Vache folle : L'industrie sous le choc

Le divorce des consommateurs avec la viande de boeuf et les mesures de restriction des voisins de la France affaiblissent l'industrie de l'abattage et de la transformation. Les Pouvoirs publics vont devoir accompagner les entreprises et trouver le moyen d

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Vache folle : L'industrie sous le choc
Tempête sur la filière bovine ! Comme en témoigne le tour de France de la crise, réalisé avec les correspondants régionaux de " L'Usine Nouvelle ", les 447 entreprises d'abattage et de découpe et leurs 44 000 salariés sont dans l'oeil du cyclone. Depuis le 21 octobre, date où a éclaté l'affaire Soviba-Carrefour, le secteur, qui pèse 58,2 milliards de francs de chiffre d'affaires, avec des entreprises telles que Socopa, ABC, SVA, encaisse jour après jour les mauvaises nouvelles. Relativement stable depuis la dernière grande alerte à l'ESB, en mars 1996, la consommation directe de boeuf connaît une chute spectaculaire depuis un mois (- 50 % par rapport à l'an dernier, selon le panel Secodip). A Rungis, les transactions ont chuté de 50 % la semaine passée. La psychose s'installe d'autant mieux que l'épizootie s'accélère. La France vient de passer la barre des 100 cas de vaches atteintes depuis le début de l'année (sur 23 millions de bovins), pour 179 cas au total depuis 1990. Et, pour ne rien arranger, les déclarations contradictoires des responsables politiques ont jeté de l'huile sur le feu. Dernier coup dur, venu de l'étranger : l'Italie, le plus gros client de la viande bovine française (87 000 tonnes, soit 1,9 milliard de francs), suspend notamment ses importations de viande non désossée, soit presque la totalité des achats. Dans la foulée, la Grèce (deuxième débouché après l'Italie) et l'Espagne abaissent considérablement leurs commandes. " Le plus inquiétant est de constater que, dans ces pays, l'on observe la même psychose qu'en France ", signale Bernard Baudienville, du Centre français pour le commerce extérieur (CFCE). La chute de la consommation serait déjà de l'ordre de 30 % en Italie et de 50 % en Grèce. " Ces pays prennent des mesures de stockage aux frontières, car les frigos des bouchers sont pleins ", confirme un grossiste. Dans ce contexte, l'Angleterre a beau jeu de suggérer une levée de l'embargo que la France lui inflige depuis mars 1996. L'Espagne, gros client d'animaux vivants, ne connaît pas la même psychose, mais les commandes sont en chute libre. Les engraisseurs espagnols préfèrent attendre d'y voir plus clair. Les éleveurs espèrent des jours meilleurs Réunis lundi à Bruxelles, les ministres de l'Agriculture des Quinze n'ont réussi à se mettre d'accord que sur l'extension du dépistage de l'ESB à 400 000 bêtes, contre 170 000 précédemment. " C'est la crise la plus grave et la plus durable que nous ayons connue ces dernières années ", s'alarme Jacques Pujol, directeur de la Fédération nationale des entreprises d'abattage public (Fneap). Dans les usines d'abattage et de découpe, les fax sont muets depuis trois semaines. Et, en amont, les éleveurs gardent le bétail plus longtemps à la ferme. Conséquence de la crise : deux France se révèlent. D'un côté, le Grand Ouest (de la Normandie aux Pays de la Loire), théâtre de grands regroupements industriels ces dernières années. L'élevage y est performant et tourné vers l'engraissement, appuyé par un outil puissant traitant aussi les vaches de réforme du troupeau laitier. L'autre France (grosso modo, le Sud et le Massif central) privilégie les races à viande et présente des équipements de transformation plus modestes. Entre les deux, une kyrielle d'abattoirs municipaux en perte de vitesse. Ce sont les géants qui souffrent le plus : les grands abattoirs de l'Ouest, orientés vers la grande distribution ou lui appartenant, comme Kermené (Leclerc) et SVA (Intermarché). Les petits abattoirs du sud et du centre de la France, travaillant davantage avec le réseau des boucheries, sont moins touchés. Chez les industriels, on tente de s'organiser : " Nous explorons toutes les possibilités de la flexibilité de l'emploi ", reconnaît le responsable d'un atelier de découpe breton. Les congés obligatoires, le non-renouvellement des CDD, la réduction du temps de travail, et, souvent aussi, le chômage technique, sont les principales