REPRISETensions sur les approvisionnementsLes besoins de biens intermédiaires augmentent. Mais les fournisseurs ont réduit leurs stocks et leurs capacités. Du coup, les clients attendent.

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REPRISE

Tensions sur les approvisionnements

Les besoins de biens intermédiaires augmentent. Mais les fournisseurs ont réduit leurs stocks et leurs capacités. Du coup, les clients attendent.



Pas de pont de l'Ascension et travail le samedi. C'est le programme du mois de mai proposé par la direction aux salariés de l'usine Peugeot de Mulhouse qui seront volontaires pour effectuer ces heures supplémentaires. Avec la reprise du marché de l'automobile, dopé par les promotions des constructeurs et par les "5000 francs Balladur", l'industrie sort de sa léthargie. Et les acheteurs redécouvrent les angoisses de l'allongement imprévu des délais de livraison des fournisseurs, voire de la rupture d'approvisionnement. D'autant que les producteurs prodiguent des conseils de prudence à leurs clients réguliers. "Nos fournisseurs de demi-produits cuivreux nous ont demandé d'avancer nos commandes d'une semaine ou deux", explique Gilbert Béney, directeur des achats de Legrand. Dans le fil machine pour tréfilage, des industriels veulent maintenant passer commande pour le quatrième trimestre, par peur de manquer. Et l'automobile prend ses précautions en demandant aux sidérurgistes de bénéficier d'une priorité. "Il est important que l'ensemble de la filière soit approvisionnée", avertit Marc Coeuillet, de la Sogedac (Groupe PSA). En quelques semaines, l'ambiance a complètement changé. Dans certains secteurs, les quelques frémissements constatés en janvier se sont transformés en franche amélioration. Résultat: un gonflement des ventes chez les producteurs de biens intermédiaires, véritables baromètres de l'activité économique.

Deux fois plus de commandes

Pour le papier-carton, les carnets de commandes ont pratiquement doublé depuis le début de l'année. Les livraisons de polyéthylène basse densité linéaire, une matière utilisée pour les films d'emballage, ont progressé de 32%. Le sidérurgiste allemand Saarstahl a enregistré un bond de 40% de ses ventes sur le marché français. Beaucoup d'industries travaillent à pleine capacité. C'est le cas des unités d'électrozingage de Sollac, qui travaillent surtout pour l'automobile. L'espagnol Acenor (aciers de construction mécanique) a remis en service à Hernani, au Pays basque, une unité de traitement thermique arrêtée dans le cadre de son plan de restructuration. L'allemand Stolberger Metallwerke (laminés de cuivre) avoue faire travailler ses installations vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Chez Elf-Atochem, les unités de polyéthylène basse densité et de polystyrène sont utilisées à 100%. L'apparition, ici ou là, de véritables pénuries, l'allongement sensible des délais de livraison, la remontée des prix provoquent des achats de précaution. "Quand les gens restockent, cela va très vite. Quinze jours de production représentent une augmentation de 5% sur l'année", remarque Patrick de Malezieux, directeur général d'Ilva France. Tout se passe, en effet, comme si les industriels, appliqués à "réduire la voilure", tout au long de 1993 n'avaient pas voulu croire aux premiers signes d'amélioration. L'année 1994 a été abordée en France avec des stocks historiquement bas. Quant aux prix des matières premières, "ils étaient, en termes réels, descendus aux niveaux connus lors de la grande crise de 1930-1931", note Philippe Chalmin, animateur du rapport Cyclope consacré à l'analyse des marchés mondiaux. Depuis l'automne, le paysage a profondément changé, sous la poussée d'une très forte demande américaine, qui a drainé outre-Atlantique les excédents de production européenne dans de nombreux secteurs, tels l'acier, l'aluminium, le verre ou les plastiques. A partir de février, la Chine(dont la présence sur les marchés internationaux avait été moins sensible depuis que la Banque centrale avait imposé, en juillet dernier, des mesures d'austérité) est redevenue un importateur boulimique. Enfin, au cours des dernières semaines, la conjoncture européenne a commencé à s'améliorer, que ce soit en Italie, en Espagne ou en Allemagne.

Manque de personnel

Les restructurations industrielles, avec leur cortège de licenciements, de fermetures de capacités et de réorganisations techniques dans les usines, jouent aussi leur rôle. Ainsi, Saint-Gobain Vitrage profite de la fermeture d'une unité du groupe en Allemagne. Mais c'est la sidérurgie qui est le plus prise au dépourvu par l'afflux de commandes. Chez certains producteurs, on déplore le manque de personnel. Unimétal, lancé dans un vaste plan industriel, se révèle incapable de répondre à la demande. La fermeture d'Unimétal Normandie n'a pas encore été partiellement compensée par le nouveau four électrique de Gandrange, en Moselle, qui n'entrera en exploitation que le mois prochain. Sans compter la période de mise au point. La nouvelle coulée continue de Gandrange, qui fonctionne pour l'instant sur l'ancienne aciérie, pose de nombreux problèmes techniques. Avec une augmentation de plus de 20% de sa production de produits finis au cours du premier trimestre, la filiale d'Usinor manque d'acier. Résultat: le laminoir de Gandrange va chômer alors que les clients attendent! Dans les produits plats, les imprévus se sont accumulés en Europe. Difficultés techniques chez Sollac, qui a perdu 200000 tonnes de production pendant les deux premiers mois de l'année, chez Hoesch et chez Cockerill. Grèves chez le belge Boèl et dans la grande usine d'Ilva, à Tarente. D'où une pénurie de demi-produits d'autant plus sensible que la grande exportation se porte très bien depuis l'année dernière. En 1993, les ventes d'acier français hors de l'Union européenne ont progressé de 27% pour atteindre 4,1 millions de tonnes.

