L'Usine Aéro

"Un micro lanceur pour répondre au défi des constellations de satellites" propose Stéphane Israël

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L'avenir du lanceur russe Soyouz en Guyane, la question d'un micro lanceur jetable pour répondre au défi des constellations, la concurrence de SpaceX...Stéphane Israël, PDG d'Arianespace revient sur les grands sujets qui secouent l'Europe spatiale.

Stéphane Israël, PDG d'Arianespace. Crédits : Luc Pérénom

L'Usine Nouvelle : Le lancement de deux satellites Galileo le 11 septembre représentait le douzième tir de Soyouz depuis Kourou. Quelle est la logique de ce partenariat entre Russes et Européens?

Stéphane Israël : Dans les années 1990, l'industrie russe s'est rapprochée de partenaires occidentaux pour trouver des débouchés commerciaux à ses lanceurs. Les Américains ont ainsi commercialisé Proton et Zenith, concurrents d’Ariane. Côté européens, Starsem, détenu par Arianespace, Airbus-Safran Launchers, Roscosmos et RKTs Progress, a reçu l'exclusivité de la commercialisation de Soyouz depuis Baïkonour. Nous y avons réalisé, avec succès, 26 lancements depuis 1999 tout en adaptant le lanceur aux besoins du marché. En 2003, la France et la Russie ont décidé de construire un pas de tir pour Soyouz en Guyane. L’idée était d’avoir aux côtés du lanceur lourd Ariane 5 et du lanceur léger Vega un lanceur moyen optimisé notamment pour le déploiement des constellations comme Copernicus et Galileo ou de satellites d’observation de la terre. Comme ces lancements sont institutionnels, il était logique de vouloir les réaliser depuis le port spatial de l’Europe.

 

Ariane 6 aura la capacité d'accomplir des missions jusqu'ici attribuées à Soyouz. Est-ce la fin du lanceur russe au centre spatial guyanais (CSG)?

Aux côtés de Véga, Ariane 6 a en effet vocation à lancer les charges utiles européennes au cours de la prochaine décennie. Mais, il y a en parallèle des évolutions de marché qui peuvent offrir des débouchés nouveaux à Soyouz depuis le CSG. Ainsi, au moment même où l'Europe se félicitait de l'arrivée d'Ariane 6, Arianespace signait le plus gros contrat de l'histoire spatiale commerciale avec OneWeb, le projet de constellation de connexion globale à Internet. Cela s'est traduit par une commande ferme de 21 Soyouz à lancer entre 2017 et 2019, puis, au-delà, des options à la fois pour Soyouz et pour Ariane 6. Cela montre que l'histoire n'est jamais écrite d'avance. Je fais le pari que nous serons très heureux de disposer de ce pas de tir supplémentaire au cours de la prochaine décennie.

 

A Kourou, vous avez rencontré Igor Komarov le DG de l'agence spatiale russe Roscosmos. Qu'en est-il ressorti?

Il y a une volonté claire d'Arianespace et de Roscosmos de continuer à travailler ensemble. Sans même évoquer les 21 lancements pour One Web, nous avons 11 lanceurs en cours de commande auprès de Roscosmos et de ses partenaires industriels. Cela donne quelques perspectives…

 

Cette flexibilité a compté dans le choix de One Web

Comment Arianespace se prépare-t-elle à lancer les 650 satellites de OneWeb?

Chaque lanceur pourra emporter jusqu’à 36 satellites. Mais nous ne souhaitons pas engorger le CSG. Nous devons tenir compte des besoins de nos autres clients : l'Europe et les gouvernements européens, mais aussi O3B que nous avons déjà lancé à trois reprises et qui aura, nous l’espérons, de nouveaux projets. Pour cette raison, le lancement pilote de One Web sera fait depuis le CSG en 2017, et la plupart des 20 lancements suivants sera réalisée depuis Baïkonour et, si nécessaire, d’autres cosmodromes russes. Cette flexibilité a compté dans le choix de One Web. Tout comme la capacité de l’industrie russe à monter rapidement en cadence.

 

Comment éviter l’assèchement de vos capacités au CSG?

Les lancements OneWeb demanderont moins de préparation qu'une campagne classique. Les mini-satellites, dont la propulsion sera électrique, seront quasiment "Ship&Shoot" ("aussitôt arrivé, aussitôt lancé", ndlr). Ils n’encombreront pas les bâtiments de préparation des charges utiles. Par ailleurs, nous avons investi dans le "F Cube" un nouveau bâtiment dédié au remplissage de l’étage supérieur du Soyouz, le Fregat, qui a été inauguré pour le dernier lancement Galileo.
Cela a trois vertus : réduire la durée des campagnes Soyouz de dix jours ; libérer de la place dans les bâtiments de préparation des charges utiles pour accueillir davantage de satellites ; découpler les campagnes entre nos différents lanceurs, ce qui évite des effets domino en cas d’aléa. Avec la gamme, nous visons en moyenne 12 lancements par an, soit 6 Ariane, 3 Soyouz et 3 Vega par an. Nous nous sommes organisés avec le CNES-CSG et nos industriels sol pour y parvenir. Nous avons lancé 4 Soyouz en 2014. Si nécessaire, nous pourrons faire jusqu’à 5, voire 6 Soyouz depuis le CSG en fonction du manifeste global sur la base. 

