L'Usine Energie

"S'il y a un industriel en France, c'est Total", affirmait Christophe de Margerie

Ludovic Dupin , ,

Publié le

Entretien Christophe de Margerie, PDG de Total décédé dans un accident d'avion, à Moscou, le 20 octobre 2014, était un amoureux de l'industrie. Dans une interview accordée à L'Usine Nouvelle en novembre 2011, il revenait sur son investissement de 900 millions d'euros au Havre pour se défendre d'un désengagement en France et disait rêver de " de payer des impôts en France, mais des impôts sur des profits, pas sur rien." Il  y contestait également la décision sur la non exploration des gaz de schiste et réagissait à la mauvaise image de son groupe auprès d'une opinion publique qu'il faut "informer".

S'il y a un industriel en France, c'est Total, affirmait Christophe de Margerie © Pascal Guittet

Sommaire du dossier

L'Usine Nouvelle - Au début de l'année, vous avez entrepris de profondes réorganisations, notamment celle de la branche exploration - production. Total n'est plus cette "belle endormie" qui se reposait sur son passé ?

Christope de Margerie - "La belle endormie" ? J'entendais ça en 1974, quand je suis entré dans le groupe... Total est une superbe société, qu'il faut parfois bousculer pour lui redonner envie. Nous devons régulièrement nous remettre en question, moi le premier, et adapter l'organisation. Notre stratégie est d'investir majoritairement dans l'exploration - production. Cette branche mobilise 75% aujourd'hui (80% en 2020) d'une enveloppe d'investissement global en forte progression. Mais nous ne négligeons pas l'aval, où nous investissons 4 milliards de dollars en 2011.

Dans le passé, l'acquisition de Petrofina, puis celle d'Elf, nous avait permis de prendre des risques. Ensuite, nous nous sommes laissé gagner par une certaine euphorie en nous engageant sur des hausses de production volontaristes, voire présomptueuses. En 2005-2008, nous n'avons pas pu tenir nos engagements, mais la hausse des cours du brut a masqué ce manquement... La vie était belle, la machine s'est autosatisfaite et la maison a perdu de l'agressivité.

L'importante découverte de pétrole en Guyane française est-elle un symbole de l'efficacité de cette réorganisation ?

Elle est le symbole d'une prise de décision plus audacieuse. L'audace, c'est aussi savoir qu'un projet intéressant est en train de se monter et de tout faire pour y participer. Dans le cas du forage guyanais opéré par le britannique Tullow, nous sommes allés prendre 25%, un peu à la hussarde. Il a fallu lever un peu d'autocensure, certains craignant en interne les conséquences sur notre image en France. La décision finale revenait au comité exécutif qui a dit "oui" tout de suite ! Ce n'est pas parce que, de temps en temps, nous avons des problèmes dans l'Hexagone qu'il faut être bête et bouder.

Nous avons une vraie fierté à nous battre sur des projets, même compliqués. Je pense que cette découverte est une chance pour la France et pour la Guyane. Il va falloir expliquer aux populations les bénéfices pour la Guyane et pour la métropole. Les premières réactions de crainte sont naturelles, mais notre activité n'a rien à voir avec l'exploitation de l'or, cachée au milieu de la forêt. En Guyane, nous travaillons offshore. Nous sommes très visibles et... ultra-surveillés.

Vous lancez une importante réorganisation de la chimie, de la pétrochimie et de la distribution de carburants. Êtes-vous en train de vous désinvestir de la France ?

Allez au Havre, sur notre plate-forme de pétrochimie et de raffinage... Nous y menons l'un des plus grands chantiers de France. L'investissement est énorme, plus de 900 millions d'euros. Des milliers de personnes travaillent sur le site. L'industrie doit continuer d'exister en France. S'il y a un industriel en France, c'est Total ! Avec un patron qui aime l'industrie. Les Français ont du mal à admettre la fermeture de la raffinerie des Flandres, à Dunkerque... Les voitures consomment de moins en moins et l'efficacité énergétique est une priorité européenne. Pour pérenniser notre raffinage, il faut donc adapter notre outil. C'est cela la politique industrielle et c'est ma responsabilité, car Total veut rester un grand groupe industriel en France. À Dunkerque, nous arrêtons l'activité raffinage, mais nous ne fermons pas le site. Nous le transformons en établissement industriel. C'est une reconversion exemplaire. Nous la menons sans licenciement ni plan social. Malgré cela, nous nous faisons critiquer. Mais nous ne tomberons pas dans la psychose. Pas question de nous dire qu'en France, on ne peut rien faire.

Les gaz de schiste, c'est une histoire finie pour vous ?

Le ministère de l'Environnement est allé un peu loin dans l'application du principe de précaution. Je respecte l'opinion publique et je fais en sorte de l'écouter. Mais on peut aussi considérer que nous avons une obligation morale de l'informer, de lui expliquer, de tenter de "l'éduquer". Considérer dès le départ que c'est impossible n'a pas de sens ! Nous ne pouvons pas accepter l'abrogation de nos permis. À notre avis, elle n'est pas légitime. Et je ne peux pas laisser dire que l'on n'a pas respecté la loi.

