Textile-Habillement : L'Est fait les yeux doux à l'Ouest

Privés de leurs marchés traditionnels, les industriels du textile et de l'habillement d'Europe centrale lorgnent sur l'Ouest. Pour décrocher des capitaux pour investir et séduire davantage de donneurs d'ordres. Et pouvoir, un jour, les concurrencer avec leurs marques propres.

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A Budapest, non loin du fameux Pont des chaînes, Jeannette paraît aussi paisible que le Danube. La société de confection féminine, qui travaille notamment pour la marque française Marcelle Griffon, dit ne connaître aucun problème de trésorerie. "Bénéficiaires et restés aux mains de l'Etat, nous sommes en mesure d'autofinancer l'ensemble de nos investissements ", explique, avec un large sourire, Ferenc Nagy, le directeur général. Un cas quasi unique dans l'univers tourmenté du textile-habillement d'Europe centrale, à la recherche de capitaux pour séduire les donneurs d'ordres de l'Ouest. Avec la chute du communisme, en effet, les professionnels du secteur ont dû faire face à la perte de plus de 50 % de leurs marchés. Dans le textile, les effectifs ont fondu comme neige au soleil, et les faillites se poursuivent. " En Hongrie, le secteur est en voie de disparaître, faute d'investissements ", témoigne Maria Opoldusz, directrice générale de Maya Fashion Print, l'unité d'impression du groupe français DMC, sise dans la capitale hongroise. Dans la banlieue de Budapest, dans ses immenses locaux construits en 1907 et jamais rafraîchis depuis, Masterfil-Text reste le dernier grand groupe textile à capitaux hongrois. " Nous devons trouver rapidement un repreneur, sans quoi nous serons contraints de fermer " confesse, inquiète, Eva Hollo, responsable export du spécialiste du linge de maison. En Pologne, premier fournisseur de l'Union européenne parmi les Peco (Pays d'Europe centrale et orientale), " l'industrie du textile et de l'habillement aurait besoin de 15 milliards de francs pour remplacer dans les trois à quatre prochaines années son parc de machines. Les entreprises devraient pouvoir contribuer à hauteur de 30 %, mais pas plus ", calcule Jerzy Wojtkowski, président de la Fédération polonaise de l'industrie textile. La situation est plus préoccupante encore en Roumanie. A Cisnadie, au pied des Carpates, le tisseur Matasea Romana devrait investir au minimum 60 millions de francs d'ici à deux ans pour atteindre le niveau de productivité européen. " Impossible aux conditions actuelles de crédit dans le pays ! ", s'exclame Adrian Dumitru, le directeur général. " Comment voulez-vous emprunter avec des taux d'intérêt à 80 % ? ", renchérit Eugenia Albu, patronne d'Algenia Confex, à Sibiu. Pour créer sa société de confection féminine, fin 1994, et la développer, la jeune P-DG a fait appel à des crédits étrangers. D'autres, tels que Textilcotton, à Bucarest, choisissent de s'associer avec leurs donneurs d'ordres (voir page 60). Car le temps presse. Pour les professionnels, il s'agit de trouver rapidement les moyens d'investir en qualité et en productivité pour séduire davantage les donneurs d'ordres de l'Ouest et contrer la concurrence des pays à plus bas salaires. L'an dernier, les exportations des Peco (Pologne, République tchèque, Roumanie, Hongrie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Slovaquie et Slovénie) vers l'Union européenne ont progressé de 13,2 %, à près de 51 milliards de francs, mais ne représentaient, comme l'an dernier, que 16 % des importations totales de la Communauté. A Lodz, haut lieu du textile polonais, le fabricant de chemises Wolczanka a révisé sa stratégie. " La concurrence asiatique nous a contraints à monter en gamme à l'export. La qualité est devenue notre souci numéro 1 ", témoigne Elzbieta Grabska, la vice-présidente. Le numéro 2 de la confection polonaise a confié à un cabinet d'audit allemand la réorganisation de sa production.

