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Entreprise et IA

Le blog de Florian Douetteau

L’intelligence artificielle – un risque pour nos enfants ?

Publié le

L’intelligence artificielle – un risque pour nos enfants ?
© Unplash.com

Si vous avez des enfants en âge de posséder un smartphone, une tablette, un ordinateur ou une console de jeu (ou les quatre), en tant que parent vous êtes sans doute vaguement inquiet. Voire franchement effrayé. Et même si vous n’avez aucune progéniture, imaginer que le comportement des enfants puisse un jour s’articuler autour de l’intelligence artificielle n’a rien de rassurant.


Cette crainte parentale n’est, à vrai dire, pas totalement infondée. L’addiction aux écrans est susceptible d’empêcher les enfants de créer de véritables liens sociaux ou de laisser libre cours à la créativité qui définit l’enfance en grande partie. Après tout, l’idée que l’ennui est, d’une certaine façon, la condition préalable à la créativité, est relativement répandue (Consultez cette étude axée plus spécifiquement sur l’ennui au travail, plutôt que sur les enfants, mais l’idée de base demeure semblable).

"L’ennui peut générer la créativité dans la mesure où un esprit agité est avide de stimulation. Il est possible qu’une phase d’ennui crée les conditions nécessaires à une avancée cognitive."
(cf. la chronique en anglais de WIRED : How Being Bored Out of Your Mind Makes You More Creative)

Et ne sont évoqués ici que les aléas éventuels de l’Internet et des écrans ! Qu’en sera-t-il demain avec l’intelligence artificielle ?

Plus de 20 % des foyers possèdent déjà au moins une enceinte intelligente (smart speaker) et des questions commencent à se poser. Les enfants devraient-ils, par exemple, s’adresser poliment à des assistants IA ? Et dans quelle mesure ces assistants devraient-ils adopter à cet égard une attitude contraignante ? Même si nous croyons fermement au caractère irrémédiable du progrès, en tant que parents, nous pouvons à juste titre nous montrer inquiets face à la perspective d’une intelligence artificielle se mêlant un peu trop de la vie de nos enfants. 
C’est un peu comme une compétition entre le cerveau de nos enfants et l’intelligence artificielle. Et cela passe nécessairement par du temps et de l’attention. Le cerveau de l’enfant a besoin de temps pour se développer. Et l’IA a besoin d’attention, dans la mesure où, à un certain point, c’est par l’attention requise que leurs créateurs gagnent leur vie.

 

Est-ce vraiment si grave ?

Certains pourront objecter que les écrans actuels – et les formes que revêtira éventuellement l’intelligence artificielle –, ne sont guère différents de nos bons vieux écrans TV incontournables à domicile depuis tant de décennies. Des dessins animés indigents jusqu’à la téléréalité indigeste, la réputation débilitante du petit écran sur les esprits ne date pas d’hier.

("Encore juste un épisode. Je termine la saison 3 !")


L’IA traîne-t-elle dans son sillage des éléments nettement plus néfastes ? C’est possible.  Après tout :

• Le support de distribution est en lui-même éminemment pervasif — les écrans sont omniprésents, et leur accès est difficilement contrôlable
• Pour revenir à la question initiale, une consommation accrue est explicitement encouragée. Les applications actuelles, par exemple, s’accompagnent d’astuces basées sur l’apprentissage machine pour émettre des recommandations, fournir du contenu ou des notifications, etc.

C’est d’une certaine façon la lutte constante du bien contre le mal. Les plateformes de contenu distinguent rapidement nos préférences et, plus nous les utilisons, plus elles nous servent abondamment ce que que nous aimons. Les jeux gratuits – dans un premier temps –, nous laissent gagner, puis perdre, puis gagner à nouveau. Jusqu’à atteindre le point de bascule où nous sommes suffisamment engagés (ou, plus probablement, notre progéniture) pour succomber à des achats intégrés « in-app » permettant de nous équiper de divers éléments additionnels. La gratuité supposée de ces jeux laisse donc perplexe quant à leur coût réel.

Ces questionnements ne sont nullement l’apanage de parents inquiets. Nick Seaver, du département d’anthropologie de l’université Tufts, dans le Massachusetts, a récemment publié un article traitant des systèmes de recommandation considérés comme des pièges. Si l’inquiétude concerne avant tout les enfants, on comprend donc que la question concerne probablement un plus large échantillon de la population, y compris les développeurs de systèmes IA.

