"Une partie de l'opinion interroge, voire rejette la notion de progrès", s'alarme Geoffroy Roux de Bézieux

Le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, explique pourquoi le Medef organise, le 4 février, la REF progrès, un colloque centré sur le progrès dans la société française, avec des intervenants venant de l’entreprise, de la recherche, de la société civile et du monde politique.  

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Geoffroy Roux de Bezieux, président du Medef

L’Usine Nouvelle.- Pourquoi le Medef organise-t-il aujourd’hui un débat sur le thème du progrès ?

Geoffroy Roux de Bézieux. - De manière générale, les entrepreneurs sont pour le principe d’innovation avant le principe de précaution. Or, on sent qu’il y a dans l’opinion un rejet, ou tout au moins des interrogations sur la notion de progrès. Le débat sur la 5G, qui a atteint une forme d’irrationalité, en est un exemple emblématique.

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Constatez-vous une particularité française sur le rapport et l’adhésion au progrès ?

Oui, nous avions fait un sondage comparatif en 2020, montrant que les Français étaient en Europe les plus réservés sur les bénéfices du progrès. Je n’ai que des hypothèses pour expliquer cela, car nous restons un grand peuple scientifique. Même si les résultats des enquêtes Pisa se dégradent, les enseignements scientifiques restent présents. Si un jeune Anglais brillant va étudier l’histoire à Oxford, un Français ira souvent dans une grande école d’ingénieur. Je crains que ce ne soit lié au pessimisme ambiant. Les Français regardent leur industrie, leurs performances économiques dans le monde décliner et se disent peut-être que le progrès, c’est une France moins présente. C’est justement pour réfléchir aux raisons de cette défiance que nous allons dialoguer avec des scientifiques, des sociologues…

N’y-a-t-il pas des interrogations légitimes sur le progrès, longtemps synonyme d’amélioration des conditions de vie, de plus de libertés ?

Le progrès des conditions de vie entre un Français des années 1950 et un Français des années 1980 était massif, c’est moins vrai entre les années 1980 et 2020.

Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef

Quand le maire (EELV) de Grenoble, Eric Piolle, s’interroge à propos de la 5G en demandant si "le progrès, c’est de pouvoir regarder du porno en HD dans votre ascenseur ?", je suis d’accord avec lui pour dire que c’est inutile. Mais il oublie l’essentiel : la 5G promet d’immenses progrès en télémédecine, par exemple. Le côté négatif des nouvelles technologies est souvent mis en avant par rapport aux avancées positives. La technologie a toujours eu deux versants : le nucléaire militaire a des conséquences dramatiques et le nucléaire civil procure une énergie décarbonée. Des techniques comme la reconnaissance faciale peuvent être utilisées aux dépens de nos libertés, mais aussi permettre de retrouver des terroristes ou des pédophiles. Par ailleurs, c’est vrai que la conversion de découvertes scientifiques en améliorations de vie quotidienne est sur une courbe asymptotique en Europe occidentale. Le progrès des conditions de vie entre un Français des années 1950 et un Français des années 1980 était massif, c’est moins vrai entre les années 1980 et 2020. Ce n’est pas le cas dans d’autres parties du monde, qui sont entrées plus tard dans la mondialisation et la modernité. On a peut-être perdu la mémoire du progrès.

Constatez-vous un retard sur l’adoption des technologies, en France ?

Oui, je crois que nous ne sommes plus un peuple de technophiles. Au début de ma vie professionnelle, en 1995, les Français jouaient un rôle clé dans les télécoms. Derrière le leader Nokia, on comptait Alcatel, Matra et c’est dans les labos du Cnet qu’a été inventé le GSM. Le fait de ne pas adopter tôt des technologies peut entraîner un affaissement de l’écosystème d’innovation, même si les causes de ce déclin sont multifactorielles. Après, bien sûr, nous achetons des smartphones mais nous n'en captons pas la valeur ajoutée. La déclaration d’Emmanuel Macron sur les Amish a fait polémique, mais elle pose en fait clairement la question de savoir si on veut revenir en arrière.

La course au progrès est aussi questionnée par l’urgence climatique. Pouvez-vous comprendre les arguments des défenseurs de l’environnement ?