Surveiller ses coûts

A Budapest, Elit Ruhagyar, filiale de production du groupe britannique Elit, a investi près de 60 millions de francs depuis 1993 et devrait être certifiée ISO 9001 d'ici à la fin de l'année. " Notre objectif est d'accroître encore de 30 % notre productivité, d'assurer 85 % de nos livraisons dans les délais et de ré- duire à 30 % notre turnover ", précise Robert Jeakins, directeur des opérations et de la logistique du fabricant de costumes. Même Jeannette, qui se targue de bons résultats, surveille ses coûts. " Notre productivité en volume n'atteint que 55 % de celle de l'Ouest. Nous devons absolument l'accroître de 5 à 10 % si nous voulons rester dans la course ", confesse Ferenc Nagy, le directeur général, justement nommé en septembre dernier pour réaliser cette performance. Pour garder ses marchés de sous-traitance, la société d'Etat met actuellement en réseau ses sept sites de production et prévoit de s'équiper en dessin assisté par ordinateur d'ici à deux ans. A Brno, dans le fief textile tchèque, le groupe de confection masculine Kras, en perte de vitesse, s'interroge. " Nous devons changer les mentalités. Il nous faut apprendre à devenir de véritables vendeurs. Coopérer avec des étrangers peut nous y aider ", analyse Ivo Vana, le directeur marketing et commercial. Les confectionneurs d'Europe centrale recherchent aussi des capitaux pour s'affranchir, à terme, de leurs donneurs d'ordres. Conscients que ces derniers finiront par les quitter tôt ou tard pour des contrées moins coûteuses, les industriels les plus dynamiques tentent de développer leurs marques propres.

Ouvrir ses propres boutiques

A Cracovie, au sud de Varsovie, le fabricant de costumes Vistula réalise déjà 40 % de ses ventes sous sa marque. Le numéro 1 de la confection polonaise investit massivement dans la distribution pour passer à 50 % prochainement. " Depuis deux ans, nous avons dépensé près de 14 millions de francs dans l'ouverture de boutiques en Pologne. Nous avons également renforcé les équipes commerciales et marketing ", précise Maria Tochowicz, la vice-présidente. En Roumanie, en Transylvanie, la société Algenia Confex, qui travaille encore à 80 % pour l'allemand Basler, vient de se doter d'une cellule de création pour élaborer ses propres modèles. En Pologne, les confectionneurs visent surtout le marché local. Et de plus en plus d'entreprises investissent pour ne pas se laisser distancer par la concurrence étrangère. Les grandes marques internationales, Benetton et Levi's en tête, ont déjà débarqué. " Nous devons nous préparer à voir arriver sous peu, avec la fin des taxes sur les importations européennes, les griffes françaises et italiennes ", pronostique, préoccupée, Maria Tochowicz, vice-présidente de Vistula. En Hongrie, en République tchèque, en Roumanie, les professionnels du secteur ont affaire à de tout petits marchés, envahis par les importations asiatiques à bas prix. La plupart d'entre eux préfèrent miser sur les pays de l'ex-bloc soviétique, et sur la Russie en particulier. Après plus de quarante ans de communisme, ils ont gardé avec ces pays des contacts privilégiés. A Prague, à quelques kilomètres du pont Charles, le fabricant de maillots et de lingerie Timo est très optimiste. " Ces marchés représentent un potentiel énorme. Ils raffolent de tout ce qui vient de l'Ouest et, pour eux, la République tchèque figure déjà à l'Ouest ! ", s'amuse Petr Valka, le directeur général. A Budapest, Maya Fashion Print vient de porter de 7 à 10 millions de mètres ses capacités de production. " La stratégie de DMC est claire : renforcer notre présence à l'Est ", explique Maria Opoldusz, la directrice générale. Seul point noir : les impayés, notamment en Russie, hantise de la profession. Pour l'instant, peu d'industriels ont osé débarquer à l'Ouest avec leur marque. Mais, de plus en plus y songent. "Il s'agit de marchés ultra-exigeants, qui nécessitent des moyens humains et financiers dont nous ne disposons pas aujourd'hui. Mais nous nous intéressons de près à l'Italie, et nous exportons au Danemark ", précise Ivo Vana, le directeur du marketing de Kras, à Brno. A Lodz, la société polonaise Prochnik, qui traite notamment avec les griffes françaises De Fursac, Weil et les magasins Le Printemps, a de grands projets. A présent intégrée dans le nouveau holding Grupa Prochnik (3 000 salariés et 3 % du textile du pays) et dotée de nouveaux dirigeants, la société de confection estime avoir les moyens de ses ambitions. " Nous allons développer nos marques propres, pour hommes et femmes, en Russie, en Ukraine, mais aussi en Grande-Bretagne, en France et en Scandinavie. Dans tous ces pays, nous implanterons des filiales commerciales ", annonce, enthousiaste, Elzbieta Pomianowska, directrice import-export de la société.