 

Une addiction programmée

Cette problématique ardue entre temps et attention soulève une question majeure : verrons-nous un jour l’apparition d’applications conçues pour ne pas être addictives ?

Cette question comporte deux facettes importantes qui déterminent la réalité d’une telle application :

1. L’aspect technologique : est-il vraiment possible de construire un système capable non seulement d’offrir un contenu plus positif, mais aussi d’optimiser le temps passé devant l’écran ? L’une des  interrogations fondamentales étant que personne, pour l’heure, ne sait vraiment ce que signifie un temps optimal passé devant l’écran. Amy Orben et Andrew Przybylski, chercheurs à l’université d’Oxford, estiment que les études actuelles corrélant l’impact du temps passé et le bien-être de l’utilisateur ne sont pas aussi étayées qu’elles devraient l’être.

2. L’aspect incitatif : l’autre question qui se pose est pourquoi quelqu’un (ou l’entreprise) élaborant ce type d’application aurait-il pour objectif de réduire le temps passé sur écran si cela risque de lui faire perdre l’attractivité et l’addiction recherchées ? De fait, une telle avancée ne pourra probablement se faire que par la réglementation ou, plus probablement, via une charte éthique. Et le mouvement a déjà commencé – Sophie Beren, de l’université de Pennsylvanie, a publié en 2018 l’article « Look Up: The Cell Phone Manifesto », appelant à une plus large réglementation de la  téléphonie mobile (et nous voyons bien que cela pourrait aussi être étendu à l’intelligence artificielle, en général), notamment à l’égard du jeune public.

 

Changements en profondeur

L’autre question soulevée par l’ensemble de cette problématique porte sur la modification éventuelle du cerveau de nos enfants, en raison d’une interaction trop précoce avec l’intelligence artificielle.

(L’IA risque-t-elle de nous faire perdre le royaume de Jiminy Cricket ou de Peter Pan ?)

 

Ce qui rend l’équation encore plus compliquée, c’est que l’impact à long terme de l’IA sur les enfants ne concerne pas uniquement les écrans et les applis. Il y a très probablement d’autres effets durables, plus subtils, qu’engendre le seul fait de vivre dans un monde où l’intelligence artificielle sera omniprésente. Tout cela est bien sûr très hypothétique, mais :

• Si l’IA devient plus pervasive, nous aurons un accès continu, illimité à une voix qui sera toujours là pour répondre à nos questions. Dès lors, pourquoi nous fatiguer à chercher une réponse à nos propres questionnements ? Le contenu de l’IA remplacera peut-être partiellement notre voix intérieure.

• Si l’IA permet de mettre en œuvre différents types de bots reproduisant la « vie réelle », nous pourrions nous retrouver en présence d’une myriade de « nouvelles espèces » avec lesquelles les enfants pourraient créer des liens, chacun présentant une large gamme de réponses émotionnelles et cognitives. Les premières interactions avec l’IA créeront possiblement quelques subtiles modifications dans notre boussole morale, en brouillant les limites qui sont les nôtres en tant qu’êtres humains et qui nous interdisent de blesser d’autres représentants de l’humanité, des êtres sensibles, dotés d’émotions.

Stefania Druga et Randi Williams, chercheurs assistants au MIT Media Lab, ont commencé à plancher sur ce dilemme, et leurs recherches s’avèrent relativement encourageantes. Mais existe également une face plus sombre, comme en attestent les nombreux témoignages rapportés de personnes essayant d’endommager des robots  (et la tentative d’explication du phénomène).

"Le harcèlement a pris une telle ampleur pendant l’expérience que les chercheurs ont dû programmer un algorithme d’ ‘’évitement de maltraitance’’ pour le robot. Quand celui-ci s’approchait d’un humain, il voyait si cette personne mesurait moins de 1,40 m – autrement dit, un enfant. Et si le robot ne se trouvait pas en présence d’un nombre significatif de grandes personnes autour de lui – garantie d’une surveillance rassurante –,  il se dirigeait alors en toute hâte vers des adultes."