réponses des entreprises. Pour ne rien arranger, la colère monte parmi les employés des abattoirs, qui n'acceptent pas le sacrifice que leur demande la collectivité. La crise sociale est en train de poindre sous la crise économique. " Nous demandons aux industriels, responsables de cette situation, de créer un fonds d'indemnisation pour les salariés qui vont se retrouver sur le carreau ", réclame Jean-Luc Bindel, secrétaire de la fédération CGT de l'agroalimentaire, qui revendique 2 000 à 3 000 adhérents dans la viande. Pas question pour autant de se mettre en grève, car ce serait un cadeau fait aux entreprises du secteur qui n'ont pas de travail. " Il y a quinze jours, on cherchait des solutions pour savoir comment recruter, nous avions des états d'âme. Et maintenant, nous voilà avec des gens en trop ", plaisante amèrement Jean-Pierre Heusèle, président du directoire du groupe Alliance. Sur les différents sites, on assiste impuissant à la dégradation rapide des comptes dans une activité dont la marge nette tourne autour de 1 %. " Nos réserves financières ne nous permettent pas de tenir longtemps. Le risque de devenir un secteur sinistré est réel ", s'inquiète Henri Gabriel, responsable des abattoirs de Lyon Corbas (Rhône). " Passé la fin de l'année, la pérennité de l'outil et des emplois ne sera plus assurée ", déplore Jean-Luc Marres, directeur général de Soviba. La FNICGV en appelle aux Pouvoirs publics. " Nous avons besoin d'une aide à la trésorerie pour payer le personnel ", demande le porte-parole de l'organisation. Un séisme économique pour toute la filière Les Pouvoirs publics ont commencé à répondre à ce SOS mardi, en demandant à Bruxelles une augmentation des achats publics (intervention), ainsi que des aides nationales au stockage privé. Ce plan suffira-t-il à convaincre les professionnels ? Ceux-ci dénoncent les mesures gouvernementales, qui, à l'image du plan Jospin d'interdiction des farines animales, se sont concentrées sur la sécurité alimentaire, amplifiant selon eux les craintes des consommateurs. " Si les farines animales sont dangereuses, il fallait les interdire dès 1996, et on aurait évité cette crise disproportionnée vu les efforts accomplis ", souligne-t-on chez Bigard, à Quimperlé. Car, pour l'équarrissage aussi, ces quatre dernières semaines ont provoqué un séisme économique. Les Pouvoirs publics vont devoir indemniser les équarrisseurs, qui, désormais, n'ont plus le droit de vendre les farines d'animaux sains à l'industrie de la nutrition animale. Le produit est devenu un déchet dont le coût de traitement est au minimum de 400 francs la tonne. Il va falloir ainsi payer les cimentiers qui accepteront de les détruire, ce qu'ils font déjà avec les farines dites " à risques ". Chargé par le gouvernement de coordonner cet épineux dossier, le préfet Jean-Michel Proust frappe à toutes les portes pour tenter de trouver un ultime débouché au million de tonnes de farines dont personne ne veut. L'industrie cimentière se dit prête à en brûler jusqu'à 450 000 tonnes (contre 150 000 aujourd'hui). EdF n'en veut pas dans ses centrales thermiques, et les professionnels de l'incinération des déchets ne proposent que de 50 000 à 100 000 tonnes de capacité supplémentaire dans les incinérateurs d'ordures ménagères ou de déchets spéciaux. " C'est notre métier de traiter les déchets, et nous sommes prêts à prendre notre part dans la résolution de ce problème à côté d'autres filières ", annonce Denis Gasquet, président de la Fédération nationale des activités du déchet (Fnade), qui regroupe des sociétés comme Sita (Suez-Lyonnaise) ou CGEA (Vivendi). Mais il faudra prévoir de 3 à 5 milliards d'investissement pour installer de nouveaux incinérateurs ou étendre la capacité d'équipements existants. Dans l'urgence, on stocke. L'armée va prêter ses hangars et pourra assez vite accueillir 180 000 tonnes de farines. En revanche, il n'y a, pour l'heure, aucune solution pour les graisses animales, bien plus difficiles à stocker et à détruire. " Il est certain que cela aura un coût ", reconnaît Jean-Michel Proust, dont la tâche consiste aussi à fixer un prix à l'élimination des farines. Aide aux industriels, dédommagement des éleveurs, indemnisation des équarrisseurs, rétribution des cimentiers et des déchetteries..., la facture de la " vache folle " promet d'être salée.
