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Quotidien des Usines

Soyouz et Vega, les nouvelles retombées du spatial

Publié le

L'implantation du centre spatial a mis longtemps à être acceptée par les Guyanais. Mais alors que s'achève la construction des pas de tir Soyouz et Vega, les décideurs locaux demandent à l'Etat de mieux traiter leur territoire.

Des Lilliputiens dans un Lego géant ! Les ouvriers russes semblent perdus dans le vaste puits de béton. Les uns soudent, meulent et assemblent d'imposantes pièces métalliques sous la table de lancement, les autres connectent des armoires et des équipements électriques dans les entrailles du pas de tir. Au-dessus de leur tête, les quatre bras du lanceur sont déjà prêts à soutenir la fusée Soyouz. Le thermomètre affiche plus de 30 °C et l'humidité, un taux maximal. La torpeur tropicale, voilà la principale difficulté pour ces hommes originaires de Samara, au bord de la Volga.

Situé à 18 kilomètres du bourg de Sinnamary, le chantier Soyouz fait figure d'attraction sur la base du CSG, le Centre spatial guyanais. « L'environnement est différent de Baïkonour, au Kazakhstan. Et il y a la langue : il faut compter avec le temps de la traduction. Sinon, ce chantier n'a rien d'extraordinaire », relativise Dmitry Baranov dans un français parfait. Cet ingénieur de 39 ans dirige la centaine d'ouvriers et de techniciens russes qui équipent le nouveau pas de tir Soyouz. Le calendrier est serré : le premier vol d'une fusée russe depuis la Guyane est prévu à la fin de l'année.

La délocalisation de Soyouz en Guyane doit beaucoup à la longue coopération spatiale franco-russe. Le maître d'ouvrage du chantier est l'Agence spatiale européenne (ESA), qui apporte 284 millions d'euros sur un budget global de 409 millions. Mais la France finance à elle seule les deux tiers de cette enveloppe. Arianespace fournit le solde, grâce à un prêt contracté auprès de la Banque européenne d'investissement. En contrepartie, les Russes (l'agence spatiale fédérale Roscosmos, les industriels TsSKB Progress, NPO-Lavochkine et KBOM) fournissent leur technologie.

« Aujourd'hui, la plupart des satellites scientifiques sont lancés ailleurs qu'en Guyane. Nous avons un besoin urgent d'un lanceur de classe moyenne. Soyouz est le plus fiable au monde », justifie Jean-Yves Le Gall, le PDG d'Arianespace, interrogé mi-mai dans son bureau de Kourou, deux jours avant le lancement de la fusée Ariane 5 qui allait mettre en orbite les deux satellites scientifiques Herschel et Planck de l'ESA. Arianespace éprouve le lanceur russe depuis plusieurs années : 21 lancements réussis depuis Baïkonour.

Le long de la « route des Étoiles », l'ancienne nationale 1 qui traverse le Centre spatial guyanais, Arianespace disposera bientôt de trois pas de tir pour une gamme complète de fusées. Ariane 5 sera réservée aux grosses charges, justifiant les 150 millions d'euros facturés pour chaque lancement, Soyouz emportera des satellites moyens, pour un coût de 60 millions d'euros et Vega, la dernière-née, de petits satellites pour la somme de 30 millions d'euros. Développée par l'Italie, Vega volera pour la première fois début 2010, depuis l'ancien pas de tir d'Ariane 1.

10 à 12 lancements par an après 2010

« Arianespace et le Cnes offrent le meilleur compromis coût/efficacité pour lancer des satellites. Après 2010, nous augmenterons la cadence afin de procéder à 10 ou 12 lancements par an, contre 7 prévus cette année », anticipe Joël Barre, le directeur du Centre spatial guyanais, responsable de la base pour le compte du Cnes. L'effectif global du « port spatial de l'Europe » a augmenté d'une centaine de personnes ces deux dernières années (lire p. 74). Le chantier Soyouz, qui a compté jusqu'à 600 personnes, emploie encore près de 400 salariés.

La délocalisation du lanceur russe s'explique aussi par la position géographique de la Guyane. Proche de l'équateur, l'ancienne terre de relégation maximise la contribution naturelle de la rotation terrestre à l'énergie requise pour libérer un satellite de l'attraction gravitationnelle. Soyouz pourra décoller de Sinnamary avec une charge utile supérieure de 1 tonne à celle embarquée dans la même fusée à Baïkonour. Enfin, l'orientation nord-ouest/sud-est du littoral permet de lancer au-dessus de l'océan Atlantique des satellites dans toutes les configurations orbitales possibles.

Ces avantages naturels n'ont pas échappé au gouvernement français quand il a dû préparer, après l'indépendance de l'Algérie, l'abandon de la base spatiale d'Hammaguir, près de Colomb-Béchar. Kourou cumulait les caractéristiques géographiques les plus intéressantes. A l'abri des cyclones et présentant un risque sismique et volcanique très réduit, la Guyane avait en outre la particularité d'être peu peuplée. Le gouvernement a choisi d'octroyer 100 000 hectares (soit 1 000 km²) au Cnes à l'est de Kourou, un modeste bourg transformé, depuis, en une ville de 25 000 habitants !