S'implanter à l'Ouest

Son voisin, Wolczanka, réfléchit sérieusement à la question. " Il est très difficile d'être créatif et re- connu comme tel sur ces marchés. Mais l'entrée dans l'Union européenne, c'est sûr, nous y contraindra. Nous n'avons pas encore dé- cidé si nous allions créer notre propre marque ou acheter une marque connue ", confesse Elzbieta Grabska, la vice-présidente. Dans ses locaux discrets de la banlieue de Bucarest, Adesgo attend son heure. La société roumaine vend déjà sa lingerie en Europe de l'Ouest, sous marque de distributeur. La société hongroise Jeannette, elle, opère sur le marché allemand avec sa marque, La Betta, depuis bientôt deux ans. Tandis qu'à Brno, OP, le numéro 1 de la confection tchèque, projette d'ouvrir une boutique en Allemagne dans les prochains mois. Jusqu'à présent, les confectionneurs attaquent prioritairement l'Europe du Nord, notamment l'Allemagne, des marchés réputés exigeants en matière de qualité et moins sensibles au style. Les consommateurs français et italiens les terrorisent. Mais une génération d'entrepreneurs plus audacieux va bientôt être à l'oeuvre. Leur ambition : imposer leur griffe.









Aujourd'hui, des partenaires... demain, des concurrents ?

Les confectionneurs d'europe centrale recherchent des capitaux étrangers...


A Sibiu, en Roumanie, la société Algenia Confex a financé son développement principalement avec des crédits étrangers.

A Bucarest, Textilcotton va créer un joint-venture avec son client italien et peut-être bientôt avec son client français.

En Hongrie, le groupe textile Masterfil-Text attend impatiemment un repreneur.

... Pour gagner en qualité et en productivité et développer leur activité de sous-traitance...

En Pologne, Wolczanka investit entre 6 et 12 millions de francs chaque année dans son outil industriel. Actuellement, la société de Lodz recourt aux services d'un cabinet d'audit allemand.

Chez OP, le numéro 1 de la confection tchèque, qui travaille pour le couturier allemand Joop, les investissements ont permis de faire chuter le taux de rebuts, à 1 %.

Grâce à ses nouveaux métiers à tricoter, la société roumaine Adesgo a accru de 60 % sa productivité ces dernières années.

... En attendant d'attaquer les marchés locaux et l'export avec leurs propres marques

Installée à Cracovie, Vistula réalise 40 % de son chiffre d'affaires en Pologne avec ses marques propres.

Son compatriote Wolczanka, numéro 2 de la confection polonaise, atteint, lui, les 50 %.

A Budapest, la société d'Etat Jeannette est présente sur le marché allemand avec sa marque La Betta depuis bientôt deux ans.



Les points forts et les points faibles des peco*

Pologne


Population 39 millions d'habitants

Situation politique Stable

Situation économique Salaires et pouvoir d'achat en hausse

Secteur du textile-habillement 5 % du PNB, 12 % des exportations totales. 1 234 entreprises et 285 000 salariés

Salaire mensuel moyen 800 zlotys = 1 420 francs

Exportations vers l'Union européenne en 1996 12,3 milliards de francs (premier fournisseur parmi les Peco).

Hongrie

Population 10 millions d'habitants

Situation politique Stable

Situation économique Reprise économique + 5 % de croissance du PIB en 1997

Secteur du textile-habillement 3,9 % de la production, 6,9 % des exportations et 12 % des effectifs de l'industrie. 1 586 entreprises

Salaire mensuel moyen 30 000 forints = 855 francs

Exportations vers l'Union européenne en 1996 Plus de 6 milliards de francs.

