Au Yémen, une usine de Total sert de base militaire aux Émirats Arabes Unis

Depuis sa cessation d'activité en 2015, le site pétrolier de Balhaf (Yémen), détenu à 40% par Total, servirait de base militaire et de prison secrète pour les Émirats Arabes Unis. Une activité connue de l'industriel et du gouvernement français, affirment Mediapart et Le Monde.

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Au Yémen, une usine de Total sert de base militaire aux Émirats Arabes Unis
Les navires de Total ne s'arrêtent plus au Yémen depuis 2015.

Un site gazier yéménite géré par le consortium Yémen LNG (YLNG) et détenu à près de 40% par le groupe français Total aurait été transformé en caserne par les Émirats arabes unis (EAU). Ces derniers y pratiqueraient mauvais traitements et détentions arbitraires. La France y aurait également engagé des moyens financiers et humains, selon un rapport des associations SumOfUs et l’Observatoire des armements, en collaboration avec les Amis de la Terre. Un document en premier lieu consulté par les médias Le Monde et Mediapart, qui révèle cette affaire.

Les faits se seraient déroulés entre 2017 et 2018, durant la guerre qui oppose les rebelles houthis au gouvernement d’Abdrabbo Mansour Hadi, président du Yémen soutenu depuis 2015 par une coalition regroupant l’Arabie saoudite et les EAU. Un conflit à l’heure actuelle toujours non résolu.

Un site stratégique très protégé

Ouverte en 2009 et située vers la ville cotière de Balhaf, l’usine gazière aurait représenté un investissement de cinq milliards de dollars (4,54 milliards d’euros). Selon Aws Al-Aoud, le ministre du pétrole yéménite interrogé par Mediapart, les exportations pourraient rapporter "près d’un milliard de dollars par an au gouvernement". Le site est également stratégique pour Total, dans sa production et sa vente à l’international de gaz naturel liquéfié (GNL).

Pour protéger la zone, YLNG fait appel à des sociétés de sécurité yéménites et à des groupes militaires liés à l’armée nationale, pour lesquels elle paie mensuellement le ministère du pétrole. Pour sa sécurité maritime, YLNG sollicite également des sociétés militaires privées françaises et surtout, des commandos de la marine française.

Changement d'activité dès 2015

Cette présence aurait permis à l’usine de continuer à fonctionner lors du déclenchement de la guerre en 2014 et de la prise de la capitale Sanaa par les houthis... avant que Total ne déclare "un cas de force majeure" début 2015 et décrète la suspension de l’activité en 2015. L’arrêt des machines coïncide également avec l’arrivée dans le pays de la coalition des EAU et de l’Arabie Saoudite. Selon des images satellites et différentes sources interrogées par Mediapart, la zone aurait alors été transformée en base militaire par les Émiratis.

"Total est parfaitement au courant", confie à Mediapart un membre du gouvernement yéménite. "Je crains qu’il n’y ait des accords entre les Émirats arabes unis et Total pour l’utilisation du site de Balhaf, en ignorant les autorités et les intérêts yéménites", déclare à Mediapart le député d’opposition yéménite Ali Ashal. Le media rappelle par ailleurs que l’Hexagone a vendu pour 3,5 milliards d’euros d’armements aux EAU entre 2009 et 2018, et que les deux pays ont récemment renforcé leur coopération sur les thèmes de la sécurité, de la défense ou encore de l’énergie.

Le ministère français de l’Economie aurait confié à Mediapart avoir engagé, sur deniers publics, une police d’assurance de 240 millions de dollars (217,79 millions d’euros) pour l’usine GNL de Balhaf. Elle prendrait en charge une partie des risques pris par les banques finançant le projet de construction.

Total affirme avoir été contraint

Quels sont alors les rôles de l'État français et de Total dans cette affaire ? Selon une note confidentielle de la direction du rensei­gnement militaire français, révélée en 2019 par le collectif de journalistes Disclose et citée par Le Monde, les autorités étaient au courant du "changement d'activité" du site, bien que la présence de camp de détention ne soit pas mentionnée. Le quotidien précise également qu'à la mi-2017, Total doit obtempérer à une demande de réquisition d’une partie de son site, officiellement transmise par le gouvernement yéménite. Ce sont en fait des forces émiraties qui s'installent sur zone, sans que le groupe français n'ait les moyens de contester cette présence militaire.

Dans un communiqué publié le 7 novembre, Total confirme avoir été informé en avril 2017 par Yemen LNG "de la réquisition, par les autorités internationalement reconnues du Yemen, d’une partie des installations du site de Balhaf, de fait non utilisées, au bénéfice des forces de la coalition soutenant ces autorités." Le groupe précise ne disposer "d’aucune information spécifique quant à l’usage fait par la coalition de la partie réquisitionnée" dont la responsabilité et la gestion "ont été intégralement transférées aux forces de la coalition".

Total ajoute que lui et Yemen LNG ne tirent aucun "bénéfice, compensation ou avantage d’aucune nature" liée à la situation depuis 2015. "Au contraire, depuis 2015, Total comme les autres actionnaires étrangers ont continué à financer Yemen LNG, à perte, afin d’assurer la préservation du site et de maintenir la fourniture d’électricité et de l’eau aux populations locales. L’usine de Balhaf a pu ainsi demeurer en bon état." Reste à voir qui en a bénéficié le plus : la population ou l'armée émiratie ?

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