Sondage Sciences : Garantir l'intérêt collectif, assurer la transparence

Les Français ne tolèrent plus ni les dissimulations ni les décisions dictées par des intérêts économiques. Ils souhaitent être mieux informés et demandent un contrôle sérieux de l'application des recherches scientifiques et techniques, notamment par des c

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Sondage Sciences : Garantir l'intérêt collectif, assurer la transparence
A la fois apprentis sorciers et bienfaiteurs de l'humanité, Frankenstein et Pasteur : telle est l'image des scientifiques, dans l'esprit des Français. Cette contradiction traduit à la fois la confiance des gens dans les recherches scientifiques et techniques et leur méfiance dans certaines applications. Le nucléaire a longtemps porté cette double appréciation : négative quand il est associé à l'arme atomique ; positive quand il s'agit de l'énergie, même si cette dernière voit son aura reculer. Cette attitude contradictoire a tendance à se généraliser à tous les secteurs. La science réclame la vigilance de tous, semblent dire les personnes interrogées. Ce qui autorisait Jacques Chirac, la semaine dernière, à se prononcer en faveur " d'une culture de transparence et de confiance ", lors de la Conférence Biovision. Nos concitoyens, estime le président de la République, " ne tolèrent plus les dissimulations, ni les décisions dictées par des intérêts économiques ou prises sans que toute la portée en ait été mesurée ". L'Etat, creuset de l'intérêt général Parmi les moyens de contrôle, le financement public de la recherche apparaît le plus efficace. Près de neuf Français sur dix souhaitent une intensification du rôle de l'Etat, soit tout seul, soit en partage avec les entreprises. La recherche n'est d'ailleurs pas un cas unique : les spécialistes notent un certain retour de l'Etat, dans la plupart des sondages, quel que soit le sujet abordé. Selon l'opinion, le secteur public serait mieux à même de garantir l'intérêt collectif que les entreprises, plutôt associées à des intérêts privés - ceux de leurs actionnaires. C'est l'idée, désormais courante, que l'on ne peut laisser faire le marché tout seul, et qu'une dose d'intervention publique peut se révéler profitable. D'autre part, il est possible que l'Etat apparaisse également plus solide - et solvable - en cas de gros accidents. C'est vers lui que les malades victimes de l'ESB se retournent, et non vers les producteurs de viande ou les fabricants de farines animales. Du reste, dans l'esprit des gens, l'Etat ne se confond pas avec les hommes et les femmes politiques. Il est le creuset de l'intérêt général, un peu désincarné, loin de la politique, à laquelle, d'autre part, on ne fait absolument plus confiance. L'autre garantie contre les dérives est le contrôle des scientifiques, approuvé par plus des trois quarts des Français. Inutile de dire que le résultat fait l'effet d'une (petite) bombe dans certains milieux scientifiques. Beaucoup y voient l'expression d'un sentiment de défiance qu'ils estiment injustifiée. Certains admettent, à la rigueur, d'être contrôlés par leurs pairs, mais sûrement pas par de simples citoyens. Pourtant, comme le fait remarquer Isabelle Baraffé, chargée de recherche au Centre de recherche astronomique de Lyon " nous avons un devoir envers la société. Nous travaillons pour expliquer, pour comprendre, et nous devons en faire bénéficier le grand public ". Certains vont même plus loin qui, à l'instar d'Evelyne Heyer, chargée de recherche en génétique au CNRS, regrettent le manque d'informations accessibles sur les recherches scientifiques et techniques. Cette dernière préconise même " un flash d'information scientifique, juste avec le Journal télévisé de 20 heures ". De fait, les Français son plus en demande d'une démocratisation de la recherche et des décisions qu'en contestation des travaux scientifiques. Ils ont tendance à penser qu'il ne faut pas laisser le chercheur face à lui-même. Des citoyens dans les comités d'éthique Ainsi, ils attribuent le droit de fixer les règles d'encadrement de la science à des comités scientifiques ou, pour près de la moitié d'entre eux, à des comités d'éthique. Toujours selon les personnes interrogées, ces derniers devraient être composés de scientifiques, de simples citoyens, de juristes et, dans une moindre mesure, de