RECYCLAGECOMMENT DÉMANTELER LES PLATES-FORMES PÉTROLIÈRESLa fin de l'exploitation des petits gisements de mer du Nord va obliger les compagnies à intervenir massivement pour détruire leurs installations abandonnées. Les solutions existent.

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COMMENT DÉMANTELER LES PLATES-FORMES PÉTROLIÈRES

La fin de l'exploitation des petits gisements de mer du Nord va obliger les compagnies à intervenir massivement pour détruire leurs installations abandonnées. Les solutions existent.



Shell n'ira pas en enfer, comme le réclamaient à cor et à cri les écologistes allemands, l'Eglise évangélique ou le gouvernement du chancelier Helmut Kohl. Mais si le deuxième groupe pétrolier mondial a dû baisser pavillon, Brent Spar aura valeur d'exemple pour l'élimination de ces encombrantes structures dont personne, il y a peu, ne songeait qu'il faudrait un jour s'en débarrasser. Cinq pays, sur les neuf qui ont participé le 9juin à la Conférence sur la protection de la mer du Nord, se sont prononcés en faveur de la "destruction à terre, sans danger et sous contrôle, des plates-formes désaffectées". Un engagement repris le 21juin par Ritt Bjerregaard, le commissaire européen chargé de l'environnement, qui se déclarait hostile à toute nouvelle tentative de destruction en mer des plates-formes.

Un véritable challenge technique et industriel

La décision est importante, car, dès ces prochains mois, d'autres plates-formes abandonnées vont connaître le sort de Brent Spar. Exxon négocie avec le gouvernement norvégien - qui supportera 80% du coût de l'opération - l'abandon de son ancienne plateforme d'Olin, qu'il voudrait couler et transformer en récif artificiel et, du même coup, en "ferme de reproduction" pour poissons et crustacés. Elf, lui aussi, discute avec les autorités d'Oslo le devenir de sa plate-forme de North-East Frigg, qu'il souhaiterait couler par 700mètres de fond dans le Nodstrandsfjord. Les Norvégiens, pour leur part, voudraient que seule la base en béton de 7000tonnes soit coulée, mais que le reste soit remorqué jusqu'à la côte pour y être recyclé. Cette année également, le groupe pétrolier français prévoit d'arrêter East Frigg. Dans deux ans, le gros du gisement de Frigg sera abandonné, et, entre 1998 et 1999, le champ d'Heimdal. Trois nouvelles plates-formes, une de production et deux de forage, forcément "écologiques", remplaceront avant la fin de cette décennie les sept "vieilles" plates-formes d'Ekofisk, sur un socle qui, malgré les travaux exceptionnels pilotés par Technip pour le rehausser de 6mètres, continue de s'enfoncer. "Nous sommes au début de la courbe d'expérience. Il y a encore beaucoup d'inconnues sur les challenges techniques et industriels que représente la disparition des plates-formes pétrolières offshore", déclarait Tim Eggar, ministre britannique de l'Industrie et de l'Energie, en présentant, le 18février dernier, les nouvelles règles d'abandon de ces plates-formes en application du Petroleum Act de 1987. Pour les petites plates-formes métalliques (environ 1000tonnes pour le "jacket", c'est-à-dire le support pour l'essentiel immergé, et quelque 800tonnes pour les modules placés sur le pont), les techniques de dépeçage, par tranches successives, sont depuis longtemps maîtrisées. Principalement par les compagnies américaines qui opèrent dans le golfe du Mexique, où se trouvent plus de 2260 des 6700sites offshore en exploitation dans le monde. Chaque année, 100 à 150 de ces structures métalliques installées sur de faibles fonds sous-marins sont débarrassées de leurs effluents, désolidarisées de leurs fondations par des charges creuses qui permettent une coupe ciblée. Nombre de compagnies choisissent l'immersion de ces structures dans des "cimetières" très précisément délimités, où ces épaves finissent par abriter une faune et une flore abondantes - la solution la moins coûteuse qui est parfaitement acceptée par les autorités américaines. Pour les plates-formes les plus proches des côtes, les structures métalliques sont soit tractées à terre avant d'y être ferraillées, soit découpées sur place. Ce découpage est opéré par des outils mécaniques évoluant de l'intérieur ou de l'extérieur des piliers de la plate-forme ou par des jets de sable ou d'eau sous forte pression avec grenaille et abrasifs. "Tout est démontable, explique un expert français, sauf la fixation dans le sous-sol sous-marin, laquelle, souvent, peut représenter jusqu'à 150 à 200mètres." Ces opérations, classiques et sans difficultés techniques particulières, sont généralement sous-traitées à des contractants locaux disposant d'importants engins de levage et de très grandes barges. Les mêmes techniques seront demain utilisées pour la destruction des monstres d'acier pesant jusqu'à 70000 tonnes. Seul problème non résolu: les énormes embases en béton, pour lesquelles Jean-Luc Laurent, directeur de l'eau au ministère de l'Environnement, estime qu'il "n'existe pas de technologie de démantèlement". Les compagnies vont observer avec attention les méthodes que retiendra Shell pour éliminer les résidus composés de métaux lourds toxiques laissés par des années de stockage de brut dans les soutes de Brent Spar. Elles prendront également en compte le lieu qui sera finalement retenu pour éliminer ces plates-formes, très souvent hautes de 150mètres. Il leur faudra traiter avec les grands spécialistes de l'étude et de la pose, qui seront demain des grands de la dépose, que sont le franco-américain McDermott-ETPM et l'alliance Bouygues Offshore-Saipem, que l'on dit en cours de constitution.

