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Taïwan, la deuxième vie du dragon

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Enquête Les industriels taïwanais, comme Foxconn, se déploient depuis dix ans en Chine. Reportage au coeur d'un modèle qui donne le vertige.

La scène s'est déroulée à la mi-janvier lors d'un gala de charité au milieu de la végétation luxuriante du zoo de Taipei. Terry Gou, 61 ans, le patron du taïwanais Foxconn, en réponse au directeur du zoo qui se plaignait de ses pensionnaires, lui a lancé : "Moi aussi j'ai mal à la tête de m'occuper de 1 million d'animaux." Il parlait de ses salariés, chinois pour la plupart... L'indignation a été totale et ce patron de choc a dû se confondre en excuses. Sa sortie indigne illustre deux faits. Le premier est la piètre réputation sociale du principal sous-traitant d'Apple. Foxconn, dénoncé pour des suicides en série voilà deux ans dans ses usines chinoises, est encore sous les feux de l'opinion américaine après une récente enquête parue dans "The New York Times". Le second est l'incroyable dimension de ce mastodonte de l'électronique, le deuxième employeur au monde derrière Wal-Mart. Dans des usines géantes comme celle de Shenzen (250 000 salariés), Foxconn fabrique pour Apple mais aussi pour Canon, HP ou Dell. Dernier projet en date : 1,5 milliard de dollars d'investissements à Zhengzhou, en Chine, pour produire l'iPad 2 sur 95 lignes. À Taïwan, aucun autre patron n'a la réputation sulfureuse de Terry Gou. Pourtant, Foxconn est l'archétype de ces groupes ayant franchi le détroit de Formose, séparant l'île de la Chine continentale. Symbole de leur succès industriel et du poids qu'ils ont pris dans l'économie chinoise. Singulièrement dans la high-tech.

De Taïwan, un pays qui prévoit 4 % de croissance en 2012, on connaît quelques marques comme HTC, Asus ou Benq. Des entreprises rêvant de rivaliser avec les grands noms américains, forts de leurs tablettes ou de leurs smartphones dernier cri, comme Acer qui lancera un terminal CloudMobile au prochain Mobile world congress. Ils ne sont que la face visible d'un empire industriel, celui des Wistron, Quantel et autres Inventec. Cumulé, le chiffre d'affaires des dix premiers groupes électroniques dépasse 250 milliards de dollars. Normal, selon Sam Shen, l'un des directeurs de l'IIT, un institut d'études installé dans un tranquille quartier de bureaux de Taipei, capitale dessinée sous l'occupation japonaise. Derrière ses grosses lunettes, ses yeux s'allument. "En Chine, nous produisons la majorité des composants, produits électroniques ou de télécoms : 94 % des cartes mères, 93 % des PC portables, 88 % des serveurs ou 71 % des moniteurs LCD." Et notre expert de pointer sur un Ipad 2 des exemples : DynaPack ou Simplo pour la batterie, Primax pour la caméra, Wintek pour l'écran ou Foxconn pour l'assemblage.

Entre l'autoritaire Chine et la démocratique Taïwan s'est noué un duo étrange, à se faire retourner dans leurs tombes Mao et Tchang Kaï-chek, qui fût l'un des présidents de la République de Chine à Taïwan. Le tempo de cette sirupeuse chanson chinoise s'est accéléré à la fin 2001 avec l'autorisation donnée aux sociétés taïwanaises d'investir directement en Chine (jusque-là tributaires des paradis fiscaux), puis le rétablissement de liaisons aériennes et maritimes directes en 2008. Le président Ma Ying-jeou [lire page 51], 61 ans, a été réélu pour quatre ans le 14 janvier avec 51,6 % des voix. Il est un chaud partisan du rapprochement avec la Chine. Sur fond d'incertitude économique (en décembre, la production industrielle a cédé 9 %), les électeurs taïwanais ont joué la continuité dans la relation avec leur encombrant voisin. Tsai Ing-wen, la candidate du DPP, le parti nationaliste, très critique vis-à-vis de Pékin, a recueilli 45,6 % des voix. La grande oeuvre de "Président Ma", catholique né à Hongkong, est un traité commercial clé avec Pékin : l'Ecfa, l'Economic cooperation framework agreement.

