[Tribune Des chiffres et des êtres] Comment le numérique fabrique de la légitimité

Dans sa contribution mensuelle, Paul Grunelius s'interroge sur ce qu'on pourrait appeler "la fabrique des experts" à l'ère numérique. Pour cela, il n'hésite pas à puiser dans son expérience. Ou comment il a failli devenir expert en notation numérique...

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[Tribune Des chiffres et des êtres]  Comment le numérique fabrique de la légitimité
Paul Grunelius a rédigé par le passé une tribune sur la notation. Les conséquences ont été inattendues.

J’aurais pu intituler cet article : comment j’ai failli devenir expert d’un sujet que je ne connaissais pas. Je m’explique. Il y a deux ans j’ai, un peu sur un coup de tête, soumis une tribune à un grand quotidien national. L’objet de ma prise de plume : les systèmes de notation en ligne utilisés pour évaluer chauffeurs, restaurateurs ou coursiers.

Loin d’être un fin connaisseur de ces dispositifs – ni plus, ni moins que n’importe quel usager des plates-formes –, leur imperfection et leur dureté m’interpellaient et j’étais étonné de ce que cette dimension du débat soit si souvent omise. Malgré mon criant manque de légitimité, j’ai rassemblé mon courage ainsi qu’une petite documentation, rédigé mon papier, sollicité par e-mail une publication que j’ai eu le plaisir d’obtenir et, la conscience plus tranquille, je suis passé à autre chose.

Fierté parentale et quart d'heure warholien

Pendant quelques mois, cette publication n’a eu, comme on pouvait s’y attendre, absolument aucun impact dans ma vie – si ce n’est la grande fierté de mes parents, qui ont acheté dix exemplaires du journal afin de garder la trace du quart d’heure warholien de leur fils. C’est à la fin de l’année que les invitations ont commencé : d’abord à un débat dans une mairie d’arrondissement à Paris, puis à une émission de radio, à quoi ont succédé un festival sur l’innovation, un reportage télé et autres demandes de citations pour des articles en tous genres. Sollicitations auxquelles j’ai invariablement répondu – presque en m’excusant – qu’il y avait erreur sur la personne, que j’avais écrit ce texte comme j’aurais fait autre chose, que je n’étais spécialiste de rien et surtout pas des systèmes de notation en ligne, que d’autres gens étaient bien mieux placés que moi pour répondre à leurs questions, etc. Bref, que je ne me sentais pas légitime à accepter leur invitation.

Si je me permets ce détour impudique par le récit d’une anecdote personnelle c’est que, d’une part, il est toujours plaisant de se narrer et, de l’autre, que cette histoire me semble une bonne illustration de la façon dont le numérique facilite la construction d’une légitimité artificielle. Car ce sont divers outils, mécanismes et conséquences du numérique qui auraient pu me faire devenir, d’une manière totalement improbable et injustifiée, un grand expert des systèmes de notation en ligne.

Trois phénomènes numériques

En voici trois exemples :

  • Le modèle économique des médias à l’heure du numérique, tout d’abord : la baisse des revenus et les impératifs d’une production éditoriale en flux tendu contraignent nombre de médias à inventer des manières de produire plus de contenu pour moins cher. D’où le développement de formats “participatifs” - “tribunes”, “points de vue”, “idées” – qui ont l’avantage de remplir les colonnes pour un coût nul (certains en font même un positionnement à part entière). D’où, ainsi, le fait que la contribution d’un anonyme sur un sujet dont il n’est pas expert – certes, je travaillais à l’époque dans un cabinet de conseil en data mais pas du tout sur cette question de la notation en ligne – soit acceptée aussi facilement.
  • Le référencement sur les moteurs de recherche, ensuite : après cette pluie d’invitations, je me suis rendu compte que ma tribune était le premier résultat listé sur Google en réponse à la requête “notation en ligne” (c’est certainement ainsi que je suis apparu sur le radar des personnes qui m’ont contacté). Un classement “mécanique” lié à la puissance du site du grand quotidien national – et à d’autres critères de popularité, comme le “backlinking”, ou de structuration du contenu –, mais déconnecté de ma légitimité à prendre la parole sur le sujet. Inversement, des analyses plus érudites mais publiées sur des sites plus confidentiels sont moins bien référencées.
  • La mise en réseau, enfin : les canaux de communication numériques ont démocratisé l’accès à la contribution médiatique. Un simple mail suffit pour soumettre un texte alors que c’est un privilège qui semble avoir pendant longtemps été l’apanage d’une infime élite. De la même manière, il est beaucoup plus aisé d’être identifié puis contacté, comme je l’ai été, pour alimenter la machine médiatique.

Toutologue ou expert tautologique ?

Au fond, cette problématique déborde du champ du numérique et rejoint plus largement la question de l’expertise. Si j’avais répondu favorablement à ces sollicitations, il est probable qu’elles en auraient généré d’autres et donc qu’en quelques mois je me serais créé l’apparence d’une légitimité sur le sujet. Mais il se serait alors agi d’une légitimité auto-entretenue, presque tautologique. J’aurais acquis une reconnaissance par le simple fait d’en acquérir. Je serais devenu un expert en en devenant un. J’aurais écumé les plateaux, encombré les colonnes, saturé les micros, accumulé les citations visionnaires et définitives, alors qu’à la base de tout ce ramdam il n’y aurait eu quasiment rien : quelques heures de recherche, quelques heures d’écriture, la rédaction du seul texte que, de ma vie, je devais consacrer à ce sujet.

Paul Grunelius

Après six années à naviguer entre agence de publicité et cabinet de conseil en data, il a rejoint le monde associatif pour apporter sa pierre à la réduction de la fracture numérique. Il contribue par ailleurs à plusieurs médias.

Les avis d'experts sont publiés sous l'entière responsabilité de leurs auteurs et n'engagent en rien la rédaction de L'Usine Nouvelle.

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