Un marché de 150 milliards de francs pour le démantèlement

La démolition, ce printemps, de la centrale électronucléaire de Brennilis (Finistère), sera la première à l'échelle industrielle en France. L'occasion, pour l'industrie, de se roder et de prendre position sur un important marché.

Partager



Centrales Nucléaires

Un marché de 150 milliards de francs pour le démantèlement

La démolition, ce printemps, de la centrale électronucléaire de Brennilis (Finistère), sera la première à l'échelle industrielle en France. L'occasion, pour l'industrie, de se roder et de prendre position sur un important marché.



La dépression de Yeun, couverte de tourbières, de landes et de vasières, a toujours fasciné. Elle se trouve en plein coeur des monts d'Arrée (Finistère), et les Celtes y voyaient les portes de l'Enfer. L'homme d'aujourd'hui y a bâti l'une des "cathédrales" du XXesiècle: la centrale de Brennilis. Mais Brennilis a vécu. Mise en route en 1966, la centrale, de 70mégawatts, cogérée par EdF et le CEA, a cessé son activité en 1985. Les travaux de démantèlement débuteront en juin. Ils dureront jusqu'en 1998. Objectif? La faire disparaître du paysage breton. C'est la première fois que le démantèlement d'une installation nucléaire sera poussé aussi loin en France. "A Brennilis, nous allons démontrer aux yeux du monde notre capacité industrielle à démanteler", explique Pierre Lecocq, directeur adjoint à la direction de l'équipement d'EdF.

Bâtisseurs et exploitants bien placés pour "déconstruire"

L'enjeu est de taille. Rien qu'en France, le marché du démantèlement est évalué à plus de 150milliards de francs. Une manne qui suscite des convoitises. A commencer par celles de l'industrie nucléaire elle-même. "L'exploitant est le mieux placé pour "déconstruire" ce qu'il a bâti", avance Pierre Lecocq. Pour s'imposer, EdF et le CEA s'appuient sur les entreprises qui ont contribué à la conception, la construction et l'entretien du parc. Comme le groupe Framatome, SGN (groupe Eurisys) ou la Société des techniques en milieu ionisant, qui tire déjà 11,3% de son chiffre d'affaires (323millions de francs en 1993) d'opérations d'assainissement et de décontamination. Des sous-traitants développent aussi des compétences, tels la Comex ou Salvarem, ex-Radiacontrôle, épinglé l'an passé pour avoir stocké illégalement des déchets du CEA. Salvarem a vu le jour en janvier. C'est dans cette entité que Campenon Bernard SGE (Générale des eaux) a regroupé son activité démantèlement, qui emploie 150personnes et vise un chiffre d'affaires de 60millions de francs en 1995. Campenon Bernard comme Bouygues, qui ont assuré le génie civil de la plupart des centrales, ont des visés sur le marché de la... démolition des installations en béton. Enfin, la gestion des déchets signera l'entrée en scène de la Générale des eaux et de la Lyonnaise des eaux. Pour entreposer le million de tonnes de déchets très faiblement radioactifs( 90% des déchets issus de la démolition du parc), EdF et le CEA ont demandé aux deux "majors" de concevoir un stockage approprié. A ce titre, Brennilis préfigure ce que sera l'"école française du démantèlement". La maîtrise d'ouvrage sera assurée par le CEA. Un groupement momentané d'entreprises solidaires regroupant la direction de l'équipement d'EdF, SGN et Technicatome gérera la maîtrise d'oeuvre. STMI, Bouygues et Campenon Bernard seront parmi les entreprises retenues lors de l'attribution des lots, un marché évalué à 1milliard de francs. Mais, avant de s'attaquer à l'ensemble du parc, les industriels devront patienter. "Le marché du démantèlement sera important, mais au siècle prochain", précise Laurent Stricker, sous-directeur à l'exploitation du parc nucléaire d'EdF. Avec ses onze ans de moyenne d'âge, le parc standard des cinquante-six réacteurs à eau pressurisée (REP) d'EdF est encore jeune. Et comme la durée de vie d'une tranche est fixée à quarante ans, le marché de la déconstruction s'envolera vers 2010. En attendant, EdF, le CEA et la Cogema provisionnent les sommes qui financeront l'opération. Soit respectivement 3,3milliards de francs, 20,5millions et 1milliard par an. Le système élaboré par EdF, qui lui a déjà permis d'engranger 30milliards, consiste à prélever un montant équivalent à 15% du total de ses investissements pour chacune des tranches (1593francs pour un 1kilowatt installé). Ce qui représente 1,5milliard de francs et 2,1milliards pour la démolition d'un REP de 900mégawatts et d'un REP de 1300mégawatts. En 1993, l'usager a déboursé 0,97centime par kilowattheure consommé pour financer le démantèlement prévu au siècle prochain. D'ici à l'an 2000, les industriels pourront se faire la main sur les installations d'EdF et du CEA. Un chantier total évalué à 2,5milliards de francs. Quant au site de Brennilis, il permettra de vérifier le démantèlement en trois phases adopté par EdF et calqué sur les recommandations de l'Agence internationale de l'énergie atomique. Dès 1985, le combustible irradié a été retiré, éliminant 99% de la radioactivité du site, et les bâtiments "classiques" ont été démontés. La seconde phase, qui débutera au printemps, concerne le démontage de l'aire d'entreposage des combustibles irradiés et des installations de traitement des effluents radioactifs. Restera le bâtiment du réacteur, où seront confinées les matières radioactives. Sa démolition est prévue dans une quarantaine d'années. Pour EdF, ce délai est impératif pour profiter de la décroissance naturelle de la radioactivité et attendre qu'une solution soit trouvée pour le stockage des déchets de haute et de très faible activités. Enfin, il dispense l'électricien d'assumer au même moment la charge financière des chantiers du démantèlement et de renouvellement du parc.