Capacités de réaction limitées

Les industries de base obéissent à de fortes contingences matérielles, liées à la manipulation de milliers de tonnes de produits et à la conduite d'outils puissants. Leurs capacités de réaction sont donc limitées. Or les utilisateurs, à commencer par l'industrie de l'automobile, ont misé sur la continuité des approvisionnements. Production en flux tendu, limitation du nombre de fournisseurs, procédures de qualité, de certification, d'agrément... Dans les périodes de redémarrage, la recette de la flexibilité est encore à trouver, surtout lorsqu'on sort d'une année épouvantable, où les contraintes financières ont conduit à réduire les stocks au-delà du raisonnable. Dans l'aluminium de seconde fusion, par exemple, "certains affineurs n'avaient plus qu'une ou deux semaines de stocks de déchets, alors que quatre semaines sont considérées comme un minimum", constate un professionnel. Les producteurs de biens intermédiaires comptent sur l'approche de la période estivale pour combler une partie de leur retard sur la demande. Pour l'instant, en effet, les perspectives d'activité de la rentrée sont encore floues. On peut donc espérer une détente, d'autant que l'Europe reste pénalisée par de nombreuses incertitudes économiques et politiques. Mais le fait que, dès juin, la plupart des grandes industries de base aient déjà pratiquement rempli leurs carnets de commandes jusqu'à la fin de l'année est plutôt bon signe. Un signe qui devrait conduire les acheteurs à prendre leurs précautions et, par là même, à alimenter le moteur de la reprise.







ACIER à CHAUD

Pénurie européenne, et même mondiale, pour les brames, billettes et coils à chaud.

Les lamineurs en panne de matière ne discutent plus les prix.

Les grèves et incidents techniques se sont succédé en Europe ces derniers mois alors que la demande repartait.



TÔLE ELECTROZINGUÉE POUR AUTOMOBILE

Les usines européennes tournent à plein. Délai de livraison : septembre.

Les constructeurs français ont accepté une augmentation de 230 francs par tonne pour les contrats 1994.

Début de tension également pour les tôles moyennement galvanisées. En revanche, calme plat pour les produits revêtus à destination du bâtiment.



ALUMINIUM DE SECONDE FUSION

Pénurie mondiale. Certains affineurs ne livrent plus qu'à leurs clients contractuels.

Au LME, le métal de seconde fusion vaut plus cher que le neuf. En France, le lingot est passé de 6-7 à 9-10 francs.

Problème russe dans le primaire, rareté du déchet pour le secondaire. C'est toute la filière aluminium qui est à la recherche d'un équilibre.



LAMINÉS DE CUIVRE

Pour les affaires "spot", les délais de livraison sont passés de quatre semaines fin 1993 à douze semaines au moins.

Des hausses de 6 à 8% sont maintenant monnaie courante.

Automobile et téléphonie sont à l'origine d'une forte demande. Certains fabricants de connecteurs risquent l'arrêt de production faute de matière première.



VERRE PLAT

Les capacités de production européennes sont fortement sollicitées. Chez Saint-Gobain Vitrage, le taux de saturation des outils a gagné cinq à sept points.

La hausse de 10 % des prix, annoncée en février, passe. Mais les transormateurs ont du mal à la répercuter.

Réductions de capacités et exportations vers les Etats-Unis assainissent

la situation de l'industrie européenne.



FIL MACHINE POUR TRéFILAGE

Pas de livraison possible avant septembre pour les commandes non programmées.

Après une hausse de 30 marks le 1er avril, une augmentation de 20 à 30 marks le 1er juillet est à prévoir.

Unimétal, l'un des leaders européens de ce produit, manque d'acier et affronte des problèmes techniques sur ses nouvelles installations.



ACIERS DE CONSTRUCTION POUR FORGE ET MéCANIQUE

Forte tension. Délai de livraison : septembre, voire octobre.

Au 1er avril, les aciers au carbone ont augmenté de 100 francs la tonne, et les aciers alliés de150 francs.Même hausse au 1er juillet, sauf pour le négoce (200 francs ).

Le redressement de la conjoncture automobile, du MTPS et la demande mondiale ont pris les sidérurgistes de court.



ACIERS DE CONSTRUCTION TRAITéS

Pour les aciers trempés-revenus destinés à la forge et à la mécanique, certains producteurs n'ont aucune capacité disponible avant novembre.

