Abonnez-vous Identifiez-vous

Identifiez-vous

Vos codes d'accès sont erronés, Veuillez les saisir à nouveau. Mot de passe oublié ?

L'Usine Aéro

[Immersion] Comme Emmanuel Macron, on a dormi à bord du "Charles de Gaulle"

, , , ,

Publié le , mis à jour le 14/11/2018 À 17H30

Reportage Ce 14 novembre, Emmanuel Macron va passer la nuit à bord du porte-avions Charles de Gaulle tout juste rénové. Mais à quoi ressemble la vie à bord ? En 2014, notre journaliste Anne-Sophie Bellaiche avait accompagné trois dirigeants venus découvrir la vie des 2000 hommes qui font tourner le porte-avion nucléaire français. De ces trois jours d’exercices en mer, ils sont ressortis stupéfaits par l’expertise et la passion qui règnent sur le navire amiral de la flotte française. 

[Immersion] Comme Emmanuel Macron, on a dormi à bord du Charles de Gaulle © Pascal Guittet

D’abord, se perdre. Se perdre dans les coursives, les ponts, les échappées, scruter les plans où figurent les 15 ponts du Charles de Gaulle, tenter de se retrouver dans ce labyrinthe d’acier et de tuyaux puis trouver son "trou d’homme" (un escalier) et descendre dans les profondeurs, vers sa cabine, son poste, disent les marins. C’est ainsi qu’a commencé le voyage des trois chefs d’entreprises que le porte-avion Charles de Gaulle accueillait dans le cadre d’un partenariat entre le Medef et la Défense nationale.

En binôme avec des officiers qui portent un projet de création d'entreprise pour se reconvertir dans le civil, ils ont passé trois jours, lors d’un exercice au large de Toulon. Une immersion dans le monde militaire. Peut-être de bonnes idées à piocher pour leur entreprise ? Et puis appareiller sur le Charles de Gaulle est un privilège. L’un, Alexandre Zapolsky a passé son enfance à Toulon, le deuxième Jacky Isabello, qui a un père sapeur-pompier, a créé une entreprise, Algolinked, avec Thibaut Lanxade, vice-président du Medef et fils d’amiral. Le troisième, Eric Mathieu, a fait son service dans les fusiliers-marins... Pendant quelques jours, ils vont découvrir la vie sur le Charles de Gaulle. Comme tous les visiteurs, ils ont d’abord été saisis par la complexité du bâtiment, puis ils sont partis à la découverte de sa communauté humaine.

Première surprise : les postes ne sont pas disposés comme sur un navire de croisière dans une zone précise du bateau mais dispersés aux quatre coins pour limiter les pertes humaines en cas d’attaque. Au changement de quart, de tous les "trous" sortent un grand nombre d’hommes et quelques femmes - elles constituent environ 15% de l’équipage. Ils peuvent venir de partout mais dans la journée chacun rejoint sa tranche de bateau, son coin de pont, son central, son atelier, sa passerelle, sa cuisine, bref l’endroit où il exerce son métier. Ils ne vont plus beaucoup se croiser. Certains vivent au grand air sur le pont d’envol et sont chargés des opérations aéro, attachés au bord ou au groupe Avia (les flotilles d’avion). D’autres à fond de cale, près de la chaufferie nucléaire ou au contraire dans les étages du château, pour assurer la navigation.

De la difficulté de fumer son cigare

Les accès à l’air libre sont rares sur le bateau. Pour fumer son cigare, après avoir pris ses draps et s’être installé dans son poste, Alexandre Zapolvsky, PDG de Linagora (logiciel libre), devra remonter plusieurs escaliers et parcourir le bateau dans l’autre sens. Objectif : rejoindre la passerelle arrière. Sur le pont, il est interdit de fumer à terre comme en mer. Ce pont qui concentre les activités aéronavales, les trois chefs d’entreprises n’y auront jamais accès. Il est réservé à une certaine catégorie de personnel, car il est en réalité une piste d’envol où la sécurité est un enjeu prioritaire.

