SYNDICATS : L'HEURE DES COMPTES

Alors que la mobilisation contre la réforme des retraites s'étiole, la sortie de crise s'annonce périlleuse. A la CFDT comme à la CGT, le combat laissera des séquelles.

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Combien seront-ils ? Et jusqu'à quand ? Les opposants à la réforme Fillon croisent les doigts et espèrent que ce jeudi 19 juin sera un nouveau temps fort dans le conflit. Malgré la lassitude des militants et le début des débats parlementaires qui scellent tout espoir de reprise des négociations, ils veulent encore y croire. Car en cas d'échec, comment clore un conflit qui n'a jamais déclenché l'élan populaire attendu par ses instigateurs ? La question taraude les ténors syndicaux, conscients qu'ils ont tout à perdre et rien à gagner. Surtout les cheminots, les plus mobilisés, mais qui se demandent désormais ce qu'ils peuvent négocier sur une réforme qui ne les concerne pas. Même si le lobbying va être intense jusqu'à l'adoption du texte en juillet, les dés sont jetés.
Divergences de vue
Pour les anti-Fillon, la pilule risque d'être dure à avaler. " Ce n'est pas une mobilisation pour rien. Il y a eu une prise de conscience sur le financement de la réforme ", tente de justifier Michel Beau, secrétaire national de la CFDT Cheminots, qui a fait grève contre l'avis de sa confédération. Mais nul doute que cette mobilisation, différente de celle de 1995, laissera des traces. Notamment à la CFDT et à la CGT, fortement impliquées depuis le début. Toutes deux ont voulu peser de tout leur poids sur le projet de François Fillon. Mais avec des méthodes radicalement opposées. François Chérèque, patron de la CFDT, a opté pour l'ouverture et l'engagement. Bernard Thibault, à la CGT, a préféré l'intransigeance et la contestation. Le premier a immédiatement payé son soutien au gouvernement. Les bastions opposés à la ligne réformiste (Transports, unions régionales d'Auvergne, de Provence-Alpes-Côte d'Azur...) n'y sont pas allés de main morte, réclamant son départ. " Chérèque a cassé l'unité syndicale à un moment crucial, où il aurait fallu continuer pour obtenir davantage ", déplore Michel Beau. Un collectif baptisé CFDT Reconstruction s'est créé pour résister à " la dérive du bureau national ". Ça et là, des risques de scissions se profilent. La CGT revendique une dizaine d'adhésions de transfuges cédétistes.
La CFDT renforcée... à terme
Pour Jacques Le Goff, professeur de droit social à la faculté de Brest, " cette contestation interne est traditionnelle à la CFDT. " Mais, contrairement aux discussions sur l'assurance-chômage qui avaient sérieusement ébranlé l'organisation en 2001, la fronde a atteint des militants peu habitués d'ordinaire à protester. " On reconnaît tous qu'il y a eu des avancées. Mais beaucoup n'y trouvent pas leur compte, notamment sur la pénibilité et les carrières longues ", regrette Patrice Delaporte, secrétaire général des Hautes-Pyrénées, une union plutôt pro-confédérale. A l'unisson de beaucoup d'autres, ce cédétiste reproche à François Chérèque d'avoir fait cavalier seul. " Je me sens bien dans ce syndicalisme de proposition. Mais il faut respecter une certaine ligne de conduite et rediscuter de la démocratie participative. " Certains réclament la tenue d'un conseil national confédéral extraordinaire pour remettre à plat le fonctionnement de l'organisation. Pour déminer le terrain, à grands renforts de tracts et de meetings en région, François Chérèque joue la carte de la pédagogie. Une stratégie qui pourrait s'avérer payante : " si dans un premier temps, la CFDT subit le contrecoup de sa courageuse position, à terme, elle en recueillera certainement les fruits ", estime Jacques Le Goff. Elle aura au moins gagné ses galons d'interlocuteur privilégié du gouvernement quand la CGT peine à quitter ses vieux habits de syndicat de " lutte des classes ". Réformiste ou contestataire ? Les militants cégétistes nagent en plein brouillard. Le discours ambigu de Bernard Thibault ne satisfait ni les orthodoxes qui réclamaient la grève générale, ni les modernistes qui auraient souhaité aller jusqu'au bout du dialogue. " Entre d'un côté une ouverture et de l'autre une rétractation qui n'est pas sans évoquer l'attitude de FO, il y a un vrai malaise, observe Jacques Le Goff. Ce manque de visibilité est contre-productif, voire suicidaire. Tôt ou tard, il faudra que Bernard Thibault ait le courage de franchir le pas. " Surtout s'il veut conquérir de nouveaux territoires dans le privé. Il en va aussi de sa crédibilité à la table des négociations. Entre les retraites complémentaires, l'assurance-maladie et la refonte du dialogue social, la CGT aura besoin du soutien de la CFDT dans les prochaines négociations, notamment sur le principe de l'accord majoritaire. Agiter le chiffon rouge de la mobilisation peut être politiquement gagnant (646 adhésions après la manifestation du 25 mai, d'après la centrale de Montreuil). A condition de ne pas pratiquer ensuite la politique de la chaise vide et de devenir une vraie force de proposition.
Emmanuelle Souffi

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