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L'Usine de l'Energie

Reportage : La Dordogne n'est pas « maso-schiste »

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Publié le

Enquête La résistance contre les gaz de schiste s'organise dans le département. Élus locaux, associations et collectifs de citoyens opposent une résistance farouche à la fracturation hydraulique.

Les appareils photos crépitent pour immortaliser la cathédrale Saint-Sacerdos. Sur les terrasses de cafés ombragées, quelques touristes profitent des derniers feux de l'été. Plus loin, un petit groupe d'Anglais s'extasie devant le charme « so french » de la cité médiévale de Sarlat. Difficile d'imaginer qu'il y a un an, quelque 400 manifestants battaient le pavé de la capitale du Périgord noir. Seule une affichette collée sur la devanture d'une crêperie témoigne de l'opposition des Périgourdins à l'exploration des gaz de schiste : « Appel à la résistance, rassemblement à Sarlat le samedi 18 juin 2011 ».

Les manifestations contre le gaz de schiste sont moins nombreuses depuis l'interdiction de la fracturation hydraulique décrétée par le gouvernement de François Fillon en juillet 2011. Mais le Sarladais reste mobilisé. À l'image de l'opération « cartes postales » lancée par l'association Vigilance Périgord à la veille de la conférence environnementale. « Le gaz de schiste n'est pas la bonne solution aux problèmes économiques de la région » ; « Ne manquez pas la transition énergétique » ; « Non le Périgord ne veut pas de cette abomination qu'est l'exploitation du gaz de schiste », peut-on lire sur les courriers envoyés à Arnaud Montebourg, le ministre du Redressement productif.

Par voie de presse

Trois demandes de permis d'exploration en cours d'instruction concernent la Dordogne. Le permis dit de Cahors (Lot), déposé par la société britannique 3Legs Oil and Gas ; celui de Beaumont-de-Lomagne (Tarn-et-Garonne) de l'américain BNK Petroleum ; et celui de Brive-la Gaillarde (Corrèze) du singapourien Hexagon Gaz. Dans ce département vert, très touristique, l'opposition à l'exploration et l'extraction de gaz de schiste rassemble au-delà des sensibilités politiques. Droite, gauche, écolos : tout le monde est contre. « Vous aurez du mal à trouver une seule personne pour dans le Lot », assure Germinal Peiro, le député-maire (PS) de Castelnaud. La pilule ne passe pas. « J'ai appris, comme tous les autres élus concernés, que ma commune figurait sur une demande de permis en lisant la presse, déplore l'élu. Même le sous-préfet de Sarlat n'était pas au courant. »

Dans le village voisin de la Roque-Gageac, le maire (UMP) Jérôme Peyrat, ex-conseiller spécial de la ministre de l'Écologie Nathalie Kosciusko-Morizet à l'époque, jure, lui aussi, l'avoir appris par les médias. « On se croirait revenus au temps du Moyen-Âge, où ces seigneurs de Paris décidaient depuis leur château. Les gens ont été très choqués que tout se fasse dans leur dos », assure de son côté Frédéric Inizan, conseiller municipal Europe Écologie - Les Verts de Sarlat.

Et les industriels à l'origine des demandes de permis ? Aucun élu n'a jamais eu le moindre contact avec eux. Outre le manque de concertation, les élus locaux redoutent les dégâts économiques que provoquerait une exploitation de gaz de schiste dans la région. « Le tissu industriel est modeste, notre agriculture en perte de vitesse. C'est le tourisme qui nous fait vivre. Notre seul atout est notre qualité de vie, nous ne voulons pas nous laisser polluer », résume Germinal Peiro, en montrant de la main le château fort de Castelnaud qui accueille plus de 220 000 visiteurs par an. En mai, il a pris la tête d'une commission d'information et de vigilance sur l'exploration et l'exploitation du gaz de schiste, créée par le conseil général de la Dordogne.

Son rival politique, Jérôme Peyrat, partage ce même souci de défendre le patrimoine vert de la Dordogne. « Vous avez vu comme c'est beau ! Il n'est pas envisageable que des derricks viennent se greffer sur ce paysage », proteste-t-il. Les opposants à l'hydrocarbure ont beau jeu de rappeler que l'Unesco vient de classer le bassin de la Dordogne en réserve de biosphère « pour la qualité de son patrimoine naturel » et sa très riche biodiversité. Les élus ne se battent pas seuls : ils luttent avec les associations et collectifs anti-gaz de schiste, qui avancent des arguments sur l'économie locale du tourisme et dénoncent d'ores et déjà les dégâts environnementaux.