L'arrivée de plates-formes auto-déplaçables...

Sur des champs pétroliers qui seront ces prochaines années de moins en moins productifs et devront, pour la plupart, être rentabilisés sur des périodes plus courtes (de sept à dix ans), compagnies et ingénieristes vont devoir mettre en place de nouvelles générations de plates-formes réutilisables, toujours constituées de systèmes tubulaires, mais plus respectueuses du milieu naturel et parfaitement acceptables, par principe, pour les intégristes de l'environnement. Dès leur conception, et jusqu'à leur destruction définitive. Les unes et les autres, depuis longtemps déjà, s'y préparent. British Petroleum va mettre en place à partir de septembre prochain une plate-forme de forage et de production, dite TPG500, conçue et développée depuis huit ans par Technip. Elle sera expérimentée en vraie grandeur pour la mise en exploitation de son gisement d'Harding, en mer du Nord. Assemblée sur les chantiers de Hyundai en Corée, puis tractée, via le canal de Suez, jusqu'au site de production, cette plate-forme flottante, avec ses trois piliers relevés, est auto-déplaçable et auto-installable. Ce qui, assurent ses concepteurs, permet des économies substantielles, de l'ordre de 30%, par rapport à une plate-forme classique. Parvenue sur le site de production, ses pieds coulissent et sont arrimés au fond de l'eau, soit à des blocs de béton servant de réservoirs de stockage et eux aussi amovibles, soit à des ancrages métalliques. Le tout est rapidement déconnectable. Les fondations peuvent être arasées, le site marin retrouvant alors son écosystème initial. La plate-forme est réutilisable sur d'autres sites, pour autant, naturellement, que les conditions d'exploitation du gisement soient comparables. La TPG500, qui est proposée en de multiples versions et dont les prix s'échelonnent entre 50 et 600millions de dollars, peut opérer sur une profondeur d'eau de 160mètres au maximum (dans les conditions météorologiques particulièrement difficiles de la mer du Nord). Elf installe actuellement la plate-forme flottante avec douze ancrages fixes, conçue par ETPM et Technip, qui exploitera, à partir de 1996 et pour une durée de trente ans, le gisement de N'Kossa, à 60kilomètres des côtes du Congo. Une barge en béton précontraint, construite par Bouygues aux chantiers de La Ciotat, supportera l'ensemble des équipements, d'un poids total de 30000tonnes. Longue de 220mètres et large de 46mètres, cette véritable usine flottante, dite NKP (compression de gaz, génération électrique, production d'huile prévue de 120000barils par jour, traitement et réinjection de gaz, injection d'eau, habitation pour 160personnes), pourra être déplacée sur un autre champ, reliée avec des flexibles à d'autres puits qu'il sera facile de débrancher à la fin de leur utilisation. Elle sera intégralement détruite après son exploitation, sans laisser de trace. Un système flottant semblable, sans pollution aérienne ni marine, pourrait être monté sur d'autres sites. Même en mer du Nord, au prix d'une tourelle d'ancrage en un point de la barge lui permettant de pivoter autour d'un axe pour supporter des conditions météorologiques difficiles et d'évoluer par de faibles profondeurs (de 60 à 70mètres).

... et d'un nouveau système de "pont intégré"

Elf, sur le site de Cobo, en Angola, et Qatargas, associé à Total, sur le gisement de North Field, vont utiliser un système dit de "pont intégré" baptisé Unideck TPG, également développé par l'ingénieriste français. Son principe: un pont composé d'un seul module, installé en une seule fois sans recours aux grues de levage, mais à l'aide d'une classique barge de transport en mer. Il est construit à terre, entièrement testé, puis remorqué sur barge jusqu'au site de production et installé sur le jacket par ballastage de la barge entre les jambes du jacket. Une telle plate-forme peut être installée en moins de six heures. Là aussi, tout est conçu pour ne laisser aucune trace après l'abandon du champ. Alain JEMAIN



Les plates-formes fixes en europe en 1995

Royaume-Uni 195

Pays-Bas 116

Italie 114

Norvège 61

Russie 51

Danemark 32

Grèce 5

Espagne 4

Allemagne 3

Irlande 2



Un pactole de plus de 50 milliards de francs

Vingt ans après le démarrage de l'exploitation du pétrole de la mer du Nord, les premiers champs s'épuisent. Douze plates-formes offshore ont déjà été abandonnées, dont huit dans la zone britannique. Quelque 409 autres devront être mises au rebut avant 2010. Avec une nette accélération à partir de l'an 2000. Le rythme sera plus ou moins rapide, selon l'évolution des cours du baril, les fluctuations du dollar et, également, l'évolution des techniques de récupération de l'huile et du gaz sur les gisements. Environ 6200 plates-formes sont en activité dans le monde. Pour la quasi-totalité, il s'agit de plates-formes en acier installées dans de faibles profondeur d'eau. Une cinquantaine sont des plates-formes en béton, opérant, le plus souvent, pour le compte de groupes pétroliers français ou norvégiens. Les marchés ouverts par ces défis représenteraient quelque 26 milliards de francs pour les plates-formes dans la zone britannique, 15milliards dans la zone norvégienne et 9milliards dans les zones néerlandaise et danoise.

USINE NOUVELLE N°2509

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