Abonnez-vous Identifiez-vous

Identifiez-vous

Vos codes d'accès sont erronés, Veuillez les saisir à nouveau. Mot de passe oublié ?

La gestion des projets complexes

Le blog de Rodolphe Krawczyk

Les dangers du "nez dans le guidon" dans les grands projets

Publié le

Les dangers du nez dans le guidon dans les grands projets
© Nasa

La gestion du planning est une composante fondamentale (et nécessaire) de tous les grands projets; mais poussée à l'extrême, elle peut conduire à faire perdre le sens de la réalité en générant des risques que le simple bon sens réfuterait… Planning contre risques, le grand conflit?

J'avais évoqué dans un blog précédent (La fin de la soumission au dieu planning?) les dangers des contraintes planning et dans un autre blog (La dictature du déterminisme dans les projets complexes) les "impasses" auxquelles la pression financière conduit parfois. Il est d'ailleurs intéressant de constater que l'une des règles d'or de la gestion des grands projets est qu'on contrôle les coûts quand on maîtrise le planning, ce qui est d'ailleurs tout à fait légitime, du moins "au premier ordre"… Car trop "serrer la vis" du calendrier ou/et des dépenses peut amener les équipes à prendre des risques "inconsidérés".

J'illustrerai ce propos par un événement qui a marqué l'actualité en 2003: l'accident de la navette Columbia. La cause avait été très vite identifiée: lors du lancement, la chute de blocs de mousse provenant de la protection thermique du réservoir ventral extérieur avait détérioré quelques tuiles de la navette, qui ne constituaient donc plus localement un revêtement continu propre à éviter le réchauffement de la cabine de Columbia à son retour dans l'atmosphère; on connaît la suite…

La commission d'enquête (CAIB = Columbia Accident Investigation Board) avait fait un travail remarquable et publié un rapport aussi détaillé qu'objectif qui avait abouti à plusieurs conclusions essentielles:

  • les personnes en charge du lancement avaient déjà constaté sur de nombreux tirs précédents que des blocs de mousse tombaient sur la navette…
  • le premier tir au cours duquel l'incident avait été constaté n'avait néanmoins pas été interrompu: il avait été autorisé sous la pression du planning ,la hiérarchie et toute la chaîne d'exécution s'étant auto-convaincue que le risque était "jouable"…
  • et ils avaient "gagné" puisque tous les tirs depuis la découverte de l'anomalie avaient réussi (en ce sens que malgré la chute de blocs de mousse, les retours de navette s'effectuaient nominalement)… jusqu’au jour où..
  • jusqu’à ce jour de 2003 où la réalité leur a littéralement explosé en pleine tête et qu'ils se sont rendu compte (et déclaré au CAIB) qu'il était évident (oui, évident!) que le premier tir au cours duquel l'incident avait été constaté n'aurait jamais dû être autorisé, et que l'analyse des causes de la chute des blocs de mousse aurait dû être immédiatement engagée…

La leçon principale que le CAIB en avait tirée était que l'équipe de lancement avait eu tellement le "nez dans le guidon" qu'elle ne s'était plus rendu compte de l'ampleur du risque pris à autoriser les lancements de navette dans ces conditions. L'autre leçon était la nécessité de tenir des revues avec des personnes externes au programme et donc censées ne pas avoir le "nez dans le guidon", autrement dit censées garder le sens des réalités (et surtout des risques).

L'histoire ne s'arrête pas là… Si la cause précise de la chute de ces blocs a vite été trouvée (les vibrations dues aux moteurs), les ingénieurs n'ont, à ma connaissance du moins, jamais réussi à y remédier malgré des mois d'investigation poussée, et les tirs suivants ont quand même eu lieu, avec toujours des morceaux de mousse de détachant du réservoir (mais avec un bras robotique d'inspection du ventre de la navette et en plus un kit et une procédure de réparation en orbite, le tout ayant été validé lors du tir suivant d'une autre navette, 6 mois plus tard).

Il est aussi curieux de constater, dans le spatial en particulier, à quel point une cause d'anomalie peut quelquefois être très rapidement mise en évidence, parfois avant même que l'enquête soit terminée; en fait, les fameuses "impasses" auxquelles sont souvent contraints les techniciens, ou les risques devenus habituels et donc supposés acceptables, sont refoulés au fond de l'inconscient: un événement grave constitue l'élément déclencheur qui, avec la petite giclée d'adrénaline qui l'accompagne forcément, remet soudain les choses en place… et fait regretter l'impasse ou le risque pris sous la "contrainte"…

Les revues préconisées par le CAIB sont un bon garde-fou: cela dit, tous les grands projets mettent en œuvre à intervalles réguliers des revues dites de "pairs" (en général des experts ou des managers expérimentés et externes au projet) et d'une utilité effectivement incontestable. Suffisent-elles à garantir l'absence totale de "risque grave"? Rien n'est moins sûr: il est vrai que le risque zéro n'existe pas, mais tant que la pression calendaire (et/ou financière) dictera sa loi dans les grands projets, des décisions aux conséquences potentiellement dramatiques continueront à être prises…

D'où l'importance de sortir de temps à autre la tête hors de l'eau, malgré la pression ambiante: plus facile à dire qu'à faire… La poursuite des tirs de navette après Columbia en est un exemple édifiant: une vingtaine seulement de tirs étaient certes prévus, l'un des premiers étant une opération de maintenance du Hubble Space Telescope (sans laquelle sa durée de vie opérationnelle aurait été significativement écourtée); l'administrateur de la NASA de l'époque, Sean O'Keafe, avait refusé cette mission pour des raisons de sécurité, ce qui lui avait coûté son poste… Son successeur, lui, avait accepté le risque (il est vrai qu'il n'était pas à bord de la navette, et que le tir n'a eu lieu finalement que 6 ans plus tard, avec les équipements de contrôle et de réparation mentionnés plus haut…).

Alors que le premier rover américain avait été déposé avec succès sur Mars au moment où la sonde européenne Beagle s'y était écrasée, et que les journalistes avaient tendance à encenser la NASA tout en raillant l'échec de l'ESA, Sean O'Keafe avait eu cette phrase très fair-play, d'une humilité et d'une vérité poignantes en ce qui concerne le spatial: "We are always on the razor edge between success and failure"[1]



[1] "Nous sommes toujours sur le fil du rasoir entre la réussite et l'échec"

 

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte
Suivez-nous Suivre Usine Nouvelle sur Facebook Suivre Usine Nouvelle sur Twitter RSS Usine Nouvelle