Travail de veille

Pour rencontrer l'un de ces militants, il faut se rendre à Cénac-et-Saint-Julien, à quelques kilomètres de Sarlat. C'est dans cette commune de 1 200 habitants que siège l'association Vigilance Périgord. Dans la salle de la mairie, Bernard Pasquier, le secrétaire général de l'association, et Jean Labrot, adjoint au maire, reçoivent ensemble. D'anciens membres du collectif Non au gaz de schiste 24 ont créé, en mars, Vigilance Périgord. Le bureau est constitué de plusieurs retraités de différents bords politiques qui « aiment leur terre ». Leur message est clair : la fracturation hydraulique est trop consommatrice d'eau et bien trop polluante. Ils n'en veulent pas.

« Les pétroliers nous prennent pour des imbéciles, s'indigne Bernard Pasquier. Nous ne sommes pas pour un retour à la bougie, nous voulons juste des alternatives pérennes. » Parmi les faits d'armes des militants : l'organisation d'une manifestation dans les rues de Cahors qui a mobilisé près de 5 000 personnes et la projection, à plusieurs reprises, du film « Gasland », le documentaire choc de l'américain Josh Fox sur les conséquences écologiques de la fracturation hydraulique aux États-Unis. « Il a été projeté pour la première fois au cinéma de Sarlat en mars 2011. Plus de 400 personnes s'étaient déplacées, les gens étaient assis par terre », se souvient Bernard Pasquier.

Avec peu de moyens, les militants s'organisent pour sensibiliser la population. À la fin d'une des projections, un ancien ingénieur d'Esso a présenté, devant un public médusé, les dangers de la fracturation hydraulique. « Nous réalisons aussi un gros travail de veille, en recensant les articles de presse, les émissions et les études qui paraissent sur les gaz de schiste, détaille Bernard Pasquier. Nous sommes aussi en lien avec les collectifs d'autres départements, comme l'Ardèche, pour nous tenir au courant. » Leur grand chantier en cours consiste à trouver des laboratoires indépendants pour mesurer la qualité des eaux de la Dordogne et des nappes phréatiques afin d'avoir des données de référence.

Aux mains des élus

« Il n'y a aucune exploitation de gaz de schiste au monde qui ne soit pas dommageable pour l'environnement. Des études scientifiques, notamment de l'Agence américaine de protection de l'environnement, le montrent », affirme Germinal Peiro. Mais ne pourrait-on pas, au moins, aller voir ce que recèle le sous-sol ? La réponse des opposants est sans appel : il n'y a qu'un pas entre l'exploration et l'exploitation. Pour eux, c'est donc hors de question. Et si l'extraction était tout de même autorisée en France ? « Il y aurait une résistance très forte. Je ne les laisserais pas faire », poursuit le député-maire. « Ce sera la révolution, on sortira les fourches ! », menace Jean Labrot.

De leur côté, ni le Medef du Périgord ni la chambre de commerce et d'industrie de Dordogne n'ont pris jusqu'ici position sur le sujet, laissant le débat aux mains des élus. Dans le département voisin du Lot-et-Garonne, également concerné par le permis de Beaumont-de-Lomagne, les conseillers régionaux membres de la mission d'information sur le gaz de schiste se sont rendus du 3 au 11 septembre au Québec, puis en Pennsylvanie, pour visiter les exploitations de gaz de schiste. « Les pétroliers se prennent pour des JR dans "Dallas", seulement la France n'est pas le Texas », assène Jérôme Peyrat. Pour l'instant, les groupes pétroliers ne sont pas près de vivre leur rêve américain avec le gaz de schiste du Périgord.

L'Île de France, toujours mobilisée

Ils ont décidé de se rappeler au bon souvenir du gouvernement à l'occasion de la Journée internationale contre la fracturation hydraulique, le 22 septembre. La dizaine de collectifs anti-gaz de schiste du Bassin parisien a prévu d'organiser un grand rassemblement à Tournan-en-Brie (Seine-et-Marne). Dans l'est de ce bassin, qui compte déjà des gisements pétroliers conventionnels en cours d'exploitation (2 000 puits ont été forés), la mobilisation contre le pétrole de schiste reste très vive. Alors que plusieurs permis de recherche de pétrole conventionnel sont à l'instruction (Pithiviers, Ozoir-la-Ferrière, Chevry, Yvelines, Plaisir), les opposants, élus compris, redoutent que les industriels n'aient pas abandonné l'idée de chercher du pétrole de schiste.

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