L'Usine Santé

Un rapport Debré-Even sans concession

Gaëlle Fleitour

Publié le

Analyse La semaine dernière, les professeurs Even et Debré remettait au gouvernement leur rapport sur la réforme du système du médicament. Un document plus dur à l'égard des agences sanitaires que de l'industrie, pointée plus pour son manque d'innovation. Interrogé par l'Usine Nouvelle, Christian Lajoux, président du LEEM, se défend mollement.

Un rapport Debré-Even sans concession © Fotolia

Un nouveau rapport sur l'affaire du Mediator. Alors que les conclusions des missions parlementaires et le second rapport de l'IGAS sont attendus pour la fin du semestre 2011, le député UMP Bernard Debré, urologue, et Philippe Even, pneumologue et président de l'institut Necker, ont rendu leur copie à Nicolas Sarkozy et Xavier Bertrand, le ministre de la Santé. A la suite d'une mission express de deux mois sur la refonte du système du médicament.

L'industrie surtout coupable…

Si leurs mots sont durs à l'égard des autorités sanitaires, les critiques du binôme envers l'industrie pharmaceutique sont plus nuancées que celles du premier rapport de l'IGAS. Sans doute parce que les professeurs Debré et Even ont pu auditionner durant deux heures Christian Lajoux, président du LEEM et de Sanofi Aventis France. Alors que les inspecteurs de l'IGAS avaient dû se contenter d'interroger des membres de l'administration. « L'expérience cumulée des dix dernières années témoigne malheureusement de l'ampleur d'un échec général, qui met moins en cause l'industrie pharmaceutique, que les agences de contrôle, leurs experts, universitaires ou non, et les médecins prescripteurs, livrés à eux-mêmes sans formation initiale et continue à la mesure des difficultés d'emploi des médicaments », relève ainsi le rapport Debré-Even.

Ce qui ne l'empêche pas d'analyser « les causes des défaillances et dérives des quatre principaux acteurs » de ce système, à savoir « l'industrie pharmaceutique, les organismes publics de contrôle, HAS, AFSSAPS et CEPS, les médecins, qu'ils soient prescripteurs, experts ou leaders d'opinion, et enfin, le système de formation initiale et de formation et information continues des médecins et pharmaciens ».

Alors que de nombreuses pistes de réforme ont déjà été évoquées ces dernières semaines, ce rapport pointe quand même une course mercantile des laboratoires. Selon les professeurs Debré et Even, pas moins de 1 200 sur les 1 630 molécules commercialisées sont sans intérêt. Tandis que 12% seraient potentiellement dangereuses… Et de nombreuses molécules inutiles seraient encore remboursées, « en dépit des efforts de J-F. Mattéi contrecarrés par les laboratoires Servier, qui obtinrent en 2003 du Conseil d'Etat le maintien au remboursement des vasodilatateurs artériels (qui les ont encore) et des veinotoniques (qui ne le sont plus) ».

...d'un manque d'innovation...

Par ailleurs, regrettent les auteurs « 95% des grandes molécules originales viennent des firmes étrangères américaines, anglaises, suisses et, loin derrière allemandes ». Tandis que les laboratoires français, Sanofi-Aventis compris, ne produiraient pour l'essentiel, que des quasi-copies (les "me-too") et des molécules sans intérêt notable pour la santé. Ce qui n'empêcherait pas les firmes présentes en France d'être « d'excellentes fabricantes et les premières exportatrices d'Europe ».

Conséquence, estiment les deux médecins, il appartient désormais à notre gouvernement de tout faire pour « aider ceux de nos industriels qui voudraient vraiment innover et surtout notre seul laboratoire de taille et de structure internationales (…), mais aujourd'hui à court de nouvelle molécule relais, et à cet égard loin derrière ses concurrents, spécialement Pfizer, Novartis, Roche, GSK et Astra-Zeneca par exemple. » Une innovation qui nécessite aussi le partenariat entre la recherche clinique et biologique universitaire publique et la recherche translationnelle de l'industrie.

...et d'ouverture d'esprit

Le rapport relate aussi la période des « années grises » pour les laboratoires, de 1985 à 2005. Où, « coincée entre le triple obstacle d'une recherche de molécules originales, de plus en plus lente et incertaine, de brevets trop courts et du besoin de bénéfices immédiats et attractifs, l'industrie pharmaceutique était contrainte, pour survivre, de consacrer toutes ses forces à maximiser ses bénéfices, d'abord en ne s'intéressant avec réalisme, mais sans beaucoup d'éthique, qu'aux seuls grands marchés qui rapportent, ceux des maladies fréquentes et chroniques des pays riches ». Tout en dédiant plus de 40% de son chiffre d'affaire au marketing et « encore 10 à 15% de son chiffre d'affaires pour des services juridiques pléthoriques, engagés dans une suite sans fin de procès et de contentieux avec les agences de contrôle, les patients, les actions de groupe, les génériqueurs et entre les firmes elles-mêmes, qui se copient les unes les autres. »

Le Leem dément…

Une situation qui, selon les laboratoires, appartiendrait au passé. Selon le rapport « l'industrie aurait pris conscience de l'excès, de l'inanité et du danger pour sa réputation de certaines de ses dérives, relèvent les rapporteurs. (…) Elle souhaiterait rétablir son image qu'elle sait dégradée par ses excès. Elle dit vouloir réintroduire l'éthique dans son credo et elle est prête à reconnaître tous ses conflits d'intérêts, du moins avec les médecins, et même le souhaite (mais elle ne dit pas vouloir renoncer pour autant au lobbying politique massif auquel elle se livre partout, et spécialement aux Etats-Unis, qui sont le cœur de son action, pas plus qu'au noyautage de la FDA). »

Mais, s'inquiètent les deux professeurs, cette industrie se désengage en parallèle de la recherche, en l'externalisant. Et en fermant ses propres centres de recherche en Europe, pour les concentrer à proximité « des universités d'Harvard – toutes les grandes firmes y sont implantées – San Francisco et New York, là où se trouvent les centres de recherche publique les plus performants». Or, « il faut être cohérent, répond Christian Lajoux. Si le système précédent ne marche plus, il faut justement accepter le changement et il appartient aux entreprises de se restructurer. » Un changement de business model qui commence par la recherche.

…mais étudie les pistes proposées

Par ailleurs, si le président de Sanofi-Aventis France « ne retrouve absolument rien dans le rapport de ce que nous nous sommes dit », il estime que « ces deux personnalités éminentes ont des convictions fortes et les font valoir dans un rapport plus agressif sur le forme que sur le fonds. Car dans le fonds certains éléments ne manquent pas d'intérêt. » Comme les pistes proposées par Bernard Debré et Philippe Even. Qui mettent en avant huit principes : éthique, compétence, indépendance, médicalisation, exigence, réactivité, responsabilité et économie. Avec un grand défi pour l'industrie : comparer, lors des essais cliniques, ses molécules nouvelles aux traitements antérieurs, et apporter le maximum de preuves de leur valeur ajoutée et de leur innocuité. Sans quoi les nouveaux traitements ne seraient pas remboursés sur le marché français, sauf si les firmes acceptaient un prix très sensiblement inférieur aux molécules déjà commercialisées. Car pour les auteurs du rapport, prouver l'amélioration du service médical rendu est « la seule arme de l'Etat pour mener une politique nationale du médicament, au service des patients et des finances publiques, c'est-à-dire ici, sociales ».

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