« L'histoire de la Guyane avec le spatial a mal commencé. La France a expulsé les habitants de Malmanoury. Jusqu'aux années 1980, le centre spatial et la Guyane se regardaient en chiens de faïence, raconte Chantal Berthelot, députée (PRG) de Guyane, dont la circonscription englobe Kourou. En visite en Guyane, le président François Mitterrand avait déploré que l'on "tire des fusées sur fond de bidonvilles". Si j'utilise encore cette citation, c'est pour dire que certains Guyanais n'ont toujours ni eau potable ni électricité. Je n'en veux pas à l'activité spatiale, je voudrais que l'Etat traite tous les Guyanais à égalité. »

Président (PSG) du conseil régional depuis 1992, Antoine Karam estime pour sa part que « le spatial en Guyane, c'est une histoire qui a longtemps été fondée sur un dépit. Très jeune, j'ai été témoin des expropriations. Mon oncle, Jean Karam, dirigeait la subdivision des ponts et chaussées à Kourou. L'installation du centre spatial a été vécue comme un traumatisme, rappelle-t-il. Nous avons longtemps fustigé l'Etat dans l'Etat. Dans les années 1980, les élus guyanais dénonçaient le spatial. Elie Castor, le député-maire de Sinnamary, s'est beaucoup battu pour obtenir un rééquilibrage entre Kourou et Sinnamary ».

Soucieux de désamorcer toute revendication indépendantiste, les gouvernements français ont poussé le Cnes à s'impliquer davantage dans le développement de la Guyane. Le Cnes, qui s'est doté d'une mission Guyane à la fin des années 1990, soutient la réalisation d'infrastructures - il a financé pour moitié la reconstruction de l'aéroport de Rochambeau à Cayenne, ainsi que des équipements de l'hôpital de Kourou -, les investissements des communes, le développement du tourisme - il est propriétaire des îles du Salut, site le plus visité de Guyane, où était établie une partie du bagne 1.

Une économie de type insulaire

La greffe du spatial serait-elle en train de prendre ? « Les relations se sont détendues, reconnaît Antoine Karam. Le Cnes a rétrocédé une partie du foncier. Nos rapports sont désormais fondés sur un respect mutuel. Mais ça ne suffit pas. Pourquoi la fusée Ariane 5 et les satellites sont-ils exonérés de l'octroi de mer [la taxe perçue au bénéfice des collectivités locales, NDLR] alors qu'ils sont à l'origine de retombées énormes ? La question foncière n'est pas réglée. La Guyane est une chance pour le spatial et les entreprises du secteur doivent délocaliser ici une plus grande partie de leur production. »

Plusieurs industriels sont présents à Kourou, où ils réalisent des opérations d'intégration. C'est le cas d'Europropulsion (moteur à propergol solide), d'EADS (étage d'accélération à poudre) et de Snecma Moteurs (moteur Vulcain). Mais il n'y a guère que la société franco-italienne Regulus (propergol solide) et Air liquide (oxygène et hydrogène liquides) qui produisent sur place. Le premier étage de la fusée Vega sera également réalisé en Guyane. « L'objectif, pour les lanceurs du futur, c'est de parvenir à une plus grande production locale », assure Joël Barre, le directerur du CSG.

Alors qu'à Cayenne se déroulent, dans une certaine indifférence, les ateliers des Etats généraux de l'outre-mer, les principaux élus réclament une nouvelle gouvernance pour leur territoire (lire ci-dessus). « Le développement endogène passe par l'adoption d'un nouveau statut. Il faut que les critères des normes prennent nos réalités en compte », affirme la députée Chantal Berthelot. Conseillère régionale (apparentée UMP), Joëlle Prévot-Madère estime, elle aussi, que « les normes européennes empêchent la Guyane de s'insérer dans son environnement sud-américain ».

Economie de transferts, dans laquelle l'Etat joue un rôle déterminant, forte immigration illégale, violence typiquement sud-américaine... Dans son petit bureau de l'université des Antilles et de la Guyane, à Cayenne, l'économiste Paul Roselé Chim 2 défend l'idée que « sur une longue période, le développement de la Guyane est visible. C'est un grand pays, de la taille du Portugal, mais son économie reste modeste et garde un fonctionnement de type insulaire », détaille ce maître de conférences. Des « politiques ciblées » permettraient d'harmoniser le maillage territorial et de résoudre les problèmes d'accessibilité.

La Guyane, isolée de ses voisins, réalise l'essentiel de ses échanges avec l'Hexagone et l'UE. « On constate un manque d'intérêt de la part de l'Etat pour les déséquilibres territoriaux en Guyane. Les entreprises privées ont besoin, pour se développer, que ces problèmes soient résolus », juge cet esprit indépendant, à qui l'on doit la réévaluation de la population guyanaise tenant compte des nombreux immigrants attirés par un niveau de vie très supérieur aux pays voisins. Même si la Guyane reste l'une des plus pauvres régions européennes...

« La seule ambition de l'Etat en Guyane, c'est le spatial, déplore Antoine Karam. Pour le reste, il gère la paix sociale et tente de gagner du temps. Mais la moitié de la population est âgée de moins de 23 ans, 50 % des enfants sont déscolarisés... Nous sommes sur une poudrière, et la mèche est allumée. » « La France doit être capable de gérer le paradoxe de sa présence en Amérique du Sud, renchérit Chantal Berthelot. C'est à l'Etat d'assurer la sécurité des personnes et la souveraineté du territoire. »

1. 70 000 immigrants forcés, bagnards métropolitains et déportés indochinois, nord-africains et malgaches ont été conduits dans la colonie pénitentiaire de Guyane entre 1852 et 1938.

2. Il est l'un des auteurs de « Comprendre la Guyane d'aujourd'hui » (Ibis rouge éditions, Matoury, 2007).

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