International

"Un empoisonnement universel", le livre qui accuse la chimie

Gaëlle Fleitour , , , ,

Publié le

Dans le livre "Un empoisonnement universel. Comment les produits chimiques ont envahi la planète", le journaliste Fabrice Nicolino s’attache à démontrer sur un siècle l’impact des substances chimiques dans de nombreuses tragédies. Elle accuse ainsi l’industrie d’y avoir, parfois délibérément, participé.

Un empoisonnement universel, le livre qui accuse la chimie © Capture d'écran

Sans concession. Et ultra documenté. Le livre "Un empoisonnement universel. Comment les produits chimiques ont envahi la planète" (éd. Les liens qui libèrent) s’attaque à l’industrie chimique. Alors que l’Assemblée générale du Cefic (le syndicat européen du secteur) s'est tenu à Paris les 16 et 17 octobre, le journaliste Fabrice Nicolino accuse, sur 430 pages, la chimie d’être devenue "un monstre incontrôlable".

Le parti-pris est évident, avec des liens de cause à effet parfois rapidement établis. Mais la démonstration marque les esprits. Pour Fabrice Nicolino, la catastrophe démarre en 1914 avec la première guerre mondiale. L’allemand Fritz Haber parvient à synthétiser de l’ammoniac à partir de l’azote atmosphérique. Il va donner naissance aux engrais synthétiques. Mais aussi, lorsque le prodigieux chimiste se met au service de l’armée allemande, aux premières armes de destruction massive de l’Histoire : les gaz de combat.

5 000 cylindres de chlore seront déversés en 1915 sur les tranchées françaises, entraînant des milliers de morts. Un tournant historique pour l’auteur, car il signerait "la fusion entre l’industrie chimique et l’Etat à travers la guerre". Ce qui n’empêchera pas Fritz Haber de recevoir le prix Nobel de chimie 1918 pour ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac, rappelle-t-il…

D’un côté les progrès, de l’autre les tragédies

Tout au long du livre apparaît en filigrane ce paradoxe : d’un côté, les progrès apportés par la chimie durant un siècle, de l’autre, le détournement tragique de ces mêmes innovations avec, parfois, le soutien de l’industrie. Mais aussi la façon dont les groupes ont fermé les yeux sur les effets secondaires désastreux de certains produits, voire multiplié les ripostes (auprès des autorités tout autant que des médias) pour les faire oublier…

BASF et l’acide nitrique, IG Farben et le Zyklon B parti à Auschwitz, Bayer et le Gaucho, DuPont et le plutonium, les nuages de gaz – dont une partie était stockée et sans doute fabriquée par des français, selon l’auteur – déversés sur les Kurdes durant la guerre Iran-Irak, l’Agent orange de Monsanto, les manœuvres de Syngenta pour réhabiliter l’atrazine, soupçonné d’être un perturbateur endocrinien et interdit en France depuis 2002 mais toujours autorisé aux Etats-Unis… Rares sont les entreprises chimiques à ne pas être citées dans le livre.

Aucun groupe épargné, d’où la mise en place d’un lobbying intensif

Face au poids de cette industrie, la législation sur les produits posant problème s’avère difficile. Voté en mai 2011 par l’Assemblée nationale, le projet de loi pour interdire les phtalates est passé à la trappe. Sur les perturbateurs endocriniens, les autorités françaises comme européennes piétinent. Et l’auteur ne croit guère au programme national de recherche sur le sujet lancé en 2006, "placé sous l’égide du ministère de l’Ecologie et d’Ecrin, une structure fortement influencée, voire infiltrée, par l’industrie".

Tout comme il dénonce les conflits d’intérêts qui minaient la Direction générale de l’alimentation et mineraient encore l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa)… Définitivement anti-chimie, Fabrice Nicolino ne fait pas plus confiance au règlement européen Reach pour encadrer les risques de ces produits.

"L’industrie a synthétisé des dizaines de millions de substances chimiques différentes (près de 89,7 millions selon le Chemical Abstracts Service), tandis que Reach ne s’attache qu’à 30 000 ! En 2002, Chirac, Schröder et Blair ont envoyé une lettre à la Commission européenne pour lui dire de faire attention dans sa mise en place, faisant part de leurs craintes pour l’emploi." A ses yeux, Reach ne serait donc plus qu’un avantage comparatif précieux pour les industriels européens pour invoquer la moindre dangerosité de leurs produits…

La réponse d’un chimiste outré

La virulence du livre ne pouvait pas laisser le monde de la chimie indifférent. Maurice Leroy, professeur émérite de chimie et membre associé de l’Académie nationale de Pharmacie, lui a ainsi répondu dans une tribune publiée sur le Huffington Post. Dénonçant un "de ces pamphlets qui utilisent la théorie d’un complot ourdi par des industriels avides auxquels s’assujettissent des scientifiques infantiles à la recherche de la gloire"

Pour le scientifique, l’ouvrage "oublie pourtant délibérément les aspects positifs des produits qui sont cités. (…) L’empoisonnement systématique par les produits chimiques a tout de même fait gagner une trentaine d’années d’espérance de vie aux habitants des pays nantis. (…) Ce n’est pas la chimie et les produits chimiques qu’il faut diaboliser mais certaines utilisations qui en sont faites." Et d’insister sur l’importance des relations "insuffisamment développées dans notre pays" entre chercheurs et industriels pour parvenir à des innovations.

Quant à l’avenir, Maurice Leroy se veut plus optimiste que Fabrice Nicolino. "La compréhension des impacts environnementaux des composés chimiques a considérablement progressé aux cours des dernières décennies et une grande vigilance est nécessaire pour éviter de reproduire les mêmes erreurs que par le passé dans leur utilisation, estime le chimiste. Loin de condamner la chimie, cela invite à l’utiliser avec discernement et bien sûr à la solliciter pour restaurer l’environnement."

Gaëlle Fleitour

Réagir à cet article

Testez L'Usine Nouvelle en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte