[TRIBUNE] Digitalisation des mines des océans et de l’espace : le terrain de jeu s’agrandit

Le rôle des données et, plus largement, du digital va grandissant dans le secteur des industries extractives dont elles vont devenir un pilier. Dans cette troisième chronique, David Weber, expert industries extractives chez BearingPoint, part en terrain inconnu, là où l'industrie minière cherche ses relais de croissance: au fond des océans et dans l'espace. Ses chroniques sont publiées chaque lundi sur usinenouvelle.com.

Il y a parfois d’étranges paradoxes. Alors que le secteur des industries extractives est à la peine comme jamais en trente ans, le monde s’enthousiasme pour la richesse réelle ou supposée en minerais de toutes sortes des océans et de l’espace. Effet d’annonce, lubie, ou réalité en devenir ? La rentabilité économique de ces projets, dont certains sont à mes yeux directement à ranger dans la catégorie Jules Verne (c’est-à-dire un concept vaguement défini sans savoir comment cela va réellement fonctionner), n’est en rien démontrée. Ils apportent en revanche une sérendipité technique bienvenue dans la façon de regarder l’évaluation et l’accès aux matières critiques.

Trois défis majeurs

C’est le secteur minier qui a le plus à y gagner, puisqu’il y a longtemps que le pétrole est accessible en offshore et que jusqu’à preuve du contraire aucune ressource fossile n’a été identifiée sur des corps célestes. Si quelques activités préparant l'extraction en milieu marin existent à travers la société australienne Nautilus Minerals, le milieu minier marin est à grande échelle au mieux à peine balbutiant. La cartographie bathymétrique est un défi relevé par de nombreux états et sociétés privées sur l’axe technologique de captation et d’analyse de la donnée, et ce point suscite trois défis majeurs.

Le premier est d’être circonscrit en phase d’exploitation future par les lois et conventions maritimes comme celle de Montego Bay qui définissent les propriétés et droits d’exploitation. Excellente nouvelle, l’expansion par revendications fin 2015 du territoire ultra-marin français de plus de 500 000 kilomètres carrés donne à la France le premier domaine maritime mondial et des zones privilégiées pour des ressources intéressantes, notamment en Polynésie. Nodules polymétalliques, cobalt et terres rares, entre autres, figurent en bonne place au palmarès.

Le second défi est celui des moyens technologiques et donc financiers, notamment pour l’espace où les sommes en jeu sont à la hauteur de cet infini. Une grosse campagne d’exploration terrestre coûte quelques dizaines de millions d’euros, quand le projet de la sonde Rosetta coûte lui 1,4 milliards d’euros, soit environ 500 fois plus pour une analyse circonscrite à un périmètre minuscule en comparaison. Qui voudra financer, même à échelle plus restreinte ? En milieu maritime, les coûts sont plus élevés qu’en terrestre bien que pour certains métaux onéreux ou stratégiques une forme de rentabilité soit envisageable. Dans l’espace ou sous les eaux, la digitalisation des données disponibles offre des moyens d’analyse dont la vérification des résultats est très différente : possible sous la mer, quasi-impossible dans les étoiles. Il n’y aura que deux chemins menant à l’exploitation : savoir ou extrapoler, avec les risques induits et ici encore la capacité à être factuel et non "boite noire" sera déterminante pour la qualité d’analyse des signaux faibles. L’ensemble des approches lissant des résultats, la géostatistique par exemple, ou ne pouvant démontrer le résultat et raisonnement – réseaux de neurones, logique floue, etc.. – trouveront rapidement leurs limites. Et seront générateurs de contentieux.

Le troisième défi est juridique et directement lié au second. Les revendications "territoriales" sont à peu près claires sur terre ou sous les mers, quand l’espace s’apparente déjà au Far West. Quiconque ne connaît pas le « Space Act » et s’intéresse de près au ressources minérales de l’espace a déjà une guerre de retard. Jamais à court d’initiatives lorsqu’il s’agit de prendre des positions commerciales pour devenir ensuite incontournables, nos amis américains ont promulgué fin 2015 cette loi qui ne fait rien d'autre que s’asseoir sur le traité de l’espace signé en 1967 et privatise de facto ce qui sera détecté, trouvé et commercialisé par des entreprises privées. Le traité de 1967, précision utile, ne concernait que les Etats…

Les minières de l'espace pourraient être les Gafa de demain

Voilà pourquoi être en mesure de prouver via l’analyse de données que des ressources existent sur des corps célestes va devenir un enjeu, certes de long terme, mais néanmoins majeur. Les GAFA de demain se trouvent peut-être déjà parmi les Moon Express, Planetary Resources ou Deep Space Industry. Toutes ces sociétés sont américaines. Si vous en doutiez, la digitalisation et commercialisation de l’espace a déjà commencée.

Clin d’œil, il reste à faire en sorte que soit démenti l’adage selon lequel les Américains font d’une idée un business, les Chinois une copie et les Européens une règlementation. L’Europe est une puissance spatiale et la France la patrie de Jules Verne, alors… pourquoi pas ?

David WEBER, expert industries extractives au sein du cabinet BearingPoint, est féru de technologie et particulièrement de tout ce qui touche aux données. Au confluent de ces deux mondes, il conseille sociétés minières et gouvernements, du Canada au Niger, sur l’ensemble de l’écosystème.

Il est par ailleurs auteur de nombreuses publications, rapports gouvernementaux et d’un ouvrage paru en 2012 sur le sujet des terres rares (www.terresrares.fr)

Lire la tribune de la semaine dernière: Rôle des data dans les minerais, le pétrole et le gaz: investissements et enjeux différents, même rationnel

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