Un nouveau traité commercial avec Pékin

Signé en juin 2010 à Chongqing, ce traité est entré en vigueur ce 1er janvier. L'Ecfa prévoit une protection des investissements, des coopérations sur les normes, ainsi qu'une baisse des droits de douane. Il a suscité des craintes à Taïwan, mais doit doper des échanges dépassant déjà 160 milliards de dollars et qui bondissent de 10 % par an. Pour comprendre comment Taïwan en est arrivé là, un retour en arrière s'impose. Taïwan, fut avec la Corée du Sud, Singapour et Hongkong, l'une des success-story des années 1980. On parlait alors des "quatre dragons". Au sortir de la guerre, sous l'autoritaire Tchang Kaï-chek, l'île, misérable, mise tout sur l'export. Montres, chaussettes ou articles de bazar : le made in Taïwan symbolise le low cost. Secret du miracle qui suivit ? Une montée en gamme soutenue par une forte politique industrielle et les investissements étrangers. En 1973, l'État fonde l'International Taïwan research institute, l'Itri, calqué sur le MIT, puis de vastes zones alliant recherche et industrie. La première est Hsinchu science park, au sud de Taipei. Revenu de la Silicon Valley, des expatriés soutenus par l'État créent des entreprises comme UMC ou TSMC, devenu le premier fondeur mondial indépendant de puces. Un parcours sans faute pour ce pays qui consacre 2,9 % de son PIB à la R et D, parcours dupliqué dans la machine-outil et les pièces automobiles. "Nos entrepreneurs ont cette capacité de transformation. Ils sont passés des industries de main-d'oeuvre à celles à fort contenu capitalistique, puis technologique, lance Philip J.P. Fan, directeur au ministère de l'Économie. Notre vision actuelle ? L'économie des contenus, les nanotechnologies, les logiciels, les greentechs ou la santé. C'est pourquoi nous conservons dans nos Science parks de fortes subventions à l'innovation. La priorité, c'est aussi le marketing. Nous souhaitons plus de marques comme HTC et Asus ou de sociétés de logiciels comme Cyberlink."

S'adapter aux mutations de la Chine

Le miracle taiwanais que symbolise l'immense tour de verre Taipei 101 résistant aux séismes, aurait pu s'effondrer, une fois les avantages comparatifs de l'île épuisés. L'inverse s'est produit... grâce à la Chine. Lors de l'entrée à l'OMC de Pékin, voilà dix ans (Taïwan y accéda en même temps), les entreprises révisent leur modèle. Impossible de battre "mainland China" sur les coûts. Comme au kung-fu, elles utilisent alors la force de l'adversaire, organisant une division internationale du travail, inspirée du modèle japonais. La R et D et le haut de gamme à Taïwan, la production de masse en Chine. Illustration avec Delta, une entreprise spécialisée dans les composants électriques. Son PDG, Yancey Hai, lance : "Produire à Taïwan ? C'est devenu trop cher et nous ne trouverions pas les 60 000 ouvriers que nous employons en Chine. Nous réalisons ici à peine 1 % de notre production pour les préséries." Aujourd'hui, les chiffres les plus fous sont avancés. Il y aurait 80 000 sociétés taïwanaises en Chine, employant 23 millions de salariés. Soit autant que la population de Taïwan ! Ces entreprises auraient investi 250 milliards de dollars, générant 30 % des exportations chinoises de biens industriels. Un empire dans l'empire géré par un million d'expatriés, les Taishang (combinaison de Taïwan et du mot Shangye signifiant « affaires »). À Shanghai, Shenzhen ou Chengdu, ils gèrent des écosystèmes complets avec des fournisseurs de composants, des usines d'assemblage, des sociétés de logistique et même des hôpitaux. Le tout fonctionne grâce au guanxi (le réseau) sous le regard bienveillant des autorités. Jusque-là manquaient les banques, mais Pékin ouvrira peu à peu ce secteur avec l'Ecfa. Exemple de cette Taïwan connection : Chongqing. En 2009, dans cette mégapole du centre de la Chine, il n'y avait pas d'usine d'ordinateurs. Puis Pegatron et Wistron ont débarqué. Aujourd'hui, la capacité des usines presque toutes taïwanaises atteint des dizaines de millions d'unités. En banlieue de Taipei, au siège d'Acer, un building cerné de collines boisées, Jim Wong, son président, détaille : "Nous nous adaptons sans cesse aux mutations de la Chine. Les salaires augmentent de 15 % à 20 % par an sur les côtes. Pour rester compétitifs, nous délocalisons dans les régions intérieures comme Chongqing ou Chengdu."