République Tchèque

Population 10 millions d'habitants

Situation politique Stable

Situation économique Ralentissement économique : 1,5 % de croissance en 1997, contre 5 % en 1995

Secteur du textile-habillement 4,4 % de la production industrielle (cuir inclus), 213 entreprises, 120 000 salariés

Salaire mensuel moyen 7 500 couronnes = 1 370 francs

Exportations vers l'Union européenne en 1996 Moins de 6 milliards de francs.

Roumanie

Population 23 millions d'habitants

Situation politique Instable

Situation économique Inflation (90% en 97) et taux d'intérêt élevés

Secteur du textile-habillement 5,5%du PNB, 30% des exportations industrielles,6% des effectifs.

5800 entreprises

Salaire mensuel moyen 1 million de leis = 720 francs

Exportations vers l'Union européenne en 1996 Près de 8 milliards de francs.





Les enseignes étrangères débarquent

Avec ses 39 millions d'habitants, ses jeunes filles en minijupe et tee-shirt moulant dans les rues des grandes métropoles, la Pologne commence à attiser sérieusement les convoitises. De grandes marques internationales comme Benetton, Adidas, Levi's, Triumph, par exemple, s'y sont déjà installées. L'an dernier, le fabricant de costumes pour hommes français De Fursac a ouvert deux magasins, à Varsovie et à Cracovie. Petits marchés de 10 millions d'habitants chacun, la République tchèque et la Hongrie ne sont pas en reste. A Prague, le distributeur britannique Marks & Spencer côtoie Lacoste sur Na prikope, l'une des grandes artères commerçantes de la ville. Tandis que Louis Vuitton rejoindra bientôt Hermès et Christian Dior, rue de Paris. A Budapest, la rue Vaci étale le luxe " occidental ". La griffe américaine Donna Karan y a élu récemment domicile. Même la Roumanie, dont un tiers de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, n'est pas délaissée. Dans la capitale, l'italien Benetton, mais aussi l'enseigne française de prêt-à-porter féminin Morgan tiennent boutique calea Victoriei.



La compétitivité sur les prix s'émousse

Les coûts de production ont dérapé ces dernières années. Les industriels redoutent désormais la concurrence asiatique et celle des pays de l'ex-bloc soviétique. Leurs solutions : investir, développer leurs propres marques, délocaliser...


A la veille de rejoindre l'Union européenne, les pays d'Europe centrale et orientale (Peco) demeurent compétitifs en termes de prix dans l'industrie de l'habillement, comparés aux pays du Maghreb et à la Turquie. La situation est plus critique dans le textile, qui exige une main-d'oeuvre plus qualifiée. En outre, les coûts de production ont eu tendance à déraper, ces dernières années. A Prague, à quelques kilomètres du célèbre pont Charles, l'industriel Timo s'en inquiète. " Aujourd'hui, on peut encore faire face, mais il va falloir sérieusement réfléchir à un moyen pour limiter la hausse des salaires ", témoigne, en fronçant les sourcils, Petr Valka, directeur général de l'entreprise de lingerie. Son compatriote, Kras, partage ce souci. " Notre productivité est de 20 % inférieure à celle de l'Ouest, et nos coûts salariaux représentent 25 % de nos coûts de revient. Nous devons absolument prendre des mesures si nous voulons rester compétitifs ", conclut Ivo Vana, directeur marketing et commercial de la société de Brno, deuxième ville tchèque. Les professionnels du secteur redoutent la concurrence asiatique, mais aussi celle des pays voisins de l'ex-bloc soviétique. " Les Ukrainiens, par exemple, bien moins chers que nous et proches géographiquement, constituent des concurrents redoutables. Déjà, certains de nos clients nous ont quittés pour les rejoindre ", confesse Ferenc Nagy, directeur général de la société d'Etat Jeannette, à Budapest. Pour Victor Gilbey, directeur industriel d'Elit Ruhagyar, filiale de production du groupe britannique Elit, installée également dans la capitale hongroise, dans un immense bâtiment de sept étages, " la Hongrie présente des opportunités dans la confection pour dix ans encore. Mais qui peut prévoir au-delà ? ". Même la Roumanie, qui reste l'un des pays les plus compétitifs en termes de coûts dans la région, s'interroge. " La confection d'un blazer coûte en moyenne 7 dollars ici, contre 5 dollars en Moldavie. Les Allemands ont d'ailleurs beaucoup investi dans ce pays ", cite en exemple Maricica Costachioiu, directrice générale de l'entreprise Modconf, l'une des plus grandes entreprises de confection du pays, à Bucarest. Alertées, et conscientes que l'entrée dans l'Union européenne devrait accélérer encore la hausse des salaires, les entreprises cherchent à investir pour gagner en productivité. D'ores et déjà, des sociétés renoncent à utiliser l'argument prix, préférant mettre en avant la qualité de leurs produits et leur réactivité. Persuadées que les donneurs d'ordres ne tarderont pas à les lâcher pour des pays à plus faibles coûts de main-d'oeuvre, les confectionneurs les plus dynamiques développent leurs marques et leur marché domestique. C'est le cas de Vistula, à Cracovie (voir encadré). D'autres encore songent à délocaliser. Elit Ruhagyar réfléchit sérieusement à l'achat d'une usine en Ukraine. " Ce pays présente des coûts très bas et un niveau d'équipement relativement satisfaisant. Seul inconvénient : la situation politique, plus ou moins stable ", analyse Judit Gergely, le directeur des ressources humaines de la société hongroise. La société polonaise Prochnik a commencé à délocaliser en Biélorussie il y a quelques années, mais y a renoncé " en raison de problèmes de qualité ", raconte Elzbieta Pomianowska, le directeur import-export. V. M.



