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Sea Launch s'apprête à conquérir le ciel depuis la mer

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TRANSPORT SPATIAL

Sea Launch s'apprête à conquérir le ciel depuis la mer

La construction du premier centre spatial flottant du monde s'achève en Russie. Ce défi lancé à Ariane par Boeing et trois partenaires est en passe d'être relevé, avec un tir inaugural en octobre.



Personne ne serait vraiment surpris de tomber nez à nez, au détour d'une coursive du " Sea Launch Commander ", avec Tintin et le capitaine Haddock. Une grosse fusée en kit, camouflée sous une épaisse bâche grise, est stockée dans les entrailles de cet incroyable bateau-usine de 200 mètres de long, prêt à quitter le port de Saint-Pétersbourg (Russie). Objectif : pas la Lune, certes ! Mais l'aventure, jamais tentée à cette échelle, pouvait sembler bien plus fantaisiste encore. Une véritable base spatiale va être installée au milieu de l'océan. Le doute n'est plus permis. Sur le navire, on finit de dérouler la moquette des trente-huit luxueuses cabines réservées aux clients et aux invités de marque. A quelque 120 kilomètres de là, dans le chantier naval de Vyborg, un ballet de soudeurs et d'électriciens s'active sur le pas de tir flottant, deuxième maillon du futur centre de lancement. La date du tir inaugural vient juste d'être confirmée au sommet par les quatre partenaires du projet, baptisé Sea Launch. Le jour J est attendu pour octobre prochain. L'américain Boeing (40 %), l'anglo-norvégien Kvaerner (20 %), le russe RSC Energia (25 %) et l'ukrainien KB Yuzhnoye (15 %) ont un peu retardé le départ de leur premier passager, un gros satellite de télécommunications de l'américain Hughes. Il devait, à l'origine, s'envoler le 30 juin 1998. Mais, cette fois, c'est presque parti ! Le 15 juin, l'épique odyssée du " Sea Launch Commander " et de la plate-forme de lancement vers leur port d'attache de Long Beach (Californie) commencera.

Une idée déjà ancienne

Le compte à rebours qui s'enclenchera ensuite en plein milieu de l'océan, dans l'archipel de Kiritimati, le père des fusées soviétiques, Sergueï Korolev, l'avait imaginé dès les années 50. Et l'Italie a tiré dans les années 60 une dizaine de petits lanceurs Scout à partir d'une plate-forme au large du Kenya. Si Sea Launch réussit son ambitieux pari, il peut révolutionner aujourd'hui le monde du transport spatial, de l'avis de nombreux experts. Tout le secret de la formule tient en deux trouvailles. La première est de se placer à l'endroit idéal pour lancer des satellites à 36 000 kilomètres au-dessus de nos têtes. Soit juste sur l'équateur, d'où part le raccourci jusqu'à l'orbite géostationnaire, et en pleine mer, pour pouvoir tirer dans n'importe quelle direction sans crainte des retombées de la fusée. La seconde idée consiste, en gros, à faire du neuf avec du vieux. " Le projet Sea Launch est encore plus excitant que celui de la Navette, auquel j'ai participé, s'enthousiasme Bohdan Bejmuk, le vice-président de la compagnie Sea Launch, responsable du développement produit et ingénieur en chef. Il faut réunir des technologies existantes dans un scénario entièrement nouveau. "

Pas de petites économies !

Le pas de tir flottant ? De la récupération. Cette ancienne plateforme pétrolière de Mitsubishi, abandonnée à la suite d'un incendie, rouillait dans le port de Vyborg. La fusée ? Une Zenit de Yuzhnoye, tirée pour la première fois en 1985. Le moteur de son troisième étage (le block DM), fourni par RSC Energia, a, de son côté, volé deux cent cinquante fois, toutes versions confondues. Seul ou presque, le navire qui joue le rôle de bâtiment d'assemblage et de commande a été construit spécialement pour Sea Launch. Résultat : seulement 500 millions de dollars ont été dépensés à ce jour pour le navire et la plate-forme, d'après Boeing. Quant au prix de revient de la Zenit, des industriels concurrents l'estiment entre 20 et 25 millions de dollars. Cette logique d'économie est poussée jusqu'au savant dosage du nombre d'ingénieurs russes ou ukrainiens et d'américains. Les premiers, payés 1 500 francs en moyenne dans leur pays, composeront les deux tiers du personnel de la base de 300 personnes. Et les opérations de lancement sont automatisées au maximum. On peut même s'étonner que la mise en orbite géostationnaire d'un satellite de 5 tonnes soit proposée au tarif moyen du marché, c'est-à-dire " pour 70 à 100 millions de dollars ", selon Alan B. Ashby, le président de Sea Launch. La conquête, à ce prix, de 20 % du marché du lancement des satellites géostationnaires, pourquoi pas ? Officiellement, c'est le défi lancé à partir de la mer à Ariane, qui bénéficie actuellement, à Kourou (Guyane française), du pas de tir le mieux placé au monde et qui rafle 50 % des contrats commerciaux... Mais la marge espérée par Boeing dans l'opération Sea Launch lui permettrait aussi de peaufiner ses autres projets personnels, comme Delta IV, hérité de l'achat de McDonnell Douglas. Cette fusée devrait arriver sur le marché vers 2002, pour concurrencer elle aussi le gros lanceur européen. Elle affrontera également la Proton russe d'Energia et Khrunichev, commercialisée avec Lockheed Martin, ainsi que la nouvelle Atlas de ce dernier. En rythme de croisière, Sea Launch prévoit six à onze tirs par an. Son carnet de commandes a commencé à se remplir grâce à treize contrats avec Hughes et à cinq avec Loral. Mais ces prochains mois vont être décisifs pour acquérir la confiance des opérateurs de télécommunications, qui hésitent encore à confier des satellites de plus de 100 millions de dollars à un projet aussi " exotique ". Encore invérifiables, les performances affichées se veulent rassurantes. Selon les responsables de Sea Launch, 95 % des conditions de tir existantes conviennent. Un vent d'une vitesse de 72 kilomètres à l'heure et des creux de 2 mètres en mer seraient tolérables. La carapace de la fusée a été renforcée par endroits pour mieux résister à la corrosion saline. Pour l'instant, cependant, toute la crédibilité du projet tient dans le label " Boeing ". Le numéro 1 mondial de l'aéronautique et du spatial a détaché ses meilleurs ingénieurs sur le projet et débauché un peu partout les experts les plus motivés. Philip Koon, 37 ans, qui a la responsabilité de l'ingénierie des systèmes électriques à bord du pas de tir, fait partie des heureux élus. " Je travaillais aux côtés d'anciens du projet Apollo au centre spatial de Kennedy, et j'avais toujours été jaloux de leur chance. Quand Boeing est venu nous exposer son projet, je n'ai pas hésité une seconde. "

