[Salon de l’agriculture] L'effet pervers de l’engouement d’Engie pour le biogaz

Alors qu’Engie s’offre Vol-V Biomasse et annonce au salon de l’agriculture des partenariats avec la FNSEA, la FNCUMA et l’Inra pour promouvoir la méthanisation auprès du monde agricole, la filière biogaz émergente s’inquiète. Elle se dit incapable de suivre les ambitieux objectifs de baisse des coûts d’Engie repris dans la PPE, la feuille de route énergie du gouvernement.

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[Salon de l’agriculture] L'effet pervers de l’engouement d’Engie pour le biogaz
Engie a un plan pour baisser les coûts de production du biométhane trop ambitieux pour le reste de la filière.

Engie, nouvel meilleur ami de la méthanisation agricole ou allié toxique ? Alors que la FNSEA (fédération des syndicats d’exploitants agricoles), la FNCUMA (fédération des coopératives d’utilisation de matériel agricole en commun), l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) et la région Hauts-de-France viennent de signer des partenariats avec l’énergéticien pour promouvoir la méthanisation auprès des agriculteurs, la question peut se poser.

Industrialiser la filière à marche forcée

Depuis dix-huit mois, l’énergéticien français mise sur le gaz renouvelable et investit dans des unités de méthanisation, en France et en Europe. Engie vient d'ailleurs d'annoncer l'acquisition de l'activité méthanisation de l'opérateur Vol-V, qui dispose de sept centrales en production, trois unités en cours de construction, 9 projets autorisés. Cette acquisition permet à Engie de disposer d’un portefeuille "de près de 80 projets et conforte son ambition de produire un volume de 5 TWh/an de biométhane à l’horizon 2030", indique un communiqué du groupe.

En novembre 2018, Engie a dévoilé un plan pour industrialiser la filière biométhane française et la rendre compétitive. Didier Holleaux, directeur général adjoint d'Engie pensait alors possible de réduire les coûts de production de 30 à 40 % d’ici à 2030. Des ambitions intégrées par la Direction générale énergie climat (DGEC) en charge de l’élaboration de la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), qui trace la feuille de route énergie jusqu’à 2028.

Baisse des tarifs d'achat dans la PPE

Le projet de PPE donne donc 10 ans aux acteurs du biogaz pour descendre les coûts de production à 60 euros/MWh avec un palier à 67 € en 2023, contre 90 à 100 euros actuellement. "La filière a promis. On les a pris aux mots", a expliqué un porte-parole de la DGEC avant d’expliquer que si "l’objectif paraît ambitieux, il est en cohérence avec le prix des énergies renouvelables électriques les plus compétitives", c’est-à-dire l’éolien terrestre et en mer et le photovoltaïque. La nouvelle PPE mise en effet officiellement sur les énergies compétitives immédiatement au détriment du développement de filières industrielles émergentes, quitte à revoir à la baisse certains objectifs.

Objectifs revus à la baisse

Ainsi, alors que la loi de transition énergétique pour la croissance verte de 2015 prévoit 10 % de gaz renouvelables dans la consommation en 2030, la PPE ramène l’objectif à moins de 7 % (on est à moins de 1% aujourd’hui). Sur la période de la PPE, "cela va quand même coûter 8 milliards", a rappelé Virginie Schwarz, directrice de l'énergie de la DGEC, lors d’une conférence organisée par Enerpresse. Certes, mais c’est sans tenir compte des externalités positives de cette filière.

Les externalités positives ignorées

"Il ne faut pas voir que le prix du KWh gaz mais aussi les bénéfices économiques, agronomiques, sociétaux et tous les services rendus, notamment en terme de traitement des déchets agricoles que ce soit le lactosérum des fromageries, ou les poussières des céréales", rappelle Jacques-Pierre Quaak, co-président de France Gaz Renouvelables et exploitant agricole, qui vient de commander une étude au cabinet ENEA consulting pour quantifier ces bénéfices. Et ils sont importants, a lui-même constaté Jacques-Pierre Quaak. Son installation de méthanisation, montée avec son frère, a été la première en France à injecter du gaz dans le réseau. En réutilisant les digestats issus de la méthanisation, "j’ai réduit l’achat de mes engrais de 80 à 90 % et j’ai gagné en compétitive sur mon exploitation agricole", explique l’exploitant.

Emmanuel Macron interpellé

Jacques-Pierre Quaak se dit néanmoins bien "conscient que la filière doit baisser ses coûts, mais pas au rythme imposé par la PPE". Et ils sont très nombreux à penser comme lui. Dans une tribune publiée dans la presse le 19 février, 42 signataires, dont l'Association française du gaz (AFG), les filiales d’Engie GRTGaz et GRDF, la FNSEA, l’ONG WWF et plusieurs grandes régions françaises, ont interpellé Emmanuel Macron pour lui demander que la PPE soit "un accélérateur au développement d'un modèle français durable de production de gaz renouvelable" et non un frein et qu’elle donne "aux acteurs des territoires les moyens d'accompagner l'émergence de cette énergie propre".

Précipitation des porteurs de projets

Car, effet pervers de cette PPE, les acteurs qui ont des projets s’emballent pour les finaliser avant 2023 et la baisse des tarifs de rachat "guichet" (hors appels d’offres), comme ils existent aujourd’hui. Dommage, alors que justement ces projets ont besoin d’être réfléchis pour rendre les meilleurs services à la collectivité. "Plutôt que de baisser les tarifs sans explication, il aurait été plus judicieux de demander des performances techniques en termes de traitement des déchets et de bénéfices pour les territoires", observe le président de France Gaz Renouvelable.

La filière demande Cinq ans

L’Association Française du gaz, elle, demande surtout plus de temps pour baisser les coûts. "Aujourd’hui la quasi-totalité des projets qui se développent sont des projets agricoles regroupant de trois à dix exploitants, avec une taille moyenne de 20 Gwh/an, rappelle Patrick Corbin, président de l’AFG. Pour ces projets, nous souhaitons une relative stabilité des tarifs jusqu’en 2023. Et entre 2023 et 2028, on serait prêt à accepter des baisses de tarifs, qu’on a chiffré de l’ordre de 30 %". En maintenant dans cinq ans le tarif actuel jusqu’à 2023, la filière devrait pouvoir installer de quoi produire 8 TWh.an, sachant que les 600 projets dans les cartons permettraient d’atteindre 14 TWh.

Ce sont ces propositions que les acteurs de la filière vont tenter de porter à la DGEC, lors d’une réunion organisée sur le sujet le 27 février. Interrogé sur ce sujet, Engie n’a pas souhaité s’exprimer. À suivre.

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