Mais je ne veux pas non plus entrer en conflit. Nous allons agir calmement, sans faire de surenchère. Le véritable débat, c'est la façon dont nous pourrons couvrir les besoins énergétiques de la planète. Avec efficacité et civisme, il faut trouver des moyens de produire plus et mieux.

Comprenez-vous que l'opinion, et les pouvoirs publics, puissent être agacés qu'un groupe comme Total, qui réalise des profits importants, paie peu d'impôts en France ?

Mon rêve, c'est de payer des impôts en France, mais des impôts sur des profits, pas sur rien ! Et je pense que nous allons y arriver. Grâce à notre investissement au Havre, que j'évoquais tout à l'heure, nous créons l'une des plus belles plates-formes européennes. Vous savez, on ne peut pas faire tourner une entreprise sans profit. Il faut savoir que, pour développer un projet pétrolier aujourd'hui, on est au même niveau d'investissement que la fusée Ariane. Et sans profit, on ne peut plus investir. Le profit, c'est la vie ! Parler de la taille des profits est une profonde erreur, surtout si on ne la rapporte pas à la taille de l'entreprise. En revanche, on peut discuter de leur bonne ou de leur mauvaise utilisation. Pour pouvoir continuer à investir, compte tenu des risques que nous prenons et des pays dans lesquels nous sommes présents, il nous faut des retours sur investissement de l'ordre de 20%. Pour Total, 10 ou 12 milliards de bénéfices, ce n'est pas une question de richesse, car c'est autant que nous réinjectons dans le circuit économique. C'est une question de responsabilité...

Malgré cette rentabilité, les salariés de Total ne peuvent pas bénéficier de la prime dividende prévue par le gouvernement...

Total n'a pas augmenté ses dividendes aux actionnaires, donc le groupe n'est pas concerné. Je comprends que les salariés demandent des augmentations. C'est normal. Mais, je ne comprends pas la logique de dire qu'il faut les traiter comme les actionnaires. Soit ils sont actionnaires, soit ils ne le sont pas. Total procède régulièrement à des augmentations de capital réservées à ses salariés, avec des abondements. Le gouvernement a été surpris quand j'ai expliqué qu'en moyenne la participation et l'intéressement s'élève à un peu plus de 7 000 euros par salarié chez Total, dans le secteur "pétrole". C'est bien au-dessus de la prime dividende. Lorsque j'étais syndicaliste chez Total, dans les années 1970, j'ai poussé à la mise en place d'un système de distribution de la participation fondé sur les dividendes.

Début novembre, vous avez participé au B20, qui réunissait des chefs d'entreprises et des organisations patronales en parallèle du G20. Vous avez défendu la nécessité de ne pas casser la croissance...

Le B20 envisage des problématiques à moyen et à long terme. Notre message était de dire : "D'accord, il y a des déficits, mais il faut de la croissance." Celle-ci est fondée sur beaucoup d'éléments, en particulier l'énergie. Sur ce sujet, Angel Gurria, le secrétaire général de l'OCDE, a affirmé qu'il ne faut pas se tromper "d'ennemi". Lorsque l'on parle de volatilité des prix, il faut comprendre d'où elle vient. Ainsi, lorsque l'ONU a autorisé les forces occidentales à intervenir en Libye, il était évident qu'il y aurait un impact sur les prix du pétrole brut. La plupart du temps, la volatilité vient des déclarations et des prises de position, notamment des États, plutôt que des entreprises.

Il faut de la croissance, mais la période ne semble guère s'y prêter...

Nous sommes confrontés à un véritable enjeu qui est le redressement des déficits. Si nous ne réglons pas ce problème, nous ne serons plus crédibles. Mais pas au point de casser la machine ! Les grands groupes doivent continuer à envisager leur stratégie à long terme. Le "stop and go" coûte très cher et cela participe à la volatilité des prix. Avant tout, les sociétés doivent créer de la valeur, même si l'expression a mauvaise presse. Cela ne veut pas dire créer de la valeur uniquement pour l'actionnaire mais pour l'entreprise. Elles doivent avoir la liberté de s'adapter aux contraintes de leur marché. Il faut, par exemple, se préparer au fait que l'énergie restera chère. Nous devons continuer à investir sinon l'énergie sera encore plus chère.

Lorsque vous vous exprimez publiquement, cela soulève souvent des polémiques. N'êtes-vous pas tenté par le silence ?

Nous faisons face à des sujets difficiles. En prenant des responsabilités, j'ai appris que le silence, pour un groupe comme Total, passait pour de l'arrogance. À l'époque, nous ne passions pas à la télévision, ni dans les think tanks... C'était mal vu en interne. Aujourd'hui, nous vivons une période incroyable de changement. Les équilibres doivent être entièrement revus. En tant que grande société, nous n'avons pas le droit d'être absents du débat, au risque de passer pour des empêcheurs de tourner en rond.

Ferez-vous entendre votre voix lors de la campagne présidentielle de 2012 ?

Je ne compte pas m'exprimer sur des choses politiques. La politique énergétique, c'est différent. Que ce soit en période électorale ou non, c'est un sujet de tous les instants. C'est la vie !

Propos recueillis par Ludovic Dupin, Pascal Gateaud et Laurent Guez

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