 

Les cosmodromes russes assureront la majorité des lancements Soyouz contractualisés par Arianespace. N'est-ce pas un manque à gagner pour l'industrie européenne?

Non. Il y a une limite aux capacités d'absorption de la base européenne et le CSG n'a pas vocation à devenir une base OneWeb ! Dans le cadre de ce contrat, nous avons optimisé nos solutions pour tenir compte des contraintes économiques et techniques : il était indispensable de jouer sur la multiplicité des pas de tir. Mais One Web consolide la cadence Soyouz depuis le CSG : c’est bon pour l’emploi sur la base, pour les comptes d'Arianespace, donc pour l'industrie européenne. Sans compter qu’Ariane 6 a vocation à participer au déploiement de One Web, qui envisage déjà une deuxième génération.

 

Il faut réfléchir à des solutions de rupture pour répondre au défi des constellations commerciales

Arianespace prévoit-elle tout de même d'augmenter ses cadences de lancement à Kourou?

Vu notre carnet de commandes, nous n’avons pas besoin de les augmenter significativement dans les années à venir. Mais il faut réfléchir pour la prochaine décennie à des solutions de rupture pour répondre au défi des constellations commerciales. L'industrie européenne doit réfléchir à l'option d’un micro-lanceur capable de mettre quelques centaines de kilos en orbite basse. Il devra être complémentaire d’Ariane 6 et de Véga C, et sa performance devra donc rester très limitée – environ 300 kilos en orbite terrestre basse.

 

SpaceX semblent plutôt pousser les technologies de récupération des lanceurs...

La récupérabilité, ne doit pas devenir l'alpha et l’oméga de la stratégie d'innovation de notre industrie. Quand on regarde le marché, il y a des besoins dont la satisfaction ne passe pas forcément par cette voie. S'agissant de SpaceX, nous ne devons pas être dans une stratégie de suivisme. Quand on suit, on est condamné à être numéro deux, comme l’a souvent souligné Jean-Jacques Dordain, l'ancien directeur général de l'agence spatiale européenne. Le business model de SpaceX est différent du nôtre du fait qu'ils ont un pied dans le marché institutionnel américain qui n'a pas d'équivalent pour nous. Et n’oublions pas que leur grande ambition est d’aller sur Mars… Ainsi SpaceX ne sature pas la performance de son lanceur pour les lancements institutionnels, quand Ariane, si j’ose dire, est pleine comme un œuf à chaque lancement. On ne peut pas perdre 30% de performance pour faire revenir un étage du lanceur, et je ne suis pas certain que nous aurions ensuite suffisamment de missions pour  amortir les coûts de récupération et la perte de cadence industrielle qui en découle. Il faut travailler sur la récupérablilité, mais à notre façon – c’est le sens du projet Adeline d’Airbus Safran Launchers – et surtout sans méconnaître d’autres défis.

 

A quel horizon voyez-vous ces micro lanceurs?

La prochaine décennie me paraît un horizon raisonnable. En affirmant très clairement que la priorité absolue pour l'Europe reste Ariane 6 et Vega C. S’agissant de la configuration d’Ariane 64 (avec quatre boosters – NDLR), nous parions sur un marché où il y aura beaucoup de satellites petits et moyens du fait de la propulsion électrique. Ariane 64 pourra lancer de façon compétitive non seulement un petit et un gros satellite comme aujourd’hui avec Ariane 5, mais également d’autres combinaisons, comme deux petits ou deux moyens. En augmentant les possibilités d’appairages, Ariane 64 desserre la contrainte du lancement double.

 

Après l'explosion de son lanceur, SpaceX n'a pas encore donné de date précise pour le retour en vol de Falcon9. Cette situation profite-t-elle à Arianespace?

Toute défaillance sur le marché produit des effets. En 2013, les échecs du lanceur russe Proton ont créé un afflux de gros satellites vers Arianespace. A l'évidence, cette année-là, nous avons doublé notre performance commerciale sur ce segment. Aujourd'hui, l'échec de SpaceX et les retards du Falcon9, sont pris en compte par le marché. Cela rappelle que la fiabilité d'un lanceur reste toujours un défi. Avec 67 succès d’affilée, Ariane 5 a un palmarès inégalé, mais il faut rester à la fois vigilants et modestes.

Propos recueillis par Hassan Meddah

 

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