philosophes. Cette irruption des citoyens dans le champ décisionnel est assez nouvelle. Quant aux autorités religieuses, elles sont franchement exclues par la grande majorité des personnes interrogées. Les principes moraux et religieux, on l'a vu précédemment, ne sont plus des critères de choix pour continuer et arrêter des recherches. Autrement dit, les Français ne veulent pas écarter les scientifiques. Loin s'en faut. Ils aspirent, dans la mesure du possible, à un partage des savoirs pour aller vers des décisions plus maîtrisées. Et, d'une façon générale, le collectif doit l'emporter sur l'individuel, la transparence sur le secret. La Conférence des citoyens sur les OGM, en juillet 1998, correspondait à cet état d'esprit. Elle n'a pas donné de résultats spectaculaires, mais une poursuite de ce type de rencontre aurait pu se révéler bénéfique pour tous. Une confiance rompue avec l'industrie L'élan vers les scientifiques est d'autant plus fort qu'ils apparaissent comme le dernier recours contre les abus en tout genre dont sont accusées les entreprises. Les liens de confiance qui, historiquement, s'étaient noués entre les consommateurs, d'une part, les industriels et les distributeurs de l'autre, sont, en grande partie, rompus. L'idée que la création de valeur l'emporte sur la sécurité sanitaire et sur l'environnement est devenue largement majoritaire, tout comme celle d'une pratique généralisée du secret. Du coup, quand il s'agit de savoir ce qui se passe réellement dans des affaires comme celle de la " vache folle ", on fait avant tout confiance aux associations de consommateurs (ce qui, après tout, peut apparaître logique), mais aussi aux scientifiques, qui se rangent légèrement au-dessus du niveau atteint par les associations de défense de l'environnement. Méfiance totale à l'égard de Bruxelles Malgré les efforts des grandes entreprises pour affiner leur communication, notamment lorsque survient un incident, les Français gardent l'impression qu'ils ne sauront pas la vérité. Importante à l'égard des forces économiques, cette méfiance est totale à l'encontre des autorités de Bruxelles, qui sont considérées, au mieux, trop éloignées de la vie quotidienne, au pis comme des appareils bureaucratiques édictant des normes incohérentes. Beaucoup d'agriculteurs comparent volontiers les restrictions réclamées contre les fromages au lait cru, jugés sains par les consommateurs français, à la complaisance ou à l'inaction face à la viande contaminée par l'ESB. La défiance est tout aussi réelle à l'encontre des médias, accusés de monter en épingle les crises, et à l'égard du gouvernement, soupçonné, lui, de minimiser les problèmes par crainte d'effrayer les foules ou par défense d'intérêts particuliers. Les esprits restent évidemment marqués par l'affaire du sang contaminé, mais aussi par celle du nuage de Tchernobyl. L'impression que les pouvoirs politiques ou économiques cachent quelque chose rend le risque encore plus inacceptable aux yeux de l'opinion. La suspicion n'épargne pas les scientifiques, dès qu'ils ne sont pas d'accord entre eux. Ceux qui ne préconisent pas la solution assurant le plus de sécurité sont immédiatement suspectés de défendre des intérêts inavouables. Les ingénieurs de l'Inra, partisans des recherches et des expérimentations sur les OGM, sont vite soupçonnés d'avoir pactisé avec les grands industriels de l'Amérique dominatrice. Pourtant, souligne Marion Guillou, directrice générale de l'organisme, " la part des ressources contractuelles provenant du privé dans le budget de l'Inra a représenté 0,5 % de notre budget 2000 ". C'est d'ailleurs tout autant la peur des conséquences sanitaires de ces plantes transgéniques que la concentration économique qu'elles induisent qui sont contestées par les mouvements de contestation. Cette manie du soupçon prend appui sur des cas spectaculaires d'étouffement. Sur l'amiante, par exemple, les experts ont longtemps fait corps avec les producteurs pour taire les dangers liés à sa manipulation. Parfois, ce sont les autorités publiques qui se taisent : dès 1986, les experts anglais ont alerté sur la transmission de la maladie de la vache folle à l'homme, mais les autorités se sont tues. L'éthique, un concept à clarifier Le travail collectif de chercheurs venant d'horizons différents, la transparence sur leurs travaux et