Pologne : Vistula prépare ses arrières

A Cracovie, Vistula, du nom du fleuve qui traverse la ville, coule des jours heureux. Installé dans des locaux coquets, non loin du superbe centre historique de la ville, le numéro 1 de la confection polonaise (215 millions de francs de chiffre d'affaires, 2 700 personnes) enregistre une hausse régulière de ses ventes et de ses profits depuis 1990. Pour autant, le fabricant de costumes se méfie de la versatilité des donneurs d'ordres, toujours à l'affût de main-d'oeuvre meilleur marché. Pour éviter cet écueil et tenir la compétition en termes de prix avec les pays asiatiques, Vistula a choisi de se positionner sur le moyen-haut de gamme. Conscient qu'il ne pourra retenir malgré tout tous ses clients, le groupe développe une production propre. Actuellement, l'industriel travaille à 60 % pour l'export (principalement pour l'Allemagne, la France et l'Italie) comme sous-traitant et à 40 % pour le marché local sous ses marques. " Notre objectif est d'atteindre la parité dans un souci d'indépendance ", annonce, sur un ton décidé, Maria Tochowicz, la vice-présidente.

Pour dynamiser son activité en Pologne, la société, qui jouit dans tout le pays d'une image de modernité, investit avec force dans la distribution. Depuis deux ans, elle consacre entre 10 et 14 millions de francs chaque année dans l'ouverture de boutiques, aujourd'hui au nombre de vingt-sept.



La qualité devient l'atout majeur

Face à la concurrence des pays à très faibles coûts de main-d'oeuvre, Asie en tête, les Peco, de tradition textile, font valoir le savoir-faire de leur main-d'oeuvre et investissent dans la qualité pour séduire les donneurs d'ordres.


A Lodz, au coeur de la région textile polonaise, Wolczanka, qui travaille notamment pour l'allemand Hugo Boss (groupe Marzotto), a fait appel à un cabinet d'audit allemand pour réorganiser sa production. " La productivité ne constitue pas notre souci majeur. Notre principale préoccupation demeure la qualité, le niveau d'exigence des produits destinés à l'export ", déclare Elzbieta Grabska, vice-présidente du groupe. A Cracovie, le fabricant de costumes Vistula, qui traite avec les marques françaises De Fursac et Weil, prévoit d'acquérir une deuxième table de découpe automatique et de nouvelles machines de repassage l'an prochain. " Nous investissons en permanence pour s'assurer une "garantie qualité totale" ", précise Maria Tochowicz, vice-présidente de la société polonaise.