Made by Taïwan - made in China

Depuis dix ans, Acer, recentré sur la conception et le marketing, ne fabrique plus mais s'appuie sur quelques assembleurs (dont son ex-filiale Wistron), tous taïwanais, tous installés en Chine. Ce schéma ne se résume pas à la high-tech. L'industrie pèse encore 28 % du PIB de l'île. Mais de la PME aux multinationales, presque toutes les entreprises se sont mises à la stratégie "made by Taiwan - made in China". C'est le cas de Giant, le champion mondial du vélo de marques. Dans les allées de son usine historique de Taichung, où des ouvriers soudent des cadres en aluminium, une dirigeante l'explique : "Nos produits premium sont fabriqués ici, comme certains VTT, les vélos électriques au lithium ou nos machines en composites à 7 000 dollars. Mais nous produisons aux deux tiers en Chine. Cela pourrait être plus, mais l'Europe impose des droits anti-dumping sur les vélos chinois." Plus modeste, Soco, un fabricant de machines de découpe laser de 600 salariés également installé à Taichung, cité reine de la mécanique, a aussi traversé le détroit. L'une de ses deux usines est en Chine, "pour les coûts et aussi parce que c'est le marché le plus dynamique du monde", assure-t-on.

Désormais, certains délocalisent même leur R et D, comme Delta qui emploie 1 000 personnes dans un centre de recherche de Shanghai. Le gouvernement veille néanmoins. Dans certains domaines, il interdit que les produits de dernière génération ne soient fabriqués en Chine. Car le risque, énorme, est que le destin de Taïwan ne repose plus que sur le grand dragon. "Tout cela m'inquiète, avoue le dirigeant d'une PME. Tout s'en va, que va-t-il nous rester ? Et avec l'Ecfa, les groupes chinois vont bientôt déferler sur Taïwan." Lorsque la crise mondiale a frappé l'île, l'économie ultrasensible aux exportations a aussitôt plongé. Le gouvernement, un peu schizophrène, a alors promu la production locale ! Certains ont suivi, comme Unitech, un fabricant de circuits imprimés. Il va investir 120 millions de dollars à Taïwan plutôt qu'en Chine où, dit-il, le turnover est trop fort. Récemment les pouvoirs publics ont aussi abaissé le taux d'IS (25 % à 17 %) pour inciter les industriels à rester sur l'île et renforcer son rôle de point d'appui pour les sociétés étrangères... désireuses d'investir en Chine. Pour diversifier ses échanges, Taïwan cherche aussi depuis longtemps à négocier des traités de libre-échange avec ses voisins, l'Europe ou Singapour. Jusque-là, un veto tacite de Pékin l'empêchait. Depuis l'Ecfa, il est levé. Et certains industriels veulent voir plus loin que la Chine. Foxconn a ainsi un projet de 12 milliards de dollars d'investissements au Brésil. Mais cela, Terry Gou l'a annoncé depuis Pékin !