leurs financements figurent sans doute parmi les moyens à déployer pour garder la confiance du public et la renforcer. Les craintes énoncées par le grand public ne sont pas toutes pertinentes, et les suivre pourrait conduire à des aberrations. C'est ce que suggère Philippe Kourilsky : " Les scientifiques doivent plus s'impliquer dans l'explication de leurs travaux. Il est normal que le public questionne sur leur utilité. Son besoin de contrôle est parfaitement légitime. Mais ce ne sont pas les structures de contrôle qui manquent. Nous allons finir par crouler sous les comités d'éthique. Ce qui fait défaut, c'est le dialogue avec l'extérieur, et certains concepts, comme celui d'éthique, restent à clarifier. Je comprends ce que cela veut dire quand on parle du clonage humain, mais je ne vois pas à quoi l'on se réfère s'il s'agit des plantes OGM. "
M. Bulard

45 %pour le contrôle des chercheurs par un comité d'éthique. 33 % préfèrent des comités de scientifiques. 13 % seulement sont pour le contrôle par le Parlement. Bernard Tramier : Fédérer les efforts "Je ne suis pas convaincu qu'il faille augmenter les crédits de la recherche pour améliorer l'environnement. L'Etat finance beaucoup la recherche environnementale, mais en dispersant les sommes sur une multitude de petits projets au lieu de les concentrer sur des grands objectifs. D'où cette impression d'une insuffisance de budgets consacrés à cette question fondamentale. Prenez le CNRS : les crédits sont tellement éparpillés qu'il est impossible de voir ce qui est réellement dépensé pour l'environnement. Pour comprendre ce saupoudrage, il faut revenir aux années 80. A l'époque, les travaux de recherche liés à l'environnement n'étaient pas reconnus par la communauté scientifique. On se contentait donc de financer des projets de recherche fondamentale, en biologie ou en chimie. Récemment, les scientifiques se sont aperçus que toutes ces recherches pouvaient avoir des incidences sur l'environnement. Du coup, on a continué, comme avant, de financer ces travaux, mais en déduisant de ces avancées scientifiques toutes sortes d'applications à l'environnement. Je crois néanmoins qu'il serait préférable de fédérer les efforts liés à ce sujet plutôt que de persister dans le saupoudrage. C'est d'ailleurs ce que tente de faire, depuis peu, le ministère de la Recherche. " Le progres contre l'emploi Malgré les promesses souvent entendues, les Français ne sont qu'une minorité à croire que, " à long terme, le progrès technique crée plus d'emplois qu'il n'en supprime ". La majorité (52 %) pensent le contraire. C'est beaucoup moins qu'en 1994 (62 %), où le chômage était au plus haut de la courbe, et autant qu'en 1989 (51 %), au moment de la (légère) reprise. Aujourd'hui, les chômeurs sont les plus nombreux à penser ainsi (61 % ), suivis par les employés (54 %) et les ouvriers (55 % ). Seule une majorité de cadres (50 %) et d'enseignants (54 %) conjuguent le progrès et la création d'emplois. Dans le même temps, près de sept Français sur dix estiment que le développement des sciences et des techniques ont eu des effets favorables sur les conditions de travail. Toutefois, pour une majorité de sondés (51 %), le travail quotidien en face d'un écran représente un risque pour la santé. Internet, la meilleure et la pire des choses Surfer sur le Web nest pas encore une pratique usuelle : les trois quarts des Français n'ont jamais utilisé Internet, au travail ou à la maison. Les cadres sont les plus utilisateurs (65 % y font appel, plus ou moins régulièrement) et, dans une moindre mesure, les jeunes (49 %). Sur les apports de l'Internet, les Français ont une opinion très mitigée. Ils pensent qu'elle va donner les moyens à ceux qui habitent loin des centres d'informations d'être plus informés (90 % des sondés), de bénéficier des informations pratiques de proximité, comme les heures d'ouverture d'un service (82 %). Internet apparaît comme la pire et la meilleure des choses, qui, à la fois, permet une meilleure communication entre les gens (60 %) et conduit à un plus grand isolement des personnes (68 %). Un peu plus de la moitié des personnes interrogées estiment qu'Internet va donner plus d'autonomie dans le travail. Pour 56 % d'entre eux, cela va accroître les inégalités entre riches et pauvres.

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