Extrait d’un article du site U.S. Business Insider : Japanese researchers watch a gang of children beat up their robot in a shopping mall (Des chercheurs japonais observent un groupe d’enfants frappant leur robot dans une galerie marchande.) 

 

L’IA pour le meilleur

Par opposition à cette vision peu rassurante – l’IA va tous nous changer pour le pire –, existe l’idée plus optimiste selon laquelle l’IA va peut-être aider les enfants à devenir des êtres plus intelligents et plus accomplis, en partant du principe que la technologie trouve toujours le moyen d’ajuster ses propres erreurs. Ne pourrions-nous concevoir une intelligence artificielle capable d’aider les enfants à être plus intelligents ? Beaucoup plus intelligents ?


(Des projets éducatifs plus savoureux qu’un chocolat chaud.)

 

De manière intuitive, les comportements que déploie l’IA pour capter l’attention des enfants pourrait aussi être inversé – pour le meilleur. L’IA pourrait encourager leur créativité, susciter leur curiosité, et les aider à se connecter au monde ou à mieux apprendre. Nous pourrions alors transformer l’IA en un outil éducatif de rêve.

Apprendre à lire, par exemple, est un processus incroyablement compliqué, qui peut prendre du temps. Et certains enfants apprennent beaucoup plus vite que d’autres. Pourquoi ? Certes, la structure cérébrale peut varier, mais peut-être aussi certains enfants sont-ils aptes à solliciter un réseau neuronal particulier qui fonctionne bien dans ce cas précis.

Dans le futur, nous pourrions copier cette facilité innée qu’affichent certains enfants, et élaborer un système permettant d’apprendre très rapidement. Au Japon, par exemple, il existe déjà des « robots pour les cancres » conçus pour aider les enfants à apprendre (Dunce robots designed to help children learn)

Outre l’aspect éducatif, les technologies de développement pourraient également créer de nouvelles formes artistiques à long terme. Pas seulement des arts visuels, mais aussi de la musique et de la littérature. Nous devrions aider nos enfants à s’habituer à ces technologies et encourager cette nouvelle forme de créativité.

Si des machines sont en mesure d’explorer un univers illimité de possibilités, en générant des combinaisons à l’infini, nos enfants devraient posséder les outils créatifs nécessaires pour explorer également, de manière inédite, cet univers du possible. Ce qui implique de nouvelles manières d’écrire, de dessiner ou de créer de la musique, avec l’aide de l’intelligence artificielle, et en mettant peut-être en œuvre de subtiles interactions avec celle-ci, que seul un enfant sera à même d’appréhender.

Tout cela peut sembler encore loin de nous, et pourtant ! Nous avons déjà des applis de « dating » censées aider des adultes figés à entamer des relations très complexes, en se basant sur des sous-ensembles de population présentant un regrettable biais statistique et qui, reconnaissons-le, donnent des résultats peu satisfaisants. Forts de ces exemples, on peut considérer que des technologies d’intelligence artificielle qui aideraient les enfants à entrer en contact avec d’autres jeunes très semblables à eux, bien que d’horizons différents, pour former une communauté transcendant les particularités culturelles, seraient finalement dans l’ordre du possible.

 

Privilèges et perspectives

Rien n’est plus vain que d’essayer de résoudre des problèmes, là où il n’y en a pas. Au bout du compte, l’inquiétude suscité par les excès éventuels de l’intelligence artificielle n’est pas vraiment pertinente quand l’accès à l’éducation, à l’alimentation, à l’eau ou à la sécurité individuelle demeure la véritable problématique. Il est important de garder à l’esprit ce type de perspective.

Mais si vous êtes suffisamment exempts de ces problèmes dans la vie quotidienne pour continuer à considérer que l’intelligence artificielle reste un problème, il vous reste quand même un certain nombre de perspectives. L’intelligence artificielle pourrait être quelque chose que nous devons de toute manière accepter, et pas vraiment une question à laquelle il nous faut répondre. Une réalité nouvelle dans laquelle nous devrons vivre, et à quoi les enfants vont tout simplement s’adapter. Il y aura certes des changements, mais c’est le lot de la société de connaître constamment des changements. Dans le cas de l’intelligence artificielle, peut-être le changement s’est-il simplement produit plus rapidement, et de manière plus ostentatoire, que ce à quoi nous étions jusqu’ici habitués.
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