Un mouvement qui pourrait s'accélérer

Mais la théorie des "cinquante ans" d'EdF est battue en brèche par les politiques s'inspirant de démantèlement effectués en moins de quinze ans aux Etats-Unis et en Allemagne. "Je demande qu'une étude comparée entre les démantèlements immédiat et différé soit réalisée pour que l'autorité publique puisse définir une stratégie", insiste Claude Birraux, député de Haute-Savoie, membre de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques. Le mouvement pourrait donc s'accélérer. D'autant plus qu'EdF veut occuper une place de choix sur l'échiquier mondial du démantèlement. En 1994, 104centrales ont été retirées du réseau. Alors que les 430réacteurs en service commercial sont âgés de 14ans, ceux qui ont été arrêtés avaient 16ans en moyenne. "Ce marché mondial fait rêver", relève Gilles Piquereau, directeur général de Salvarem. C'est pourquoi les entreprises veulent prendre des positions dès maintenant. Jean-Michel MEYER



Des techniques bien au point

"Le démantèlement est aujourd'hui une opération techniquement maîtrisée", affirme Robert Lallement, directeur chargé de la gestion des déchets au CEA, qui s'est forgé, en vingt ans, une expérience dans le démantèlement d'une vingtaine d'installations, du laboratoire au réacteur. Les techniques utilisées se regroupent en quatre familles: les procédés de décontamination chimiques (gels, mousses, etc.), physiques (évaporation sous vide, aspiration, vibration, etc.) ou mécaniques (sablage, billes de glace, eau sous haute pression, etc.); les techniques de découpe (mécaniques, thermiques et électrothermiques) et de fragmentation, télémanipulables; les techniques de téléopération (robots, télémanipulateurs, porteurs, etc.) et les techniques de traitement et de conditionnement des déchets primaires et secondaires (enrobage, fusion, etc.).



USINE NOUVELLE N°2493

Partager

LES ÉVÉNEMENTS L'USINE NOUVELLE

LES SERVICES DE L'USINE NOUVELLE

ARTICLES LES PLUS LUS