Invertir pour répondre aux normes européennes

En Hongrie, Elit Ruhagyar (groupe britannique Elit), qui produit pour les magasins Next outre-Manche, les enseignes Devred, Armand Thiery et Celio en France, poursuit un vaste programme " spécial qualité ". A Brno, capitale de la Moravie du Sud, OP a beaucoup investi depuis la " révolution ". "Nos équipements ne correspondaient pas aux normes de qualité européennes ", raconte Josef Rohacek, directeur des ventes du groupe. Depuis, le numéro 1 de la confection tchèque a su séduire Hugo Boss, le couturier allemand Joop et les français De Fursac et Vestra. Même la Roumanie, moins réputée en termes de qualité que la Pologne ou la République tchèque, entend répondre aux exigences qualitatives de l'Ouest. " En tant que nouvelle entre- prise, nous avons pu investir directement dans du matériel de pointe. De fait, nous figurons aujourd'hui dans le top des fournisseurs de l'allemand Basler ", précise, non sans fierté, Eugenia Albu, présidente d'Algenia Confex, la société de confection créée fin 1994 à Sibiu, au pied des Carpates. A Bucarest, dans la capitale, Modconf, qui a su conquérir plusieurs marques et couturiers français (voir encadré), a entamé le renouvellement complet de ses équipements. Enfin, en République tchèque, on parle de plus en plus de la norme ISO. " Déjà, douze entreprises sont certifiées, et vingt sont en cours. Soit un rythme de croissance proche de ceux de l'Autriche et de la Suisse. Nos industriels commencent à comprendre l'intérêt de cette démarche vis-à-vis des donneurs d'ordres de l'Ouest ", analyse Pavel Malcik, directeur du TZU, l'institut de certification pour le textile et l'habillement, établi à Brno. Toutefois, le textile-habillement des pays d'Europe centrale ris- que de souffrir à terme d'une carence de personnel qualifié. Malgré les économies budgétaires récentes, ces pays disposent toujours d'écoles et de centres de formation professionnelle performants.

Des personnes qualifiées quittent le secteur

Néanmoins, de plus en plus de jeunes hésitent à s'investir dans ces industries peu rémunératrices. " Notre pays dispose de dix-sept instituts spécialisés, mais de moins en moins d'étudiants s'y intéressent ", reconnaît Jiri Kohoutec, directeur du secrétariat de l'Atok, l'association tchèque du textile et de l'habillement. A Sibiu, Algenia Confex a dû renoncer, l'an dernier, à financer une formation destinée à répondre à ses besoins au lycée textile local, faute de candidats. Déjà, des ouvriers très qualifiés et des cadres ont quitté le secteur pour des activités plus lucratives. " Le personnel est qualifié et très discipliné, mais nous avons de plus en plus de mal, y compris dans les régions où sévit le chômage, à le garder " témoigne Victor Gilbey, directeur industriel d'Elit Ruhagyar, à Budapest. V. M.



Roumanie : Modconf produit 70 000 pièces par an pour la France

A Bucarest, sur la route qui mène au Tertre, dans l'une des zones réputées " agréables" de la capitale, Modconf semble avoir réussi sa " reconversion ". Née en 1991 du démantèlement du plus grand groupe de confection roumain, la société assemble des tailleurs, des jupes, des robes et des manteaux pour femmes pour l'italien Miroglio, l'allemand Mondi, l'américain John Meyer, les français Façonnable, 1, 2, 3, et même pour les couturiers Christian Lacroix et Kenzo.

" Nous produisons quelque 70 000 pièces par an pour la France ", souligne, satisfaite, dans un français impeccable, Maricica Costachioiu, directrice générale de la société (45 millions de francs de chiffre d'affaires, 10 % de marge nette). Aujourd'hui, entièrement privée et détenue en majorité par ses salariés, l'entreprise emploie 2 300 personnes (dont 2 000 ouvriers et techniciens) et sort quelque 80 000 pièces par mois de ses usines. Depuis deux ans, Modconf a investi 5 millions de francs pour moderniser son outil industriel. Cette année, elle prévoit de construire sa propre centrale de vapeur.



Jouer davantage la réactivité

Face à la forte concurrence des pays asiatiques en termes de prix et, de plus en plus, de qualité, les industriels mettent en avant leur plus grande réactivité. Un atout déterminant pour les donneurs d'ordres européens.


