"Sortons du nucléaire honteux !", interpelle l'Institut Montaigne

L’Institut Montaigne publie un rapport intitulé : "Nucléaire : l’heure des choix". Dans ce document, le think-tank appelle le gouvernement français à donner de la visibilité à la filière nucléaire française et l’Europe à intégrer le nucléaire dans son union de l’énergie. Corinne Thérond-Koos, associée chez Archery Strategy Consulting et rapporteur générale de cette étude décrypte les constats et propositions.

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L'Usine Nouvelle : Votre rapport s’intitule "Nucléaire, l’heure des choix". Quels sont ces choix ?

Corinne Thérond-Koos : Le premier choix concerne la France. Pour des raisons à la fois environnementales et économiques, le pays doit acter la prolongation du parc nucléaire historique – tant que les conditions de sûreté le permettent - et le renouvellement d’une partie de ce parc dès 2017 afin que de nouveaux réacteurs puissent entrer en service à l’horizon 2030. La filière industrielle a besoin de cette visibilité pour se préparer à ces travaux.

Le second choix se situe au niveau de l’Europe. Dans le cadre de la politique énergétique commune qui repose sur le triptyque développement durable, sécurité d’approvisionnement et compétitivité économique, l’atome est indispensable. C’est la principale source de production d’électricité bas carbone disponible massivement et de façon pilotable. Or actuellement, les conditions de marché ne permettent pas d’investir dans de nouvelles capacités de production, exception faite des énergies renouvelables…et du charbon. Sortons

« Il est indispensable de maintenir un socle nucléaire »

du nucléaire honteux ! Défendons la neutralité technologique des choix entre les énergies bas-carbone et mettons en place les conditions indispensables au financement de projets nucléaires.

Au niveau français, remettez-vous en cause l’objectif de baisse de la part du nucléaire de 75 à 50 % d’ici 2025 ?

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La loi de transition énergétique acte la diversification du mix électrique, c’est une bonne chose. Il est indispensable de développer les énergies renouvelables, comme il est indispensable de maintenir un socle nucléaire. Ce sont en revanche les modalités de cette transition qui peuvent porter préjudice aux intérêts de notre pays. Aujourd’hui, les plafonds concernant l’énergie électronucléaire imposent un rythme de transition qui n’est pas tenu à ce jour. La trajectoire de développement des énergies renouvelables est insuffisante pour atteindre les objectifs fixés par la loi. Si par application de celle-ci, 17 à 20 réacteurs nucléaires sont fermés, la France ne pourra satisfaire ses besoins d’approvisionnement en électricité. Ce n’est pas la cible de cette loi que nous dénonçons dans le rapport mais son rythme trop contraint.

Par ailleurs, la transition énergétique est pleine d’incertitudes. On ne sait pas comment va évoluer la demande en électricité, la vitesse de déploiement et la compétitivité des autres sources d’énergies et du stockage de l’électricité, ni comment va évoluer le coût du CO2, … Le parc électronucléaire installé est un outil compétitif qui nous permet de voir venir ces développements.

Vous pointez du doigt la France qui ne donne pas assez de visibilité au nucléaire. Mais est-ce que la filière industrielle ne doit pas aussi se remettre en cause ?

L’industrie française vit un moment critique. Elle traverse une crise sans précédent alors que le besoin de compétitivité n’a jamais été aussi crucial pour la France comme pour la filière, pour la prolongation du parc et son renouvellement. Après une longue période sans grand programme, elle doit désormais réaliser un saut de compétitivité. Toute la filière est concernée : les grands donneurs d’ordres pour lesquels le rapprochement d'EDF et d'Areva est une véritable opportunité et les fournisseurs de "rang un" qui doivent se développer en véritables partenaires, davantage tournés vers l’exportation et la R&D. La filière nucléaire a besoin d’une coordination industrielle forte, à l’image de la filière aéronautique qui est la plus structurée en France.

Dans le rapport, vous prophétisez que les nouveaux réacteurs, comme l’EPR, vont "trouver un équilibre économique". N’est-ce pas un peu optimiste quand on voit les difficultés des chantiers en cours ?

Des facteurs structurels, comme la hausse des exigences de sûreté, impactent le coût de l’EPR. Mais il ne faut pas oublier que ce sont les coûts des premières constructions qui sont pris en étalon, qui plus est réalisées par trois maîtres d’œuvre différents : Areva, EDF et l’acteur chinois CGNPC en partenariat avec EDF. Les leviers industriels existent pour réduire le coût et le délai de construction. Cela passera aussi par la poursuite du rapprochement entre Areva NP et EDF pour une ingénierie de maîtrise d’œuvre réellement intégrée dans son fonctionnement.

Est-ce que la France va pouvoir prendre une part du marché nucléaire mondial ?

Le marché est dynamique. Entre 2006 et 2015, 80 constructions de réacteurs ont démarré. C’est 2,5 fois plus que la précédente décennie. Et le scénario de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), qui répond à l’objectif de lutte contre le réchauffement climatique pris lors de la COP21, prévoit un doublement de la capacité électronucléaire dans le monde. Il y a des opportunités, mais pour les saisir, il faut que la filière travaille sur sa compétitivité et regagne en crédibilité. Il y a de la place pour l’EPR mais la France doit aussi élargir son portefeuille d’offres avec un réacteur de moyenne puissance. Et pour le plus long terme, elle doit aussi innover dans des produits de rupture comme les Small Modular Reactors (SMR), les réacteurs de faible puissance.

Propos recueillis par Ludovic Dupin

Le rapport dans son intégralité est disponible ici

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