Au sein des entreprises, il n’y a plus de débat sur le fait de faire migrer à vitesse accélérée l’ensemble de notre économie vers un monde bas-carbone. Mais nous pensons qu’on peut mener une croissance responsable car décarbonée alors qu’une ultra-minorité pense qu’il faut décroître, et qu’un autre courant important, y compris chez les jeunes, estime que la sobriété est un levier mais ne suffira pas et qu’il faut moins consommer. Nous pensons que nos concitoyens n’aspirent pas à cela et qu’il faut trouver le moyen d’émettre moins de carbone par unité de consommation. C’est précisément pour cela qu’il faut continuer la recherche et l’innovation.

Est-ce que les entreprises organisent la réflexion éthique sur leurs technologies ?

Je voudrais souligner que c’est la recherche et les entreprises privées qui ont permis l’exploit de découvrir, tester et produire un vaccin contre le Covid-19 en moins de douze mois.

Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef

La vérité m’oblige à vous dire que le débat commence à peine, car longtemps c’était l’Etat régalien qui assumait ce rôle. On voit bien que sur certains sujets le cadre régalien national n’a plus de prise. La censure de Trump par un réseau social est emblématique. Et une entreprise privée ne peut pas décider seule du bien et du mal. Donc, je crois qu’il faut de l’autorégulation, mais que cela ne suffira pas. Sur certains terrains, il faut des règles. Cela ne doit pas nous empêcher de continuer à chercher. Et je voudrais souligner que c’est la recherche et les entreprises privées qui ont permis l’exploit de découvrir, tester et produire un vaccin contre le Covid-19 en moins de douze mois. C’est parce qu’on avait mené des recherches sur l’ARN messager depuis longtemps qu’on y est parvenu.

Aucun de ces vaccins n’a vu le jour en France et la co-lauréate du dernier prix Nobel de Chimie, Emmanuelle Charpentier, a expliqué qu’elle n’aurait pas pu mener ses recherches sur le CRISPR-Cas9 en restant en France. Cela vous inquiète ?

Je ne crois pas qu’il faille tirer de conclusions systémiques dès maintenant des échecs de Sanofi et de Pasteur. La recherche en vaccin est aléatoire, il y a une forme de hasard. Mais certains symboles nous alertent, comme le fait que le patron de Moderna soit un Français parti aux Etats-Unis. Du point de vue de l’innovation, malgré le Crédit impôt recherche, la France a un système règlementaire qui n’encourage pas l’innovation et une pression de l’opinion méfiante à l’égard de l’expérimentation. Enfin, il y a une question de disponibilité des capitaux.

Le gouvernement est favorable à des quotas de femmes dans les instances dirigeantes des entreprises. Est-ce un progrès ?

Nous sommes favorables à ce que l’index égalité femmes-hommes, mis en place il y a deux ans, intègre cette dimension. Le quota c’est un objectif chiffré, or les Comex sont une instance où il n’y a pas de renouvellement automatique, comme dans les conseils d’administration. Ça veut dire très concrètement que si au bout de trois ans, on doit avoir 40 % de femmes et qu’on part de 10 ou 20 %, on va être obligé de licencier des hommes, avec le risque d’entrer assez légitimement dans des procès pour discrimination. Le collaborateur démis sera fondé à attaquer. En Californie, sur les critères de diversité, vous avez des gens qui attaquent systématiquement pour discrimination. Il y a une autre solution un peu fictive, qui est d’élargir le Comex, mais cela détournerait l’esprit de la loi. Il y a une méconnaissance, chez les politiques qui parlent de quotas, de la différence entre un conseil d’administration et un Comex ou un comité de direction. Dans le conseil, il y a une rotation obligatoire et légale tous les trois ans. Si le conseil compte 12 personnes, en un an vous pouvez mettre quatre femmes. Ce n’est pas le cas dans les Comex. L’index a eu un impact important. Y mettre un critère sur les cadres dirigeants, c’est une manière de faire progresser la part des femmes sans rentrer dans des complexités législatives. On pourrait aussi adapter les objectifs aux secteurs d’activité en proportion du nombre de femmes. Mais ça, c’est un débat technique. Est-ce que l’on doit agir maintenant ? La réponse est oui. Mais utilisons l’index, que les fédérations, après une phase d’adaptation, ont bien adopté.

Propos recueillis par Anne-Sophie Bellaiche et Pascal Gateaud

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