Un vent nouveau souffle sur l'aménagement du littoral français

Dix ans après la tempête Xynthia qui reste gravée dans les mémoires, des projets expérimentaux partout en France, accompagnent la montée des eaux. Une vision qui tarde à se traduire en politique nationale.

Partager

Un vent nouveau souffle sur l'aménagement du littoral français
En cent ans, deux rangs d'habitations et une rue sont tombés de la falaise d'Ault en baie de Somme.

A l'angoisse des catastrophes succède l'accompagnement des processus naturels. Dix ans après la tempête Xynthia, qui a atteint son pic le 28 février 2010 sur les côtes charentaises et vendéennes, la question de l'aménagement du littoral a changé de registre. L'heure n'est plus à la protection coûte que coûte mais à l'anticipation des relocalisations. La ministre de la Transition écologique Elisabeth Borne l'a confirmé lors du conseil de défense écologique du 12 février 2020, en annonçant le déplacement de 5 000 à 50 000 habitations d'ici à 2100.

Autre symbole récent d'une nouvelle vision, la proposition du député vendéen Stéphane Buchou de rebaptiser l'instance qu'il préside : le Comité national de l'aménagement littoral succéderait au Comité national de suivi et de gestion du trait de côte, créé en 2011, un an après la tempête. Du trait à la bande, l'élargissement révèle l'esprit du rapport qu'il a remis en octobre à la ministre, dans l'espoir que ses 15 recommandations servent de socle à une nouvelle politique nationale. La clé financière reposerait sur une taxe additionnelle prélevée sur les acquisitions foncières, dans le périmètre des collectivités intercommunales riveraines des plages, promises à un boom démographique. A condition que leur aménagement soit revu.

Solutions douces

Parmi les opérations préfiguratrices d'une nouvelle approche, celle réalisée autour du lido du Petit et du Grand-Travers, de Carnon à La Grande-Motte (Hérault), figure parmi les plus abouties : en deux tranches totalisant 14 km réalisées entre 2000 et 2014 pour 12 millions d'euros, les travaux ont éloigné ou supprimé la route côtière, pour rendre la dune à la nature. «Ce projet rappelle que la fuite en avant dans les infrastructures n'est plus supportable, ni nécessaire», commente son concepteur, le paysagiste Alfred Peter. L'opération, associant le bureau d'études Ingérop, n'a pas freiné la fréquentation, et la dune s'est naturellement regarnie en sable : chère à Alfred Peter, l'idée d'une « écologie festive » prend corps. Cet exemple illustre une idée-force de Stéphane Buchou : «Face aux menaces, les moyens doux font leur preuve.»

Cette orientation accorde une place majeure aux paysagistes. «Trop souvent, une formalisation trop rapide escamote les questions préalables. Que veut-on faire vivre au visiteur ? Les solutions en découlent», estime Alain Freytet, professeur à l'école du paysage de Versailles. Après un premier guide méthodologique en six étapes publié en 2016 par le Conservatoire du littoral, un second sur le processus d'élaboration du schéma d'intention a vu le jour.

Dans la même démarche, le programme Digues (acronyme de Digues, interactions, gestion, usage, environnement et scénarios) mobilise les sciences humaines dans la recherche sur l'aménagement du littoral. Pour accompagner les territoires vers l'anticipation des mutations à venir, un appel à manifestations d'intérêt (AMI) sur la gestion intégrée du littoral devait aboutir à la mi-juin à une sélection de collectivités volontaires. «Les 40 dossiers examinés le 24 janvier 2020 par le comité de pilotage émanent de l'ensemble des façades maritimes métropolitaines et ultramarines : c'est un succès, se réjouit Joël L'Her, directeur du département environnement et risques au Centre d'études et d'expertise sur les risques, la mobilité et l'aménagement (Cerema), copilote de l'Ami aux côtés de l'Association nationale des élus du littoral (Anel). Seules des études à petite échelle permettront d'anticiper les phénomènes locaux.»

L'appui de l'ingénierie d'Etat donnera aux collectivités lauréates l'accès à une expertise nationale et internationale, comme en témoigne le guide international des digues (International Levee Handbook), récemment traduit par le Cerema. Joël L'Her résume l'évolution de l'état de l'art : «La digue a cessé d'être une fin en soi. Elle se repositionne dans une vision globale du management des risques.» Sur le plan réglementaire, l'approche systémique s'est traduite dans le décret digue du 12 mai 2015, qualifié de « fondateur » par Joël L'Her. Ce texte consacre le passage d'une priorité aux ouvrages à une logique systémique.

Freins à débloquer

Les pas de géant accomplis depuis dix ans, dans la connaissance et l'anticipation des risques, suffiront-ils à lever les freins vers la généralisation des expériences pilote ? «Autant il est facile, en petit comité, de reconnaître que l'augmentation prévisible du niveau de la mer oblige à changer les mentalités ; autant le discours public peine à traduire cette prise de conscience en préconisations et en projets, face aux usagers et aux électeurs», concède Patrick Moquay, directeur du Larep et ancien président de la communauté de communes de l'Ile d'Oléron jusqu'en 2014. Dans le génie civil aussi, les vieux réflexes ont la vie dure : «Les ingénieurs ne savent pas toujours bien dimensionner les défenses de second rang», note Patrick Bazin, directeur de la gestion patrimoniale au conservatoire du Littoral.

