la recherche génère des données qui en éclaire la compréhension mais soulève aussi des interrogations légitimes. Face à cela, l’instrumentalisation de la science peut conduire, sans éthique ou déontologie, aux pires approximations. De fait, pour chacun de nous, connaître ne suffit pas à comprendre. Il faut avant toute chose exercer son analyse critique. Et ça s’apprend, mais pas sur les réseaux sociaux….

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