Trois questions sur les nanomatériaux, dont l'Anses pointe les risques

Aurélie Niaudet, adjointe au sein de l'unité d'évaluation des risques liés aux agents physiques de l'Anses, explique pourquoi les nanomatériaux sont particulièrement sous surveillance en France.

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Trois questions sur les nanomatériaux, dont l'Anses pointe les risques

Crèmes solaires avec des nanoparticules de dioxyde de titane, chaussettes antibactériennes à base de nanoargent : les produits commerciaux contenant des nanomatériaux sont aujourd’hui fréquents dans le secteur cosmétique, l’agroalimentaire, l’industrie chimique ou le transport. Les risques pour la santé humaine que représentent ces produits ne sont pas toujours connus et restent difficiles à évaluer. Dès 2006, l’Anses a commencé à évaluer les risques que peuvent représenter les nanomatériaux pour la santé humaine et pour l’environnement. Dans son expertise de 2010 s’intéressant plus particulièrement à la santé du consommateur et de l’environnement, une des premières étapes visait à recenser les nanomatériaux disponibles sur le marché et à identifier les produits finis qui les contenaient.

L’exercice fut complexe car aucun recensement officiel ne contenait ces informations : c’est le croisement de plusieurs sources de données et l’interrogation directe des industriels et metteurs sur le marché qui a permis d’en lister une partie. À partir de cette liste, quatre types de produits ont été fléchés, notamment les crèmes solaires qui contiennent du dioxyde de titane nanométrique et les chaussettes dans lesquelles on introduit du nanoargent pour ses propriétés antibactériennes.

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Ces produits ont fait l’objet d’études approfondies et les conclusions de l’Anses étaient claires : d’après les données qui étaient à sa disposition, les risques pour la santé humaine que présentaient ces produits ne pouvaient être écartés.

Dans quels produits sont utilisées les nanoparticules ?

Plusieurs initiatives ont depuis été mises en place pour améliorer les connaissances sur ces nanoparticules, les méthodes pour les mesurer, les différentes voies par lesquelles nous y sommes exposés et les dangers qu’elles représentent. Parmi elles, la loi Grenelle 2 votée en 2012 est venue instaurer une déclaration obligatoire des nanomatériaux, pour leurs producteurs, importateurs et distributeurs en France. Ce dispositif de déclaration qui a le mérite d’exister est cependant incomplet car les produits finis et leurs marques ne sont malheureusement pas visés.

Le recueil annuel de données via ce dispositif a néanmoins permis de dresser un état de l’art de l’utilisation et de la présence de ces «objets» sur le territoire français. C’est grâce à ce dernier, le premier de ce type en Europe, que l’on sait par exemple que plus de 400 000 tonnes de nanomatériaux sont produites et importées en France chaque année, une quantité loin d’être négligeable. Les secteurs dans lesquels ils sont utilisés sont extrêmement variés : alimentaire, agriculture, cosmétique, bâtiment, transport, plastiques, caoutchouc, peintures ou industrie chimique plus largement.

Cependant, d’après notre évaluation récente la qualité des données déposées par les déclarants est mauvaise et le dispositif est encore trop souple, il doit impérativement être consolidé. En effet, si les données sur les noms des substances à l’état nanoparticulaire sont correctes, celles permettant de les caractériser, et donc utiles à l’évaluation des dangers qu’elles pourraient représenter pour la santé, ne sont globalement pas renseignées… ou souvent erronées. Suite à cette évaluation, l’Anses a donc tiré la sonnette d’alarme à la fin de l’année 2020.

À ce jour, plus d’une décennie après la première évaluation de l’Anses sur les produits finis, la question des risques que ces nanomatériaux représentent pour la santé n’est pas résolue.

Quels sont leurs effets ?

Si on ne sait pas toujours comment nous sommes exposés aux nanomatériaux, certains travaux se sont attachés à évaluer les problèmes qu’ils posent pour la santé et l’environnement.

L’Anses a par exemple beaucoup travaillé sur le dioxyde de titane utilisé en tant qu’additif alimentaire en examinant les données de différentes études montrant, chez l’animal, sa capacité à entraîner des lésions colorectales précancéreuses. Par la suite, la France a interdit l’utilisation de denrées contenant l’additif E 171 (dioxyde de titane nanométrique). Et ce n’est que très récemment, en 2021, que l’Agence Européenne des Aliments a finalement considéré qu’au regard de tous les éléments fournis, le E 171 ne pouvait plus être considéré comme sûr en tant qu’additif alimentaire.

Les études poussées sont menées sur les nanomatériaux pour lesquels il existe des alertes de danger émanant de la littérature scientifique, mais les autres ? Une des grandes difficultés réside dans le fait qu’il est impossible d’élargir des conclusions obtenues pour un nanomatériau à l’ensemble des nanomatériaux de la même nature chimique. En effet, dès lors qu’un paramètre varie (la taille par exemple, ou encore la façon dont les nanomatériaux sont enrobés ou recouverts), même faiblement, les nanomatériaux deviennent des objets différents dont les dangers peuvent aussi différer. Il apparaît inconcevable d’attendre que des conclusions soient émises pour l’ensemble des nanomatériaux et toutes leurs formes. C’est pour cette raison que des approches alternatives ont vu le jour, et font toujours l’objet de développement, comme le groupement des nanomatériaux en fonction de leurs propriétés physico-chimiques ou de la façon dont ils interagissent avec le corps humain.

Quelle est l’utilité des nanomatériaux ?

Mais en attendant les recherches et les approches alternatives, et dans ce contexte de fortes incertitudes, la question de l’utilité des nanomatériaux se pose clairement. Dès ses conclusions de 2010, en raison des incertitudes qui persistent sur les risques que ces objets peuvent représenter lorsqu’ils sont insérés dans des produits de la vie courante, l’Anses recommandait de limiter l’exposition des personnes aux nanomatériaux.

Comment faire pour que l’exposition des consommateurs, mais aussi des travailleurs, diminue réellement ? Un étiquetage sur tous les produits visant à indiquer la présence de nanomatériaux n’apparaît pas satisfaisant. En effet, il n’empêche pas l’exposition des travailleurs et ne ferait que reporter sur le consommateur le choix de s’exposer, ou non, à une substance dont le danger n’est pas pleinement connu. Ceci ne permet pas non plus de prévenir la dispersion des nanomatériaux dans l’environnement lors de l’utilisation du produit les contenant ou au moment de sa fin de vie (recyclage).

Concrètement, l’Anses recommande l’utilisation de produits dépourvus de nanomatériaux et rappelle qu’il faut favoriser les produits sûrs, sans nanomatériaux et qui sont équivalents en termes de fonction et d’efficacité.

Parce que la sécurité des produits disponibles sur le marché est de la responsabilité de leur producteur d’après le Code de la consommation, il faudrait exiger de ces derniers des produits dépourvus de nanomatériaux dès lors que leur innocuité n’a pu être démontrée. Dans cette lignée, des travaux voient peu à peu le jour sur la notion d’utilité collective et la Commission européenne s’y penche également : il s’agit de s’assurer que lorsque les nanomatériaux sont utilisés, les bénéfices sont sans aucun doute bien plus grands que les risques qu’ils peuvent faire peser sur les personnes et l’environnement.

Aurélie Niaudet, adjointe au sein de l'unité d'évaluation des risques liés aux agents physiques de l'Anses, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail

Cet article a précédemment été publié sur le site The Conversation

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