Les freins politiques et techniques s'ajoutent à l'inadaptation des cadres réglementaire et budgétaire : «Le législateur a pensé la compétence de gestion des milieux aquatiques et de prévention des inondations en fonction des bassins fluviaux, ce qui ne correspond pas toujours à nos enjeux», constate Florian Bouthors, directeur de l'aménagement du syndicat mixte baie de Somme-Grand littoral picard. Egalement identifiée dans le rapport Buchou, la gestion du temps constituerait selon lui l'une des clés de la transition : « Entre aujourd'hui et 2100, il y a de la place pour un urbanisme évolutif et temporaire », plaide le directeur de l'aménagement de la baie de Somme.

Des plans de prévention accélérés

L'Etat entend diviser par deux le temps de gestation des programmes d'actions pour la prévention des inondations (Papi), qui s'étend souvent sur huit années.

Annoncée par la ministre Elisabeth Borne après le conseil de défense écologique du 12 février 2020, l'accélération reposera d'abord sur une fluidification de la phase de précadrage, grâce à la mise en place d'un guichet unique par les préfets de département. L'autre levier d'accélération repose sur la validation à l'échelle des bassins.

La commission mixte inondation n'aura plus à statuer que sur les programmes d'un montant supérieur à 20 millions d'euros (30 % des Papi) ou dont le contenu interroge la doctrine technique de l'Etat.

Avant la mise en œuvre de cette nouvelle organisation, le ministère vérifiera l'unité des critères de validation à l'échelle des bassins versants. er semestre 2018, 155 Papi couvraient 12 600 communes, avec des programmes totalisant deux milliards d'euros.

 

Martinique : Quatrième reconstruction


Au bout de la route de la côte ouest de la Martinique, le projet de relocalisation du village du Prêcheur a ramené l'architecte Philippe Madec à l'essence de l'urbanisme : « établissement humain », résume-t-il.

Derrière l'image paradisiaque d'une mer poissonneuse et de terres fertiles, se cachent les trois épisodes infernaux qui ont anéanti Le Prêcheur en un siècle : le cyclone Lenny en 1999, les tremblements de terre des années 1930 et l'éruption de la montagne Pelée en 1902. « Ici, notre sujet, c'est la vie et la mort », rappelle Philippe Madec, missionné depuis octobre 2018 par le plan urbanisme, construction et architecture (Puca) pour reloger la moitié des 1 500 habitants.

Pas question de définir un projet sans s'imprégner de la culture locale : « L'expression des habitants a vite atteint une maturité et une technicité extraordinaire. J'ai vécu alors une de mes plus belles séances participatives », s'étonne encore Antoine Petitjean, architecte-urbaniste de l'agence Madec, associé aux socio-anthropologues de l'agence Monono, à la paysagiste Laure Thierrée, aux ingénieurs spécialisés dans la construction parasismique Kant & Kant et au bureau d'études Ingéfra. Finalisé en juillet 2019 après plus d'un semestre de coproduction, le plan guide aboutit à un concours d'idée en instance, pour 130 logements.

Le déménagement de l'école, à partir du printemps prochain, suffira-t-il pour amorcer la relocalisation ? En l'absence d'opérateur désigné et après une année 2019 intense, la question hante les esprits : et maintenant ?

 

Giens (Var) : SOS grand site en détresse

La presqu'île de Giens (Var) et les salins d'Hyères font l'objet d'une opération grand site portée par la métropole Toulon Provence Méditerranée, sur 1 900 hectares. Au sud du massif des Maures, autour du morceau de littoral varois classé depuis 2005, le programme d'actions proposé par l'Etat à la commune d'Hyères découle de dix ans de concertation avec le conservatoire du littoral, les associations et les habitants. La commission supérieure des sites en a validé le contenu en mars 2019, avant de passer le relais à la métropole pour la mise en œuvre.

Menace sur l'écosystème

Joyau du patrimoine bâti et naturel menacé par la surfréquentation et l'érosion, une formation géologique exceptionnelle concentre les efforts : le double tombolo, deux cordons dunaires qui encadrent un ancien marais salant, aux limites est et ouest de la presqu'île. A l'ouest, la submersion menace le plus étroit des deux, long de 4 km. Support de la route du sel, un des deux accès à Giens, ce tombolo a connu plusieurs ruptures dans le passé. Missionné par la métropole, Artelia propose de combiner son rechargement massif en sable avec la construction d'une digue immergée à un mètre de profondeur, sur 450 m de long. Lors de violents coups de vent, la mer submerge en effet la route et envahit les marais salants, menaçant l'écosystème de la zone humide. L'ouvrage doit casser la houle avant qu'elle n'atteigne la côte et combler la brèche créée dans la mer, à la suite de l'extraction de matériaux dans le passé. Le début du chantier devait dépendre de la visite d'un inspecteur général qui devait valider la solution préconisée.