TROIS DES CHAMPIONS QUI RENOUVELLENT LE MIRACLE TAÏWANAIS

GIANT IL FAIT PÉDALER LA TERRE ENTIÈRE Chiffre d'affaires 2011 1,5 milliard de dollars (+ 14 %) Les fans de cyclisme connaissent Giant. Le groupe équipe notamment les Rabobank, avec ses machines en composite high-tech. Des VTT suréquipés aux vélos électriques, en passant par les routières, le leader mondial des bicyclettes en produit 5,2 millions, dont 20 % à Taïwan. Originalité ? Son réseau de boutiques. Son défi : convertir les cyclistes chinois au haut de gamme. DELTA IL PLANTE SES USINES EN INDE Chiffre d'affaires 2011 4,4 milliards de dollars (+ 1 %) Votre PC contient sans doute un ventilateur Delta. Il est le leader mondial de ce composant. Créé en 1971 par un étudiant chinois fuyant la révolution culturelle, Delta s'est aussi étendu aux onduleurs et aux automatismes. Il ne produit plus à Taïwan, mais surtout en Chine et s'internationalise avec des usines au Brésil, en Inde ou en Slovaquie. Ses paris actuels : la voiture électrique et le solaire. HTC IL RIVALISE AVEC APPLE Chiffre d'affaires 2011 11,8 milliards d'euros (+ 67 %) Ce champion des mobiles sous Android a vu ses ventes s'envoler l'an passé. Au dernier trimestre 2011, sur le marché américain des smartphones, il est même passé devant Samsung et Apple. Mais la bataille est rude et 2012 risque d'être moins bonne pour ce groupe entré dans le top 100 des marques mondiales. Sa présidente, Cher Wang, est la femme la plus riche de l'île.

Le retard français

La France est championne à Taïwan dans au moins un domaine : le vin, avec 50 % du marché. En 2011, nos exportations ont bondi de 49 % à 35 millions d'euros. Mais dans l'ensemble, nos échanges restent modestes : 3,5 milliards d'euros, avec un fort déficit pour la France. « Si toutes nos grandes entreprises sont présentes, peu le sont au plan industriel », note François Cotier, le directeur Ubifrance Taïwan. On note des exceptions comme Air liquide. STM a, lui, de très fortes relations avec les fondeurs taïwanais. Dans la cosmétique, les français, L'Oréal en tête, détiennent environ 10 % du marché total avec des produits importés. Associé à un taïwanais, Carrefour a réussi une belle percée, devenant l'un des leaders de la distribution. Certains entrepreneurs ont été attirés par le climat d'innovation de l'île, comme la société Toro. Créée par un jeune centralien passé chez Orange, elle développe des logiciels de paiement mobile. Quant au marché des infrastructures, il reste très difficile à percer.

L'étrange relation avec Pékin

Le 14 janvier, Ma Ying-jeou a été réélu président d'un pays... qui n'existe (presque) pas. L'histoire remonte à 1949. Le Kuomitang (KMT) du général Tchang Kaï-chek perd pied face à Mao. Replié à Taïwan avec 2 millions de partisans, Tchang Kaï-chek y instaure un régime autoritaire (aboli en 1996). Depuis, Taïwan se veut la seule héritière de la République de Chine. Mais dès 1971, l'ONU ne reconnaît plus que la Chine populaire. La plupart des nations n'ont plus d'ambassades mais des représentations, tel le Bureau français. L'île n'a jamais fait sécession malgré des courants indépendantistes, notamment au sein du DPP, le parti nationaliste au pouvoir de 2000 à 2008, et qui vient de perdre la présidentielle. Ce statu quo sur fond d'échanges massifs (économie, touristes, enseignants...) et de tension latente persiste sous la protection des États-Unis. Chaque vente d'armes à Taïwan (on se souvient des frégates françaises) déclenchant la fureur de la Chine. Pour Pékin, l'île est une province rebelle qui doit la réintégrer, quitte à lui appliquer le principe « un pays, deux systèmes » de Hongkong. Taipei n'exclut pas une réunification si la Chine se démocratisait. Sans aller jusque-là, Ma Ying-jeou, le leader du KMT, mène une politique accommodante inspirée du Consensus de 1992 (un seul pays à terme), avec la mise en place en 2008 des Trois liens (air, mer et courrier) et du traité commercial Ecfa cette année.

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