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Santé : Prévenir le suicide des patrons

Cécile Maillard ,

Publié le

Le tribunal de commerce de Saintes a mis en place un dispositif de soutien psychologique des chefs d’entreprise en redressement judiciaire ou liquidation.

Santé : Prévenir le suicide des patrons
Marc Binnié, greffier au tribunal du commerce de Saintes, a été formé par des psychologues pour répondre à la détresse des patrons.
© antonia machayekhi

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En partenariat avec Industrie Explorer

Quand Marc Binnié, greffier au tribunal de commerce de Saintes, est venu lui parler à la fin d’une conférence de l’état psychologique "très atteint" des chefs d’entreprise engagés dans une procédure judiciaire, Jean- Luc Douillard, psychologue à l’hôpital de Saintes (Charente- Maritime), n’avait jamais identifié les patrons comme un public fragile. Pourtant, il coordonne le programme régional de prévention des suicides pour le sud de la région Poitou- Charentes. Avec d’autres psychologues engagés dans l’association une association de prévention du suicide Passagers du temps, il assiste à des audiences du tribunal, surpris par ce qu’il entend : "Je n’ai plus qu’à me liquider comme mon entreprise" ; "Je n’ose plus regarder mes salariés" ; "Ma femme ne sait pas, j’ai trop honte"…

« Les chefs d’entreprise sont supposés être des conquérants, analyse le psychologue, alors pour répondre aux attentes que la société place en eux, ils ne parlent pas de leurs difficultés. Ils n’ont pas le droit d’apparaître comme faibles. » C’est au tribunal qu’ils s’effondrent, après des semaines à encaisser seuls les chocs. « Nous étions complètement démunis face à cette détresse, explique Marc Binnié. Sans formation, on s’épuise à rassurer la personne, on est inefficace et personnellement touché. » Depuis sa rencontre avec Jean- Luc Douillard, encouragé par sa hiérarchie, il a mis en place au tribunal de Saintes un dispositif de soutien psychologique pour les chefs d’entreprise en grande détresse. Qui soulage aussi les professionnels du tribunal, souvent inquiets d’avoir laissé partir une personne effondrée.

Lui dire que ce sera dur, mais qu’il sera aidé

Une trentaine de personnes travaillant au tribunal (juges, mandataires, greffiers) ont été formées par les psychologues. Elles ont appris à repérer les patrons en détresse, à détecter les "facteurs précipitants" d’un passage à l’acte, comme une saisie, une injonction, un divorce. Et savent toutes poser les quatre questions clés permettant d’évaluer un état de souffrance. "Il ne faut pas hésiter à demander à la personne si elle a des idées suicidaires, puisque l’on a une solution à lui proposer, explique Jean-Luc Douillard. Avant, on lui souhaitait bon courage. Aujourd’hui, on lui dit que ça va être dur, mais qu’elle ne sera pas seule, que l’on va l’aider. Ça change tout." Pour le psychologue, la souffrance est la même que celle d’un ado après une rupture amoureuse. "C’est la perte d’identité qui est insupportable", énonce-t-il.

Le personnel sensibilisé peut proposer au patron qui va mal un soutien psychologique gratuit de cinq séances. « Est-ce que vous acceptez d’être aidé ? » est la question clé. « Elle heurte la psychologie du chef d’entreprise, analyse Marc Binnié, il croit que la terre entière lui en veut et que tout est fait pour l’enfoncer. » Quand il donne son accord, on n’attend pas que le patron prenne rendez-vous, il en est souvent incapable. Une fiche alerte est remplie avec lui, et envoyée par e-mail à une infirmière psychiatrique à la retraite qui coordonne le dispositif. Nathalie Delabarre, bénévole aux Passagers du vent, rappelle dans les heures qui suivent et s’entretient une trentaine de minutes avec le chef d’entreprise. En fonction de ses difficultés et de sa localisation, elle prévient un professionnel, parmi un réseau d’une quinzaine de psychologues, conseillers conjugaux, thérapeutes familiaux, addictologues, qui le rappelle. Tous ont reçu une formation sur les procédures judiciaires. Le dispositif ne coûte que 25 000 à 30 000 euros par an pour rémunérer les soignants. Ils sont apportés par une subvention du conseil régional, des aides de syndicats patronaux et de chambres de commerce.

Depuis janvier 2013, Nathalie Delabarre a parlé aux 48 personnes qui ont été prises en charge. « Ce qui est compliqué, avec les chefs d’entreprise, c’est qu’ils sont obsédés par leur société et ne voient pas le reste. Quand on les prend en charge, ils ont accumulé de nombreux problèmes. Ils n’ont pas vu leur généraliste, leurs biens ont été saisis, ils ont emprunté… » Elle se souvient avoir été rappelée par un patron au volant de sa voiture qui se disait au bout du rouleau. « On s’est relayé, avec le professionnel qui le suivait, pour le rappeler tout l’après-midi. En fin de journée, il nous a dit qu’il allait mieux, que la crise était passée. » Parfois, quand elle leur demande s’ils ont des idées suicidaires, ils répondent que « cela résoudrait tous les problèmes ».

Être dans les affaires n’empêche pas la solidarité

Deux facteurs aggravent les angoisses patronales. Le caractère familial de l’entreprise d’abord. La voir disparaître, c’est détruire ce qu’ont construit les père et grand-père. La proximité relationnelle ensuite, avec la honte de devoir licencier un salarié dont on connaît la famille. Jean-Luc Douillard envisage même de mettre en place un dispositif similaire pour les agriculteurs, très exposés aux suicides. Les retours des chefs d’entreprise sont positifs : « Cela fait du bien de se savoir compris » ; « Si seulement cela avait existé plus tôt »… Plusieurs tribunaux de commerce (Bordeaux, Lille, Laval, Bergerac) veulent mettre en place un système similaire. L’équipe de Saintes prépare d’ailleurs une charte rappelant les principes de sa démarche comme la gratuité du suivi, la proximité géographique, l’hétérogénéité des professionnels.

« Les syndicats patronaux doivent s’ouvrir à ces problématiques, conclut Marc Binnié. Faire des affaires n’empêche pas une certaine solidarité. Aujourd’hui, on voit l’inverse : un monde professionnel qui se détourne de celui qui rencontre des difficultés. » Grâce à la médiatisation du dispositif de prévention de Saintes, Jean-Luc Douillard espère que, partout en France, les chefs d’entreprise prendront conscience de leur fragilité quand leur entreprise ferme. Et accepteront de demander de l’aide.

Trois conseils aux dirigeants (et à leurs proches)

Repérer les signaux Problèmes de sommeil ou d’alimentation, stress, agressivité, alcoolisme, isolement, idées noires, des enfants qui vont mal, un conjoint sur le point de partir… Ne pas croire que c’est normal, "vu la situation". L’horizon paraît bouché, on croit qu’en finir permettrait d’arrêter ses souffrances.

Accepter de se faire aider Le patron n’est pas un surhomme, capable de tout supporter seul. Un professionnel extérieur ne portera aucun jugement, contrairement aux proches, aux pairs, aux salariés. Faire appel à un médecin (traitant, hospitalier), un psychologue, permet de partager ce que l’on portait seul et de nommer sa peine.

Regarder vers l’avenir Un professionnel aide à retrouver des perspectives. Il peut aussi renvoyer vers les services sociaux, ouvrir les yeux sur une santé défaillante, proposer une prise en charge des proches. Trois ou quatre rendez-vous suffisent parfois. Pour éviter une multiplication des problèmes, mieux vaut ne pas trop attendre.

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