Pourtant, avec quelques chaises longues, ce serait un endroit bien agréable, estimeront-ils le lendemain alors que le soleil brille et que la chaleur de ce début d’automne est encore délicieuse. L’un des commissaires du bord confiera qu’il n’est ouvert à l’ensemble de l’équipage que lors des rares "no flight days". Ces jours-là, on y organise même de grands barbecues. Mais ces journées sont rares, le Charles de Gaulle est un navire de guerre. La série des appontages et catapultages est un grand spectacle. Bouchons d’oreille bien en place à cause du bruit assourdissant, c’est sur la passerelle arrière qu’Eric Mathieu, PDG de la start-up d’Epinal Xilopix, mitraille les opérations de son appareil photo tandis que ses deux confrères font des paris sur lequel des trois câbles d’acier (les brins) le Rafale va saisir pour arrêter sa course. 


Le commandant Alexis Beatrix et le chef d’entreprise Alexandre Zapolsky sur la passerelle de navigation.

En uniforme, dans le bain de l’équipage

Dans leur uniforme d'emprunt, au dos barré d’un immense Logo "Marine nationale" les chefs d’entreprise se mêlent désormais à l’équipage. Il n’y a que leurs pas un peu mal assurés sur les échelles, leur absence de galons et leur enthousiasme un peu bruyant qui les distinguent désormais des vrais marins. Les séances d’envol qui rythmeront le voyage de jour comme de nuit ne sont que la partie immergée de l’iceberg. On se doute bien que ce ballet mécanique sans accroc ne tient que grâce à une organisation millimétrée.

Direction le hangar où le capitaine Xavier Falguière, numéro 2 de la maintenance des avions, va décrypter son organisation aux dirigeants. Comme des abeilles autour d’un pot de miel, ils se rassemblent sous les ailes d’un Rafale en réparation. Là, les questions fusent : "Combien de types d’armes pour un Rafale ?"  "Mais ce n’est pas du métal ?" ( non, c’est du composite), "Et à quoi ça sert ce trou ?"... Insatiables. Comme le capitaine Falguière, 34 ans et pas moins de 500 personnes à coordonner, est ravi de parler de son métier et de ses avions, pas de problème. Il leur confie : "Le  type qui connait le mieux le Rafale, c’est le quartier maître mécanicien. Lui, il maîtrise le vrai Rafale, pas le Rafale des ingénieurs, celui de nos amis de Dassault à Saint-Cloud, qui sont très forts par ailleurs." D’ailleurs ce Rafale marine, les équipes du Charles de Gaulle le trouvent beaucoup plus élégant que le terrestre : "Regardez sa ligne, il est plus cabré, plus racé." Alexandre Zapolsky les traite de "chauvins". Ce n’est sans doute pas le terme parfaitement approprié mais il y a du vrai dans la remarque. 


Les chefs d’entreprises, le capitaine Nicolas Ruelle et le commandant Beatrix sont accueillis dans le local de sécurité des fusiliers marins.

"Je n’ai pas d’amis, je n’ai que des alliés"

Il faut toute la discipline de l’officier de communication, le capitaine Magali Chailllou pour tenir le planning des visites qui conduisent vers les ateliers de maintenance. Ils y découvrent le très technique banc Mermoz, chargé de tester les équipements électroniques, dont le fonctionnement restera un peu sibyllin pour tout le groupe, et le très visuel banc d’essai des moteurs de Rafale. Après les services maintenance, les dirigeants plongeront dans le central de contrôle de la propulsion nucléaire, les systèmes de catapultage, la presse hydraulique de freinage, le central opération où s’effectue la surveillance radar... Discussions avec les pilotes, les officiers de quart, le capitaine d’arme chargé de faire respecter la discipline. Ils seront reçus aussi par le chef du renseignement du porte-avions dont le local exigu bourré d’ordinateurs devient en opération le centre de renseignement de la force navale.

