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[Vrai ou Faux] Sanofi peut-il réserver son vaccin Covid-19 en priorité aux États-Unis, avant l'Europe et la France ?

Gaëlle Fleitour , , , ,

Publié le , mis à jour le 15/05/2020 À 17H41

Vidéo Le patron de Sanofi a suscité un tollé général le 13 mai en indiquant que son éventuel vaccin contre le Covid-19 serait d'abord distribué aux Etats-Unis. Une politique "America First" qui ne plaît guère au gouvernement français... Le laboratoire pharmaceutique tente de rassurer sur ses intentions tout en appelant les institutions européennes à mieux se mobiliser. L'Usine Nouvelle fait le point.

Cinq questions pour décrypter la polémique sur Sanofi, le vaccin Covid-19 et les Etats-Unis
La sortie du patron de Sanofi a suscité une levée de bouclier dans le monde politique, à gauche comme à droite.
© Pascal Guittet - L'Usine Nouvelle

Le vaccin contre le Covid-19 n’a pas encore été mis au point définitivement par Sanofi mais sa distribution suscite déjà des polémiques. Une tempête de critiques s’abat sur Sanofi depuis le 13 mai. Le patron britannique du numéro un français de la pharmacie, Paul Hudson, a déclaré qu’il donnerait la priorité aux Etats-Unis si ses recherches sur le vaccin débouchaient, en raison du partenariat noué avec une agence de recherche américaine, comme l'avait révélé L'Usine Nouvelle dès le 24 avril. Un plan jugé “inacceptable” par le gouvernement français.

Le patron de Sanofi entend-il vraiment servir les Etats-Unis en premier ?

VRAI. Sanofi servira bien les Etats-Unis en premier puisque ces derniers "partagent le risque" des recherches menées via le partenariat entre Sanofi et la Barda (Autorité pour la recherche-développement avancée dans le domaine biomédical), a confirmé Paul Hudson à l'agence Bloomberg dans un entretien le 13 mai. Ils "obtiendront les vaccins en premier", car "ils ont investi pour essayer de protéger leur population". Le gouvernement américain aurait ainsi "le droit aux plus grosses pré-commandes"... avec une avance de quelques jours voire quelques semaines sur le reste du monde.

 

 

 

La raison première est pécuniaire

VRAI. Comme toutes les collaborations passées avec un groupe privé, ce qui est le cas de Sanofi, l'argent est le nerf de la guerre, y compris dans l'industrie pharmaceutique qui est désormais une industrie capitalistique, dont les géants comme Sanofi sont cotés en Bourse... Une petite partie du capital de Sanofi est sinon détenue par L'Oréal, puis par le fonds américain BlackRock. Et la CDC (organe financier de l'Etat français) n'en possède qu'environ 5 %.

Or le développement d'un vaccin est excessivement coûteux. Par exemple, pour le vaccin contre la dengue, Sanofi Pasteur, la division vaccins du groupe français, avait mis les moyens : vingt ans de R&D ; un budget de 1,5 milliard d’euros, dont 300 millions investis entre 2008 et 2015 à Neuville-sur-Saône (Rhône) pour disposer des capacités pour fabriquer ce vaccin complexe, combinaison de plusieurs principes actifs pour combattre différentes souches du virus. Mais il avait fait cavalier seul... Et le vaccin est devenu un véritable flop.

Parce qu'il a appris de ses erreurs et dans l’espoir de ne pas rater cette course mondiale et un marché potentiellement gigantesque – avec des pays développés et solvables comme la France prêts à financer de grandes campagnes de vaccination contre le Covid-19 –, le groupe multiplie les alliances de recherche et diversifie ainsi le risque. Sanofi est désormais engagé dans plusieurs collaborations visant au développement de candidats vaccins : avec son concurrent de toujours - l’anglais GSK -, le ministère américain de la Santé via la Barda, ou encore la biotech américaine Translate Bio... Car découvrir le premier ce vaccin, c'est s'assurer "des rentrées d'argent en or" comme l'explique L'Usine Nouvelle dans une enquête réalisée par la cellule investigation de Radio France.

Sanofi peut compter sur un dispositif industriel mondial, avec trois sites en France (Neuville-sur-Saône et Marcy-l’Etoile dans le Rhône ainsi que Val-de-Reuil, dans l’Eure), trois en Asie, et le reste sur le continent américain... Et c’est là que le bât blesse. Car si le projet développé avec l’agence américaine de la Barda se révélait concluant le premier, les vaccins seraient alors fabriqués d'abord aux Etats-Unis.

La France est démunie

FAUX. La sortie du patron de Sanofi a suscité une levée de bouclier dans le monde politique, à gauche comme à droite. “Sanofi veut privilégier le marché américain alors que sa recherche est largement financée par le Crédit Impôt Recherche”, a dénoncé Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste. Le président de la région Hauts-de-France, Xavier Bertrand, a interpellé de son côté la Commission européenne : “L’Europe et la France ne peuvent accepter qu’une entreprise française permette aux Américains d’être protégés avant nous. La souveraineté et l’indépendance doivent primer. C’est la responsabilité de l’État et le devoir de l’Europe.”

“J’ai immédiatement contacté Sanofi qui a fait un correctif”, a réagi Agnès Pannier-Runacher, au micro de Sud Radio le 14 mai. “Pour nous, ce serait inacceptable qu’il y ait un accès privilégié de tel ou tel pays sous un prétexte qui serait un prétexte pécunier, surtout dans le contexte actuel”, ajoute la secrétaire d’Etat au ministère de l’Economie.