Des experts confirmés aux commandes

Pour les commandes des précieux bâtiments, la sélection a également été rude. Le capitaine norvégien du " Sea Launch Commander ", Tormord Hansen, 53 ans, écume les océans depuis vingt-cinq ans. Issu de Barber Kvaerner Marine, il a été choisi pour son expérience en matière de systèmes dynamiques de positionnement. Ce procédé de recalage automatique utilisant le GPS se trouve aussi à bord de bateaux pour la plongée sous-marine - sa spécialité, justement. " La différence est que ce navire est beaucoup plus grand, mais il reste très maniable ", affirme-t-il après l'avoir piloté du chantier écossais de Kvaerner jusqu'en Russie. Son homologue sur le pas de tir flottant, l'Anglo-Ecossais Erik Lauritzen, connaît quant à lui tous les secrets des plates-formes pétrolières semi-submersibles. Il y a passé seize ans pour une compagnie norvégienne. L'approche en " puzzle " de Sea Launch fait sa force, mais aussi sa fragilité. On se demande par quel exploit les hommes comme les équipements vont réussir à communiquer le jour du lancement. Comme le chantier de Sea Launch, la base ressemblera à une tour de Babel. Il suffit, pour s'en convaincre, d'aller faire un tour dans le centre de contrôle, d'où sera télécommandé le tir.

La communication au coeur du pari

A gauche, les ingénieurs américains contrôleront les données en anglais. A droite, les Russes et les Ukrainiens décrypteront les écrans de commande en caractères cyrilliques. Et, au milieu, six traducteurs feront le lien. " Il est vrai que l'échange de données prend plus de temps, reconnaît Richard Walker, un ancien ingénieur de Computer Sciences Technologies enrôlé dans l'équipe de télémétrie de Boeing. Mais, en cas d'urgence, les procédures de décision sont simplifiées. " Ce problème d'interface se pose aussi avec acuité du côté de la fusée et des divers systèmes périphériques. La Zenit 3-SL de Sea Launch n'a jamais volé avec le fameux block DM amélioré du troisième étage. Celui-ci sera en outre équipé d'un nouveau système de guidage. Plus précis, " il a fait ses preuves sur des missiles balistiques, comme le SS-18 ", précise Yuri P. Semenov, le président de l'entreprise russe Energia. Sur la Zenit elle-même, d'une technologie très avancée , tous les doutes ne sont pas levés. " Elle a encore son acné juvénile, souligne un motoriste. Le premier étage fonctionne avec un moteur de formule 1, et son intrégration dans la fusée est très complexe. La baie de propulsion est particulièrement dense. " Sur vingt-huit tirs effectués depuis sa mise en service, en 1985, et jusqu'à fin 1997, le lanceur a essuyé sept échecs. Soit un taux de réussite de 75 %, contre 96 % environ pour Ariane 4 sur la même période. L'objectif de Sea Launch est d'offrir une fiabilité de 96 % pour les trois étages. " Mais on ignore jusqu'où Boeing peut contrôler la qualité chez les industriels russes et ukrainiens ", remarque un industriel du secteur. En cas de pépin au moment du tir, l'avantage de se trouver loin des côtes se transformerait en handicap. " En cas de problème, on peut attendre jusqu'à dix-huit jours avant de rejoindre le port ", estime Bohdan Bejmuk. Personne ne peut répondre en tout cas à cette question : que devient le projet si la fusée explose au moment du lancement ? La plate-forme, qui n'a pas de soeur jumelle, coulerait à pic. Et Sea Launch avec. A tout point de vue, Boeing et ses partenaires entrent dans les derniers préparatifs d'un pari à haut risque. Le tenter, c'est déjà entrer dans l'histoire du transport spatial. De notre envoyée spéciale en Russie,






 

 

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