Le prix du dépannage dépend de la régularité des relations commerciales.

Stress grandissant, surtout dans l'automobile.



ACIERS INOXYDABLES

Même les nouveaux entrants sur le marché français, tel le finlandais Outokumpu, annoncent août comme délai de livraison.

Avec les écarts d'alliage et la remontée des prix de base, les tarifs ont déjà grimpé de 25 % environ depuis le début de l'année.

La forte concentration de cette industrie joue en faveur des producteurs.



PAPIER-CARTON

Les capacités de production tournent en moyenne à 90 %. Les délais de livraison sont passés d'une semaine à quatre ou cinq.

La pâte blanchie de fibres longues, dont les prix étaient tombés à 390 dollars la tonne fin 1993, est à 510 dollars. On parle de 560 dollars pour juin.

Impression-écriture comme emballage marchent bien. Les carnets de commandes ont quasi doublé.



POLYSTYRÈNE

Les usines tournent à 95-100%. Certains, tel Elf-Atochem, ont mis en place un système d'allocations.

Au deuxième trimestre, les prix à la tonne sont en hausse de 500 francs. D'autres hausses sont en vue.

Depuis trois mois, les exportations européennes ont doublé. Les stocks sont inférieurs à trois semaines de consommation. Tension persistante.



POLYéTHYLÈNE

Les usines tournent à fond. Allongement des délais de livraison pour les films en polyéthylène.

Les prix sont passés de 3,80 francs le kilo à 4 francs depuis la fin 1993. Les producteurs visent 4,50 francs.

Progressions en volume étonnantes pour des produits classiques: + 7 % pour le PEBD radicalaire et + 10% pour le PEBD linéaire au cours du premier trimestre sur le marché européen.



FIBRES POLYESTER

Pénurie de PTA (acide polytéréphtalique), matière première des fibres polyester.

Les prix sont en augmentation de 10 à 15 %.

Le manque de coton dans le monde, résultat d'une mauvaise récolte en République de Chine populaire, entraîne une demande accrue de fibres polyester.

Les affaires de l'emballage reprennent. Mais il ne souffre pas, comme l'automobile, d'un manque de fournitures. Pour ce dernier secteur, le manque de matières oblige déjà à des aménagements de production.



Les "stocks mirages" du marché de Londres

Avec 2,6millions de tonnes accumulées dans les stocks du London Metal Exchange, la situation de l'aluminium est bien compromise. Pourtant, depuis quelques semaines, les fondeurs du monde entier sont à la recherche d'aluminium de seconde fusion, dont les prix ont maintenant dépassé ceux du métal neuf. Chez les producteurs d'aluminium primaire, qui ont diminué leur production, les délais de livraison s'allongent. Ce paradoxe s'explique. Les entrepôts du LME, exutoires faciles pour les productions russes, contiennent un métal d'une qualité incertaine. Pour la seconde fusion s'ajoute le problème du vieillissement des lingots, rapidement impropres à une production de qualité. Le LME est devenu un outil financier incontournable, mais pas au point d'être un indicateur fiable de la réalité matérielle de l'industrie.



Le casse-tête des acheteurs

Pour certains produits, parler de pénurie n'est pas exagéré. C'est le cas, par exemple, des aciers de construction pour la forge et la mécanique. Même les grands constructeurs d'automobiles commencent à s'inquiéter sérieusement. "Nous sommes entrés dans une période où nous risquons des ruptures d'approvisionnement", constate Elie Blanco, directeur de l'usine Massey-Ferguson de Beauvais. Le constructeur de matériel a bien du mal à trouver l'acier pour faire face à une augmentation de 20% de son programme de production. "Nous avons cherché de nouvelles sources partout en Europe, et même aux Etats-Unis, mais la pénurie est générale. Nous ne sommes pas assurés de pouvoir couvrir nos programmes dans les mois qui viennent", ajoute Elie Blanco. Pour l'instant, l'usine s'en sort, notamment en achetant des barres de diamètre plus grand que prévu, qu'il faut ensuite usiner aux cotes voulues pour la fabrication des pignons et arbres de transmission.

Prix doublés

Pour Potain, la situation est également inconfortable. La société du groupe Legris fait face à un surcroît de commandes de grues. "Mais nous n'arrivons pas à trouver des aciers mécaniques traités, même hors de nos marchés traditionnels", remarque Georges Desbrières, responsable des achats, convaincu qu'il y a dans la situation une part de pénurie artificielle. En cherchant un peu partout dans le monde, jusqu'au Brésil et en Afrique du Sud, Georges Desbrières a trouvé des solutions de rechange en achetant des produits non traités. Mais il faut après trouver le fournisseur disposant des installations adaptées à des barres de 6mètres. D'où un surcoût entraîné par les prestations de services et les frais de logistique. "Cela nous revient à 8 à 10 francs le kilo, au lieu de 4francs pour nos achats traditionnels", constate Georges Desbrières.

USINE NOUVELLE - N°2455 -

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