Avec Bruno Mouly et les correspondants en régions, Jean-François Arnaud

Les équipementiers sont déjà touchés Investissements différés, absence de solutions techniques, les fabricants d'équipements d'abattage pour la filière bovine se préparent à un effondrement de leur activité. " Nous avançons à vue. " Plutôt mesurés dans leurs commentaires, les constructeurs de matériels pour abattoirs sont en fait profondément inquiets. Cette crise, qui suit celle de 1996, survient dans une pé- riode de fragile stabilité d'un marché des équipements pour l'industrie de la viande, dominé surtout par des Européens du Nord, le néerlandais Stork, le belge Van Wijnsberghe, l'allemand Banss, et évalué à près de 2 milliards de francs (d'après le cabinet Frost & Sullivan), dont approximativement 15 % pour la filière bovine. Si d'importants investissements avaient été effectués au milieu des années 90 pour adapter les chaînes aux nouvelles normes sanitaires, depuis, les abattoirs, largement surcapacitaires, rationalisaient leurs installations. L'ampleur des dégâts est encore difficile à évaluer. Cependant, beaucoup de commandes sont déjà différées, voire annulées. Quand ils acceptent d'évoquer la question, les équipementiers prévoient un effondrement de leur marché. A Plémet (Côtes-d'Armor), Couédic Madoré Equipement (matériels pour ateliers de découpe), qui réalise 15 à 20 % de son activité dans la filière bovine, a déjà vu son chiffre d'affaires passer de 90 à 80 millions de francs cette année. Pour Jean-Pierre Saget, P-DG de La Parmentière (appareils pour traiter les abats, 20 millions de francs de chiffre d'affaires), à Ozoir-la-Ferrière (Seine-et-Marne), c'est 30 à 40 % de son activité qui seront affectés. " Nous espérions vendre en France, en 2001, 40 à 50 exemplaires de notre nouvelle machine à purger les intestins, confie-t-il. Un objectif réduit à néant désormais. " L'évolution des process face aux blocages techniques Et les arrêts des lignes d'abattage ou la sous-utilisation des ateliers, consécutifs à la crise, vont freiner les ventes de pièces d'usure ou de consommables. Etienne Thienpont, responsable du secteur " produits carnés " de Sodeteg, le plus important bureau d'études français sur le marché des abattoirs, n'entrevoit guère d'issue. " Qu'il s'agisse de la découpe et du désossage, de la chaîne du froid, du traitement des déchets, les outils se sont singulièrement compliqués, explique-t-il. De plus en plus, l'activité ne permet plus de rentabiliser ces investissements très lourds. " En outre, l'évolution des process se heurte à des blocages techniques. Pour la découpe de la colonne vertébrale en particulier, lors de la fente de la carcasse du boeuf, la moelle épinière et la sciure d'os posent évidemment problème. " Les différences morphologiques entre les races interdisent l'emploi de robots de découpe ", indique Etienne Thienpont. " Des solutions ne sont envisageables qu'à condition de remodeler les chaînes, ajoute Bernard Couédic, directeur commercial de Couédic Madoré. Or, le plus souvent, les ateliers sont difficilement reconfigurables. " Pour sa part, Philippe Landel, directeur technique de la PME sarthoise Termet-Solefi (matériels d'anesthésie, de ligature et d'aspiration, 9 millions de francs de chiffre d'affaires), se veut presque optimiste. " Les crises stimulent aussi l'innovation ", remarque-t-il. Il annonce ainsi la prochaine commercialisation d'une machine permettant d'aspirer la moelle avant toute opération de fente. " Nous allons sauver la côte de boeuf et le T-bone ! ", s'exclame-t-il.

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