Détroit de Malacca, d’Ormuz, il explique le système de surveillance qui sécurise la progression de la flotte dans ces passages piégeux. Ici, on surveille tout le monde y compris les Anglais et les Américains, nations "amies". Selon l’officier, un bon espion est "un paranoïaque". "Je n’ai pas d’amis, je n’ai que des alliés", affirme-t-il aux chefs d’entreprise. Il était lui-même à l’école du renseignement en 2008, lorsque Kadhafi avait planté sa tente dans les jardins de L’Elysée. Et il est bien placé sur ce bateau, qui a participé à l’opération libyenne, pour savoir ce qu’est devenue cette amitié quatre ans plus tard. Les dirigeants prennent des cours de géopolitique à bord du Charles de Gaulle.

Ou de cuisine. Le chef restauration fera visiter de fond en comble son laboratoire, ses stocks (de quoi servir 2000 personnes pendant 45 jours) ou sa boulangerie qui confectionne des croissants deux fois par semaine. Alexandre Zapolsky qui tient à mettre la main à la pâte y épluchera même une pomme de terre.


Sous les ailes d’un Rafale marine, dans le gigantesque hangar avec les responsables de la maintenance des avions.

Détente au carré des officiers

Dans le tourbillon de tout ce qu’il y a à découvrir, le carré des officiers est un refuge. Un lieu pour étancher sa soif (il fait très chaud dans le bateau) et échanger ses impressions. Malgré l’alléchante carte où le Lagavulin est présenté à 2,5 euros, les chefs d’entreprise n’auront droit qu’à de la bière (et pas plus de deux par jour) car les boissons fortement alcoolisées sont proscrites en mer. Pour prolonger les visites, ils assaillent de question le commandant Béatrix et le capitaine Ruelle qui sont leurs guides à bord. Guère le temps ou le loisir de jeter un œil sur l’écran de BFM qui débite en continu les infos des terriens ou la presse à disposition. Sa sélection est d’ailleurs restreinte et plutôt orientée. Sur le présentoir on trouve essentiellement "Le Figaro", "Valeurs actuelles", Air & Cosmos", "Les défis du CEA", "Marin du futur" et "Var-Matin". A partir de 19h30, tout le navire est plongé dans une lumière rouge, le bar est un havre où les discussions vont bon train.

Jacky Isabello, qui dirige un cabinet de conseil en communication de crise est "bluffé par la présence permanente de procédures. Tous ces exercices permettent de voir où sont les trous dans la raquette." Pour ce spécialiste de la guerre, en quelque sorte économique, l’expérience est édifiante. Tous ont noté la passion du métier qui anime chacun dans sa spécialité. Alexandre Zapolsky est lui impressionné par "la maturité et la jeunesse des personnels" pour le type de tâche qui leur incombe. "Je ne suis pas sûr que je laisserais à des jeunes de moins de trente ans autant de responsabilité dans ma boîte Linagora." Pourquoi ? "Par manque de méthodes peut-être ?", confie-t-il. Après un dernier dîner à la table du Pacha, le commandant de bord Pierre Vandier, les trois dirigeants confirment leur volonté de rentrer dans la réserve citoyenne. Les officiers de marine, eux, ont encore un long chemin pour affûter le business plan qui leur permettra de passer à la vie civile. Mais ils ont désormais des "sparing partners" pour se challenger. C’est déjà l’heure du retour dans l’arsenal de Toulon. On s’embrasse, on se promet de se revoir vite. Une dernière photo tous ensemble et bye-bye le Charles.

Anne-Sophie Bellaiche, sur le Charles de Gaulle

Réagir à cet article

Testez L'Usine Nouvelle en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Nous suivre

 
 

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte
Suivez-nous Suivre Usine Nouvelle sur Facebook Suivre Usine Nouvelle sur Twitter RSS Usine Nouvelle