Fortement attaquées par l'Asie, sur le terrain des prix, les sociétés du textile et de l'habillement des pays d'Europe centrale mettent en avant leur réactivité. De Lodz, en Pologne, à Sibiu, en Roumanie, en passant par Prague et Brno en République tchèque, et Budapest en Hongrie, les professionnels se satisfont de leur proximité géographique avec l'Allemagne, l'Autriche et la France. " Etre près des marchés de consommation constitue un atout majeur dans le secteur de la mode ", insiste Elzbieta Pomianowska, directeur import-export de la société polonaise Prochnik. " Les pays d'Asie sont moins chers, mais ne peuvent répondre aux délais de plus en plus courts qu'exigent les donneurs d'ordres européens. Nous, oui ", affirme avec énergie Ferenc Nagy, directeur général de Jeannette, l'une des rares sociétés de confection hongroises encore aux mains de l'Etat.

Les mentalités ont changé

Chez Algenia Confex, à Sibiu, en Roumanie, le droit social ne constitue apparemment pas un obstacle. On travaille souvent le soir ou le week-end pour honorer une commande de dernière minute. " La mentalité du personnel a considérablement changé, ces dernières années. Les ouvriers ont compris que plus ils travaillaient plus ils gagnaient d'argent. Les rémunérations se font selon des accords individuels et selon un système d'intéressement ", explique Eugenia Albu, patron de la société de Transylvanie. Et, pour motiver tout le personnel durant les périodes de surcharge, la P-DG fait travailler sa famille et ses amis ! A Budapest aussi, le spécialiste du linge de maison Masterfil-Text se veut plus réactif. " L'Asie n'est pas seulement redoutable en termes de prix. Cette région possède aujourd'hui un outil industriel capable de produire des articles de qualité. Face à cette rude concurrence, pouvoir livrer en deux ou trois jours peut être déterminant ", souligne Eva Hollo, responsable de l'export. De fait, la société hongroise, qui travaille généralement avec des cycles de production d'un à deux mois, accepte, " quand l'urgence l'exige ", des commandes pour une livraison à six semaines. Pour autant, tout n'est pas gagné. En termes de flexibilité, on n'efface pas d'un trait plus de quarante ans de communisme. " Le plus dur a été de faire comprendre aux salariés qu'un retard dans les livraisons signifiait un non-paiement ou la perte d'un client. Jusqu'alors, les ouvriers travaillaient dans des sociétés qui se souciaient peu de livrer dans les délais le grand frère soviétique ", raconte Victor Gilbey, directeur industriel d'Elit Ruhagyar, à Budapest. A présent, cette filiale du groupe britannique Elit livre ses clients sous trois à quatre semaines. V. M.



Roumanie : Textilcotton rafle la mise face à l'Asie

Dans ses locaux pimpants d'un quartier industriel de Bucarest, Textilcotton cultive sa réputation d'entreprise phare de Roumanie. La société de confection pour hommes et femmes (60 millions de francs de chiffre d'affaires, 1 000 personnes) fait montre d'une grande flexibilité, travaillant " sans limitation " le samedi et le dimanche si nécessaire. " Les ouvriers sont volontaires puisqu'ils sont payés deux fois plus et sont d'autre part actionnaires de la société ", explique Alex Viorel Burada, directeur commercial et associé. Surtout, l'industriel a récupéré la totalité du travail à façon de son donneur d'ordres principal, l'italien Amadeo Alighieri, grâce à sa réactivité. " Notre client a connu de multiples déboires avec des sous-traitants asiatiques qui ne respectaient pas toujours les exigences de qualité, et encore moins les délais. Dernièrement, il nous a proposé de prendre une participation dans notre usine de confection pour hommes de Pitesti, à laquelle il confiera l'ensemble de sa production délocalisée. Nous avons accepté ", relate Alex Viorel Burada. Depuis plusieurs années également, Textilcotton collabore étroitement avec le tricoteur lyonnais Somotex. " Nous allons augmenter nos capacités de tricotage pour répondre à ses besoins et nous discutons actuellement de l'opportunité d'un joint-venture ", confesse, satisfait et confiant, le directeur commercial.



La créativité à la traîne

Il n'y a rien ou presque rien de " branché " qui sorte des usines de confection des pays d'Europe centrale. Longtemps vouées à une production de masse, peu d'entre elles disposent d'une structure spécialement dédiée à la création. Et leurs articles ont du mal à séduire les consommateurs des pays d'Europe du Sud.