“Nous nous sommes toujours engagés à ce que dans ces circonstances sans précédent, notre vaccin soit accessible à tous”, tente de rassurer le groupe dans un communiqué transmis à L'Usine Nouvelle le 13 mai au soir, en évoquant des négociations avec les institutions européennes et les gouvernements français et allemand. Mais sans préciser qu'il renoncerait à des dates de mise à disposition différenciées.

Certes la France donne chaque année du Crédit Impôt Recherche à Sanofi (150 millions d'euros environ par an), pour participer aux efforts de recherche qu'il mène en France. Mais rien ne dit que c'est en France, et non aux Etats-Unis où il dispose de grandes équipes également, que Sanofi planche avec la Barda. Pour rappel, "les dépenses de recherche et développement s’élèvent à 6 022 millions d’euros en 2019, dont 4 622 millions d’euros pour l’activité Pharmacie, 148 millions d’euros pour l’activité Santé Grand Public, 653 millions d’euros pour l’activité Vaccin", décrit le rapport annuel 2019 de Sanofi. Qui avait alors réalisé un chiffre d'affaires de 36 126 millions d’euros.

"Le patron de Sanofi France m'a confirmé que le vaccin serait accessible à tous les pays et qu’évidemment il serait accessible aux Français, ce d'autant qu'il a des capacités de production en France", a ajouté de son côté Agnès Pannier-Runacher. Contacté par L’Usine Nouvelle, le ministère de l’Economie n’a pas souhaité commenter davantage l’avancement des négociations avec Sanofi.

Mais c'est là la carte à jouer par le gouvernement français : miser sur l'empreinte industrielle de Sanofi dans l'Hexagone, où il dispose de trois usines dédiées aux vaccins, quitte à envisager des réquisitions, comme il l'a fait pour la fabrication de certains masques. Mais ce serait aussi prendre le risque de priver ce vaccin de l'export... Et donc à notre tour empêcher d'autres pays et citoyens d'accéder à ce produit.

"La France est par ailleurs en discussion avec plusieurs industriels pour démarrer dès l’été des essais cliniques afin de trouver un vaccin", ajoute la direction du ministère des Solidarités et de la Santé.

L'Europe a-t-elle été vraiment inactive ?

VRAI. Dès le 24 avril, dans le cadre d'une conférence de presse téléphonique à laquelle participait L'Usine Nouvelle, Paul Hudson alertait sur le risque que ce vaccin soit fabriqué aux États-Unis... Et donc distribué en priorité aux Américains, si le projet développé avec la Barda se révélait concluant le premier... Le patron de Sanofi déplorait alors le manque de coopération européenne, en particulier d’engagement de la Commission.

"Les Américains sont efficaces en cette période. Il faut que l'Union européenne soit aussi efficace en nous aidant à mettre à disposition très vite ce vaccin", a déclaré à son tour sur la chaîne BFMTV le président de Sanofi France, Olivier Bogillot, jeudi 14 mai.

L'Europe s'est en effet tardivement réveillée. Alors que l'accord officiel entre Sanofi et la Barda date du 18 février, ce n'est que lundi 4 mai que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s'est félicité d'avoir levé 7,4 milliards d’euros pour financer la recherche et le développement d’un vaccin contre le Covid-19, dans le cadre d'une opération à laquelle participaient la France et l'Allemagne.

"Nous comprenons l’émotion suscitée par les déclarations d’hier, commente pour sa part la Direction générale de la santé dans un communiqué transmis à L'Usine Nouvelle. Comme l’a dit le président de la République, si un vaccin est découvert, nous souhaitons vivement que celui-ci soit un bien public mondial. Les 7.4 milliards d’euros levés [...] à l’occasion d’un large élan de solidarité internationale en faveur de la recherche vaccinale, participent de cette démarche collective qui dépasse les frontières."

Mais, in fine, elle aura un rôle important à jouer. Car elle pourra délivrer plus ou moins rapidement l'autorisation de mise sur le marché (AMM) à l'échelle européenne de ce potentiel vaccin, à l'issue d'essais cliniques menés sur des patients, si elle jugeait son rapport bénéfices-risques suffisamment acceptable.

Les Américains font en sorte "d'accélérer la contrainte réglementaire pour pouvoir mettre [le vaccin] à disposition très vite et il faut absolument que l'Europe fasse la même chose", estime ainsi Olivier Bogillot sur BFM. "Il faut aussi que des investissements soient faits", pour acheter les matières premières, les seringues, les flacons en un temps record. Et là encore, les États-Unis seraient en avance sur l'Europe, selon lui. "Si les choses se déroulent de cette manière-là, il n'y a aucune raison que les vaccins ne soient pas disponibles au même moment entre les États-Unis et l'Europe."

Aucune solution de vaccin européen n'existe

FAUX. En s’alliant à GSK, Sanofi estime être capable de mener des essais cliniques sur des patients dès 2020, dans l’espoir, s’ils se révélaient concluants, de mettre à disposition un vaccin d’ici un an. Une durée exceptionnellement courte pour le développement d’un tel produit.

 

 

 

 

 

Gaëlle Fleitour et Simon Chodorge

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2 commentaires

Nom profil

04/07/2020 - 11h50 -

excellent article !
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Nom profil

16/05/2020 - 10h51 -

Complètement d'accord avec votre article. D'autres arguments sont aussi à prendre en compte: - le prix du vaccin sera probablement plus élevé aux Etats-Unis, car le consensus social est différent. - la circulation des produits biologiques n'est pas libre et donc soumise à des autorisations publiques. Si les US veulent bloquer la circulation d'un vaccin produit sur le sol américain , cela leur sera très facile.
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