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Le blog de Julien Fosse

Chlordécone: les leçons des dérives du passé

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Chlordécone: les leçons des dérives du passé
© Eric Fabet/Flickr

Le rapport parlementaire sur l’impact économique, sanitaire et environnemental de l’utilisation du chlordécone en Guadeloupe et Martinique a été mis en ligne le 2 décembre, au terme de plus de six mois d’enquête. Présidée par Serge Letchimy, député de Martinique, la commission parlementaire a dressé un constat implacable des dérives passées des dispositifs d’autorisation de mise sur le marché du chlordécone, un insecticide utilisé dans les bananeraies. Des dérives ayant conduit à une pollution pérenne des écosystèmes antillais et à la mise en danger des populations locales. Une situation dont il est indispensable de tirer les conclusions pour éviter que se reproduise un évènement de cette ampleur, qualifié de "désastre écologique, sanitaire et économique" par les parlementaires.

Un insecticide dont la dangerosité était bien connue

Autorisé en France à partir de 1972 sous différentes appellations commerciales, le chlordécone a été utilisé massivement jusqu’en 1993 dans les plantations de bananes afin de détruire le charançon, un petit coléoptère nuisible. Le problème, c’est que la première demande d’homologation du chlordécone en 1968 avait conduit la commission d’autorisation de mise sur le marché, rattachée alors au ministère de l’Agriculture, à s’opposer à la commercialisation de ce "un nouveau composé organochloré toxique et persistant". Un comité qui reviendra sur sa décision en 1972, l’autorisant de manière dérogatoire puis définitive en 1981 sous une nouvelle dénomination.

Dans le même temps, les Etats-Unis interdisaient ce produit dès 1975 et l’Organisation mondiale de la santé le classait cancérogène possible dès 1979. C’est d’ailleurs sur la base de ces éléments d’évaluation scientifique des risques que la France décida de son interdiction partielle en 1990, puis définitive pour l’ensemble des Antilles en 1993. "Cette prolongation a fait l’objet d’une attention politique soutenue, avec des interventions à tous les niveaux de l’Etat", selon la commission d’enquête. En clair : un travail de lobbying et d’influence qui a permis de maintenir sur le marché ce produit toxique. De quoi inquiéter…

Un "désastre écologique, sanitaire et économique"

Vingt-six ans après l’interdiction d’usage du chlordécone aux Antilles, toute la chaîne alimentaire reste contaminée par ce produit rémanent, qui s’accumule dans les sols, puis les végétaux et enfin les organismes vivants. Selon Santé publique France, 95 % des Guadeloupéens et 92 % des Martiniquais présentent ainsi des traces d’imprégnation par ce toxique. Or cette molécule présente des effets perturbateurs endocriniens avérés à très faible dose, accroissant les risques de prématurité et de troubles du développement chez les nourrissions. Avec une incidence de 227 nouveaux cas de cancers de la prostate pour 100 000 hommes chaque année, la Martinique compte parmi les régions les plus touchées au monde. Un triste record dont le chlordécone serait la cause.

"L’Etat a fait subir des risques inconsidérés, au vu des connaissances scientifiques de l’époque, aux populations et aux territoires de Guadeloupe et de Martinique" et "le maintien de la production bananière a trop souvent pris le pas sur la sauvegarde de la santé publique et de l’environnement" selon la commission d’enquête, qui qualifie l’Etat de "premier responsable" du scandale du chlordécone aux Antilles. "Entre 1975 et 1992, de multiples alertes auraient dû conduire les autorités réglementaires à réexaminer l’autorisation donnée pour l’utilisation du chlordécone. Dans les faits, elles ont été largement ignorées", relève la commission. Un diagnostic sans appel.

Face à ces constats, l’histoire retiendra sans doute la nécessité qu’il y aurait eu d’assurer très tôt l’indépendance des autorités chargées des autorisations de mise sur le marché des pesticides à l’égard de leurs fabricants, afin de garantir un niveau avancé de sécurité des utilisateurs de ce pesticide et des consommateurs. Une mission d’autorisation qui relevait jadis du ministère de l’Agriculture et qui est désormais confiée à l’Anses, agence de sécurité sanitaire de l’alimentation et de l’environnement, moins perméable aux intérêts des industriels. Mais il aura fallu attendre 2015 pour cela. Il était temps…

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