On dit souvent que le style est affaire de culture. En cela, quarante années d'économie planifiée n'ont pas favorisé les choses... Longtemps vouées à une production de masse pour le compte de l'ex-bloc soviétique, les entreprises du textile et de l'habillement des pays d'Europe centrale ont encore beaucoup à faire pour s'imposer en termes de créativité. Peu de confectionneurs disposent d'une structure spécialement dédiée à la création. Résultat : l'offre se limite aux costumes pour hommes, par définition peu créatifs, et au prêt-à-porter féminin " classique ", destiné aux femmes de 40 ans et plus. Rien, ou presque rien, dans le vêtement " branché " pour adultes ou dans la mode enfantine. Généralement, les articles rejoignent l'Allemagne, l'Autriche, la Scandinavie, des pays où la qualité prime sur le style. Les pays d'Europe centrale ont, de toute évidence, du mal à séduire les consommateurs français, italiens et espagnols, plus sensibles au phénomène de mode. " La créativité est l'un des gros problèmes des entreprises du textile et de l'habillement roumaines, qui explique leur forte dépendance vis-à-vis des donneurs d'ordres étrangers. Ici et là, quelques sociétés s'y essaient, mais sans grand succès ", confesse Dumitru Turcu, directeur général de la fédération patronale de l'industrie légère roumaine.

Rapprocher confectionneurs et grands couturiers

Même constat en Pologne. " Nos entreprises tardent encore à lancer leurs marques propres ", regrette Jerzy Wojtkowski, président de la chambre de l'industrie textile. But de l'association, sise à Lodz, haut lieu du textile polonais : rapprocher les confectionneurs des grands couturiers. Tout un programme ! Néanmoins, doucement mais sûrement, les choses évoluent. " Il existe en Pologne des sociétés dynamiques, bien au fait de la mode et des méthodes de marketing. Des gens qui connaissent le marché et travaillent avec leur propre design en local et à l'export ", témoigne Maria Opoldusz, directrice de Maya Fashion Print, l'unité d'impression hongroise du groupe français DMC. A Lodz, par exemple, le chemisier Wolczanka possède un studio de création de quinze personnes, dont trois stylistes. " Nous achetons aussi une partie de nos modèles auprès des étudiants de l'Académie des beaux-arts locale ", précise Elzbieta Grabska, la vice-présidente. En Hongrie, Masterfil- Text emploie six personnes pour réaliser les dessins de ses collections de linge de maison. " Tous nos stylistes sortent d'une école spécialisée, participent aux foires et reçoivent des informations sur les grandes tendances de mode ", insiste Eva Hollo, directrice export de la société de Budapest. A Brno, dans le fief textile tchèque, le fabricant de costumes Kras, qui avait coutume de se faire aider pour réaliser ses collections, s'est doté tout récemment d'une structure de création, composée de trois personnes. Tandis qu'OP, son voisin et numéro 1 de la confection dans le pays, a lancé l'an dernier sa propre marque de jeans (voir encadré ci-contre). V. M.



République Tchèque : OP / Du costume au jean

Ne jamais se fier aux apparences ! A Prostejov, à 60 kilomètres de la deuxième ville de la République tchèque, Brno, derrière d'immenses blocs de béton, se cache un groupe de confection dynamique. " Nous avons fondé notre succès sur la qualité des hommes et en particulier sur celle de nos stylistes ", déclare Josef Rohacek, directeur des ventes et associé d'OP. Le numéro 1 de la confection tchèque (550 millions de francs de chiffre d'affaires, 3 % de résultat net, 5 800 salariés) dispose d'une équipe de création d'une dizaine de personnes. Spécialisée dans les confections féminine et masculine, la société commence à être connue en Espagne grâce à son designer Luis Mercader, étoile montante dans la Péninsule. Elle gère plusieurs marques et réalise deux collections par an, de plusieurs centaines de modèles chacune. L'an dernier, le groupe a lancé sa propre marque de jeans. " Un pari, sur ce créneau dominé par les grandes marques internationales. Mais les résultats sont au-delà de nos espérances ", affirme Josef Rohacek. Un million de pièces ont été vendues en douze mois. L'an dernier chez OP, l'activité sous marques propres a crû plus vite que le travail à façon.

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