 

Ault (Somme) : Double détente urbaine

Un dernier lifting avant la relocalisation : c'est la stratégie à double détente qu'adopte le bourg d'Ault (1 500 habitants, Somme) face à l'écroulement prévisible de la falaise sur laquelle il est installé, au sud de la baie de Somme. En cent ans, deux rangs d'habitation et une rue sont tombés, tandis que la commune épuisait ses capacités d'investissement dans des travaux de confortement tout juste susceptibles de retarder les effondrements.

« Il en résulte que son attractivité s'est réduite à néant », diagnostique Yohann Chansellé, ingénieur paysagiste à l'agence ZCCS, maître d'œuvre du projet candidat à une procédure d'opération de revitalisation du territoire (ORT) évaluée à 7 millions d'euros.

Des espoirs promis à la disparition

Huit ans d'études et d'acrobaties procédurales ont précédé la consultation des entreprises. Le chantier découle du plan d'actions pour la prévention des inondations Bresle-Somme-Authie, doté de 49 millions d'euros, sous maîtrise d'ouvrage du syndicat mixte baie de Somme-Grand littoral picard (SMBS-GLP). Au-delà de l'ultime réaménagement des espaces promis à la disparition, l'avenir de la « ville belvédère » se joue dans les 7 ha de la zone d'aménagement concerté (ZAC) du Moulinet : « Un site magnifique, autour d'un château et d'une ferme », décrit Florian Bouthors, directeur de l'aménagement du SMBS-GLP, propriétaire du domaine. Signal de sa renaissance, l'espace culturel imaginé par l'agence K Architecture offrira des spectacles avec vue sur la mer dès la fin 2020. Ses gradins rétractables cadreront l'objectif : rallumer le désir d'habiter et de séjourner à Ault.

 

« L'analyse coûts/avantages permet de renoncer à protéger des sites »

Nicolas Castay, directeur du groupement d'intérêt public (GIP) littoral en Nouvelle-Aquitaine. « L'analyse coûts/avantages permet de renoncer à protéger des sites »

Né en 2006, le GIP Littoral réunissant 22 membres (1) a permis de créer une culture commune sur l'érosion. Comment avez-vous fait ?

Dès 2010, le GIP s'empare des données disponibles, affine les diagnostics et commande une étude prospective sur l'érosion, afin de définir les enjeux, d'identifier les menaces et de faire émerger une sensibilité régionale. L'établissement d'une liste des territoires touchés a précédé l'engagement d'un travail de terrain. Les collectivités ont ainsi pu élaborer une stratégie de la bande côtière et des plans d'actions. Le dispositif régional s'appuie sur une écoute attentive des services de l'Etat, un accompagnement technique du GIP, et des financements de la région, de l'Europe, ainsi que des départements.

Mais sur le terrain, les réalités sont différentes…

En aval d'une méthode commune, il n'y a pas d'approche dogmatique dans la définition des actions. Tous les territoires ont l'obligation de : traiter la question à l'échelle d'une cellule hydrosédimentaire, en prenant en compte le phénomène physique indépendamment des limites administratives ; d'envisager le scénario du recul sans ouvrages, en effaçant les actions de lutte ; et de s'interroger sur la relocalisation. Il s'agit d'en chiffrer le coût et de le comparer à celui de la protection. Cette approche par analyse coûts/avantages mixe les modes de gestion et impose le scénario de la relocalisation. Cela a peut-être permis d'aller plus loin qu'ailleurs sur les plans d'action.

Et d'entrer plus vite en phase opérationnelle ?

Pas forcément, mais dans beaucoup de secteurs, son premier mérite a été de renoncer à protéger des sites car cela aurait créé un effet domino et accéléré l'érosion. La toute première avancée a été de décider de ne pas protéger le Signal, à Soulac, en Gironde.

(1) Les services de l'Etat, le conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, les conseils départementaux de Charente-Maritime, Gironde, des Landes et des Pyrénées-Atlantiques, la totalité des communautés d'agglomération et des communautés de communes du littoral de ces départements.

 

Partager

PARCOURIR LE DOSSIER
SUJETS ASSOCIÉS
LES ÉVÉNEMENTS L'USINE NOUVELLE

Trophée

TROPHÉES DES USINES 2021

100% digital , live et replay - 27 mai 2021

Gestion industrielle et Production

Déposez votre dossier avant le 26 février pour concourir aux trophées des usines 2021

Conférence

MATINÉE INDUSTRIE DU FUTUR

100% digital , live et replay - 27 mai 2021

Gestion industrielle et Production

Comment rebondir après la crise 2020 et créer des opportunités pour vos usines

Formation

Espace de travail et bien-être des salariés

Paris - 01 juin 2021

Services Généraux

Optimiser l’aménagement du bureau

LES SERVICES DE L'USINE NOUVELLE

ARTICLES LES PLUS LUS