Quotidien des Usines

« Une réindustrialisation de la France me paraît difficile »

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Entretien Jean-Louis Levet est un économiste et universitaire qui a exercé ces trente dernière années des fonctions importantes au sein de plusieurs ministères et administrations. Auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus récent s’intitule «Pas d’avenir sans industrie», il a constamment dénoncé le spectre d’une désindustrialisation de la France. Il réagit à l’enquête de l’INSEE publiée le 27 août 2010, faisant état d’une reprise des investissements dans le secteur manufacturier.

« Une réindustrialisation de la France me paraît difficile » © DR

L’Usine Nouvelle : Selon une étude de l’INSEE publiée le 27 août, les chefs d’entreprise dans le secteur manufacturier s’attendent à réaliser des investissements en hausse de 5 % par rapport à l’année dernière. Comment réagissez vous ?

JEAN-LOUIS LEVET : Ma première réaction, c’est qu’il s’agit d’une stabilisation davantage que d’une réelle reprise. De toute manière, un mieux par rapport à 2009, une année catastrophique.

Depuis longtemps, vous défendez la thèse suivante : pas d’avenir sans industrie. Le réveil actuel des investissements industriels augure-t-il d’une réindustrialisation de la France ?

Un constat, d’abord : cela fait trente ans que l’industrie n’a pas vraiment été au centre des préoccupations dans les sphères gouvernementales. Les Allemands, eux, ont fait clairement le choix de développer leur industrie, dans des secteurs qui apparaissent aujourd’hui bien adaptés aux besoins des pays développés, entre autres la chimie, l’énergie renouvelable, la construction de ponts, etc. La France, elle, a démontré une curieuse ambivalence : on a considéré que tout un pan de l’industrie avait vocation à disparaître et on s’est concentré sur le développement de grands groupes, en fonction de visions politiques déjà anciennes (Pompidou) dans quelques secteurs réputés stratégiques.

Evoquer une réindustrialisation de la France me paraît difficile car on assiste à la poursuite d’un mouvement structurel profond : celui de la perte de substance et de savoir-faire qu’a entraînée l’acceptation d’un capitalisme financier dont la vigueur s’est fait sentir à partir du début des années quatre-vingt dix.
Cependant, je n’écarte pas la possibilité d’une certaine prise de conscience, qui reste à confirmer, après tant d’années d’hémorragie. 

Mais comment expliquer, plus précisément, cette progression des investissements dans l’industrie manufacturière ?

Il me semble que ces investissements dans la modernisation de l’appareil productif sont liés à des hausses de progression essentiellement dirigées vers les marchés extérieurs. Les grands groupes sont stimulés par la croissance des pays émergents. D’ailleurs, l’OCDE situe la croissance de l’économie mondiale dans une fourchette entre 4 et 5 % ces prochaines années, alors que la zone euro ne devrait croître que de 1,5 %.

En tout cas, il me parait impensable que les entreprises françaises investissent avant tout en fonction du marché intérieur. En effet, la consommation intérieure, levier sur lequel on a trop longtemps appuyé au détriment de l’industrialisation, montre des signes d’essoufflement.

Est-il permis de croire que ce regain des investissements de nature industrielle se traduira par des créations d’emploi ?

Je ne crois pas du tout à un tel scénario. Les entreprises vont continuer, tout au moins pendant une période transitoire, à fonctionner avec la souplesse acquise au plus fort de la crise. En particulier les contentions de dépenses, les gains de productivité; ce qu'on a coutume d'appeler l’excellence industrielle...

On va assister à la persistance d’un chômage de masse, dû au fait - j’y reviens ! - que la désindustrialisation de la France a eu pour conséquence le développement d’un marché de l’emploi fondé sur la précarité. Au fur et à mesure que le secteur des services prenait de l’ampleur, les postes de travail bien rémunérés que générait l’industrie faisaient place à des emplois souvent payés au lance pierre dans des segments comme celui de la restauration et des services à la personne.

Outre l’emploi, quel serait l’argument majeur en faveur de la réindustrialisation de la France qu’il faudrait mettre en avant ?

Un chiffre, plus que tout autre, me semble refléter l’importance de l’industrie pour l’avenir de notre pays : elle représente 80 à 85 % des investissements faits dans la recherche et le développement. L’avenir d’un pays, quel qu’il soit, passe par l’attention vouée à sa culture scientifique et technologique.

 

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5 commentaires

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05/09/2010 - 14h37 -

Je suis entièrement d'accord avec les intervenants : écupération à la frontière des charges non payées par les importations et report des taxes sur le commerce avec franchises sur l'industrie locale.
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30/08/2010 - 18h08 -

L'état a essayé de la faire.... récupérer les charges sociales à la frontière.
Mais presque personne n'en n'a voulu....

Ce projet se nommais : TVA Sociale
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Nom profil

30/08/2010 - 18h07 -

L'état a essayé de la faire.... récupérer les charges sociales à la frontière.
Mais presque personne n'en n'a voulu....

Ce projet se nommais : TVA Sociale
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Nom profil

29/08/2010 - 08h16 -

On aurait pas osé avancer une telle position il y a quelques années, point de vue considéré comme passéiste au vu du succés de l'économie financiére anglosaxonne !!!!
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28/08/2010 - 10h46 -

Pas d'avenir pour l'industrie en France tant que l'état ne récupèrera pas à la frontière les charges non payées par les délocalisations dans les PARADIS SOCIAUX (délocalisations)
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