Economie

"Si le manager était un sportif, ce serait plutôt un balayeur... au curling !", s’amuse Maurice Thévenet

Christophe Bys , ,

Publié le

Professeur au Cnam et à Essec business school, Maurice Thévenet vient de rédiger les 100 mots du management dans la mythique collection "Que sais-je ?". A côté d’autorité, ressources humaines ou bureaucratie, on trouve dans ce court ouvrage des entrées plus étonnantes comme marmite, tour de Babel ou curling. Nous l’avons bien sûr interrogé sur ces termes qui ne font pas spontanément penser à l’art du bien diriger. Il s’est volontiers prêté au jeu. 

Si le manager était un sportif, ce serait plutôt un balayeur... au curling !, s’amuse Maurice Thévenet © Univ-Rennes

L’Usine Nouvelle - Parmi vos 100 mots du management, vous avez retenu marmite. Quel est le lien entre le management et une marmite ?

Maurice Thévenet - J’ai voulu faire une référence à Astérix, Obélix et à la potion magique. Dans les discours managériaux que j’entends, je perçois souvent cette idée reçue selon laquelle certains sont doués pour le mangement et d’autres non. Il y a ceux qui sont tombés dans la marmite et les autres. Ce genre de discours est très pratique, c’est un bon alibi pour ne rien faire car cela ne servirait rien. Or, s’il existe des gens très doués d’un côté et d’autres très mauvais, je crois que la grande majorité se situe entre les deux et peut donc s’améliorer en apprenant et en travaillant. Tout le monde n’arrivera pas au même niveau, et ne progressera pas à la même vitesse, mais tout le monde peut aller plus loin. C’est comme au tennis !

Vous convoquez aussi la tour de Babel. Pourquoi donc ?

C’est un des plus beaux mythes de l’humanité, qu’on retrouve dans les pratiques managériales avec ce rêve de créer, à l’image de cette tour, un univers où tout le monde se comprend et comprend simultanément la même chose, et où tous les problèmes seraient résolus.

Certains objectifs managériaux sont du même type : on rêve d’une organisation toute puissante qui règlerait une fois pour toutes les difficultés. De même, on imagine qu’avec certains outils idoines, on va trouver la communication interpersonnelle parfaite. Il n’en est rien. Comme à Babel, il n’existe pas d’état définitif de perfection où tous les problèmes sont résolus.

Que vient faire le curling dans le management ?

L’éditeur a choisi une photo de ce sport pour illustrer la couverture du livre. J’ai voulu évoquer deux choses. Dans ce sport, il y a quelqu’un qui joue un rôle essentiel : c’est le balayeur, celui qui frotte la surface de la glace pour influencer la vitesse et la trajectoire de la pierre. Il n’agit pas directement, mais son action influence suffisamment pour que la pierre arrive au but. Cela devrait être pareil avec les managers : ils n’agissent pas sur les personnes, mais doivent créer une situation pour que les personnes atteignent le but qui a été défini. Le manager est plus proche du balayeur que de Napoléon avec son drapeau au pont d’Arcole. C’était aussi pour moi l’occasion de railler le parallèle entre le management et le sport : tout ce vocabulaire de la performance, de la compétition. Si le manager était un sportif, ce serait plutôt un balayeur au curling ! De la même façon qu’un chef d’orchestre est le seul qui ne produit aucun son.

Justement, autre mot que vous avez retenu : les divas. Qui sont-elles ?

Les divas, ce sont les professeurs dans une école, les médecins dans un hôpital ou les journalistes dans une entreprise de presse. Ce sont des personnes qui ont une approche personnelle, individuelle de leur travail et qui, par conséquent, sous-estiment les facteurs de contexte pour expliquer leur réussite. La diva pose également un problème à l’entreprise, car elle a un système de valeurs différent de celui de son employeur. La Diva travaille pour l’Art, pas pour que l’opéra fonctionne. Ce sont donc des personnalités difficiles à gérer.

Au-delà des cas classiques que j’ai évoqués, cela concerne de plus en plus d’experts. Mais aussi les générations nouvelles. Leur mode de vie familiale, leur consommation familiale et sportive indiquent qu’ils n’ont pas l’expérience du collectif contraint. Or, quand on travaille, on doit fréquenter des gens avec lesquels on ne partirait pas en week-end, si vous m’autorisez cette formulation triviale. Les jeunes générations ont beaucoup de relations mais elles sont choisies et pas très diversifiées, notamment sur les réseaux sociaux. La question qui se pose pour les managers est la suivante : où se fait l’apprentissage du collectif imposé avant l’entreprise ?

Il y a un enjeu managérial car il va falloir réussir à gérer des individualités pour lesquelles le collectif ne va pas de soi. Les divas n’ont pas le sens de l’interdépendance, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas conscience qu’on ne peut faire son travail que si d’autres ont fait le leur.

Pour terminer, je vous laisse le choix entre deux mots : tabou et magie. Lequel choisissez-vous ?

Magie, je l’ai retenu pour évoquer la pensée magique. C’est un comportement enfantin qui consiste à rêver de quelque chose et à avoir du mal à imaginer que la réalité peut être différente. On en trouve des traces dans le management, avec l’idée qu’il faudrait que les relations soient simples, que l’organisation soit meilleure... C’est une attitude passive où la personne attend que ça vienne. Ou alors elle croit qu’avec un peu de poudre de perlinpimpin tous les problèmes vont se résoudre sans effort. Après tout, on achète bien des trucs pour faire repousser les cheveux !

Ne faudrait-il pas ajouter un mot aux 100 mots du management : adulte. Manager c’est être adulte non ?

Je n'ose pas toujours le dire, mais j’aime beaucoup, oui. Dans bien des problèmes qui se posent dans les entreprises, ce qui me frappe, c’est la très grande difficulté qu’ont les gens à prendre de la distance, à considérer que les relations managériales sont des relations comme les autres. Quand on parle de management, on évoque des questions aussi vieilles que l’Humanité. C’est pour ça que j’ai tenu à citer Babel dans ce "Que sais-je ?".

Christophe Bys

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