L'Usine Santé

"Un lobbying irréprochable ? Ce n’est pas le cas dans la pharmacie", estime Yves Medina

Gaëlle Fleitour , ,

Publié le

Entretien Yves Medina, président du Comité de déonto-vigilance des entreprises du médicament (Codeem), créé pour améliorer l’éthique de la profession après l’affaire Mediator, estime nécessaire le lobbying, à condition qu’il soit le plus irréprochable. Ce qui n’est pas le cas.

Un lobbying irréprochable ? Ce n’est pas le cas dans la pharmacie, estime Yves Medina © Codeem

L'Usine Nouvelle - Avez-vous utilisé les capacités de sanctions dont vous disposez à l’égard des laboratoires ?

Yves Medina - En trois ans, il n’y en a eu vraiment qu’une. C’était le premier dossier qu’on a traité : le cas Genopharm, qui s’est traduit par une démission de ce laboratoire du Leem, le syndicat de l’industrie pharmaceutique. Depuis, nous n’avons pas eu de saisie pour des sanctions, mais pour des médiations entre laboratoires en conflit.

Nous traitons actuellement un dossier important. Mais il n’y a pas assez d’appels au Codeem pour des médiations, notamment pour des différends qui opposeraient des laboratoires aux associations de patients.

Où en est la Charte déontologique du secteur ?

Il faudrait construire une charte des grands principes, des valeurs qui éclairent les comportements des entreprises. Nous y avons beaucoup travaillé, une proposition a été faite, et j’ai dans l’espoir qu’on la soumette d’ici la fin du semestre. Après, il restera au Leem de l’adopter ou pas, ou d’y travailler. C’est une proposition que fait le Codeem, ce n’est pas une demande qui nous avait été adressée par les laboratoires.

Parmi vos priorités pour 2014, vous citez "la définition d'une pratique nouvelle du lobbying". Qu’entendez-vous par là ?

L’idée est d’encadrer le recours au lobbying, soit au travers d’une charte que se donneraient le Leem et ses membres, soit via une procédure plus formalisée. Je crois profondément que le lobbying est nécessaire, mais il faut qu’il soit le plus irréprochable possible. Or ce n’est clairement pas le cas !  

C’est un sujet très important, dont on entend parler tous les matins, surtout en lisant la presse… Quand un laboratoire veut faire passer tel message, il faut que cela soit encadré. Quand il fait appel à une agence, nous voulons qu’elle soit contrôlée. A la demande du président du Leem, nous sommes en train d’y travailler, pour expliquer aux laboratoires l’intérêt que cela présenterait.

Comment éviter des conflits d’intérêt, comme celui qui vient de causer la démission d’Aquilino Morelle qui avait conseillé le laboratoire Lundbeck alors qu’il travaillait à l’Igas et rédigeait une enquête sur le Mediator ?

Vous pouvez le faire par le contrôle des déclarations d’intérêts, par des règles de délais (comme celle de trois ans pour un fonctionnaire avant de travailler dans le privé)… C’est se dire, par exemple : on ne peut pas recruter, du jour au lendemain et pour n’importe quel motif, le conseiller technique d’un ministre, qui vous permettrait de faire du lobbying auprès de l’intéressé. Ce sont des règles très strictes, mais cette idée est partagée par le président du Leem.

on ne peut pas recruter, du jour au lendemain et pour n’importe quel motif, le conseiller technique d’un ministre, qui vous permettrait de faire du lobbying auprès de l’intéressé.

 

Quand ce dernier vous a-t-il demandé de vous saisir de ce sujet ?

Il y avait déjà eu une tentative de proposition d’une charte du lobbying l’an dernier. Les services du Leem avaient produit une mouture, sur laquelle nous avions apporté un avis déontologique, dont ils avaient tenu compte. Le conseil d’administration du Leem a délibéré, et n’a pas accepté ce texte. Suite à son élection en décembre dernier, Patrick Errard s’est ressaisi du dossier, en disant que c’était au Codeem de jouer. Dans les trois mois à venir, nous allons fortement recommander un dispositif d’encadrement du lobbying. Que ce soit adopté, c’est moins sûr...

Qu’est parvenu à réaliser le Codeem en trois ans?

Tout d’abord, le pari qui avait été fait par le Leem de mettre en place une structure d’auto-régulation indépendante, qui dise ce qui va bien et ce qui va moins bien. Je ne suis pas du secteur pharmaceutique : je suis magistrat d’origine, spécialiste de l’éthique et des affaires, mais je ne connais pas de système d’autorégulation de ce type dans d’autres industries.

Le mélange des genres de notre organisation tripartite (trois industriels, trois parties prenantes et trois experts de l’éthique et des affaires) a aussi réussi : on constitue aujourd’hui une équipe soudée malgré cette diversité. Ce qui est aussi positif, c’est qu’on a réussi à traiter à la fois des sujets ponctuels, comme l’exclusion de Genopharm, et des sujets d’envergure plus prospectifs.

Que regrettez-vous ?

Il manque un système d’alerte qui nous fasse remonter les difficultés d’ordre déontologique : qu’il y ait une véritable "déonto-vigilance" sur le territoire ! Il faut construire un outil, c’est compliqué. Cela suppose aussi la possibilité d’avoir des lanceurs d’alerte qui soient encadrés et protégés. Mon idée, c’est que les associations de patients pourraient être ce relais. Mais pour l’instant, cela n’a pas marché car nous n’avons pas eu le temps de le construire.

Propos recueillis par Gaëlle Fleitour

Un comité de déontologie indépendant pour la pharmacie

Le Codeem a été créé en septembre 2011, suite à l’affaire Mediator, pour "faire respecter les règles d’éthique et de déontologie par l’ensemble des adhérents du Leem", soit 270 laboratoires pharmaceutiques. En 2013, il s’est intéressé au respect de la déontologie de l’information médicale donnée à la presse spécialisée, au bon usage des médicaments, et à une charte éthique pour la profession. Il doit désormais s’atteler à la problématique du lobbying, et aux relations entre les laboratoires et les associations de patients.

 

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