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"Radioactive" de Marjane Satrapi, l'hommage à Marie Curie, l'anti-héroïne

Christophe Bys , , , ,

Publié le , mis à jour le 10/03/2020 À 15H16

Vidéo Dans un biopic original, Marjane Satrapi rend hommage à celle qui fut un de ses modèles : Marie Curie. Cela donne Radioactive un film consacré à la moins star des personnalités, retraçant la vie de la double lauréate du prix Nobel... et entamant une réflexion sur les conséquences de la science. Explosif forcément. 

Radioactive de Marjane Satrapi, l'hommage à Marie Curie, l'anti-héroïne
L'actrice britannique Rosamund Pike, exceptionnelle en Marie Curie, est une des raisons d'aller voir ce film.
© Studiocanal DR

Il est des mythes tellement puissants qu’on finit par croire qu’on sait tous d'eux, quand on ne s’arrête finalement qu’à deux ou trois images d’Epinal. Ainsi en va-t-il de Marie Curie, célébrée pour ses deux prix Nobel, mère d’Irène Joliot Curie, née en Pologne devenue une icône en France... et puis c’est à peu près tout.

 

Derrière le mythe, la femme engagée

Ce n’est pas le moindre des mérites du film de Marjane Satrapi que de redonner de la profondeur et de la complexité à cette image pour manuel d’histoire de la IIIe république. Qui sait que cette femme devenue une icône absolue a été haïe de son vivant ? Parce que polonaise, parce que découvreuse du radium, un élément dont on pressentait le danger et parce qu’après la mort de Pierre Curie, elle vivait avec un éminent collègue de leur laboratoire, le professeur Paul Langevin ? Qui se souvient qu’on l’accusera alors d’être "l’étrangère qui vole l’époux d’une brave Française" ? Car l’héroïne française était née Skodowska.

Ce film rappelle aussi à ceux qui l’auraient oublié ou qui ne l’ont jamais su l’engagement, le combat de la physicienne multi-primée au moment de la Première Guerre mondiale. Elle se battra en faveur de la création de sortes d’unités mobiles de radiographie "pour éviter qu’on n’ampute de jeunes hommes victimes d’une simple entorse".

 

Livre d'images animé

Marjane Satrapi a indiqué que Marie Curie a été une de ses héroïnes. Et cela se voit dans le film, où il reste quelque chose du regard d'enfant sur la scientifique. L'oeuvre donne l'impression parfois d'être une sorte de livre d'images qui serait animé et c'est un des mérites esthétiques de ce film. L'image est très soignée, avec une présence d'une lumière quasi permanente, rappelant la puissance de la radioactivité, qui semble prête à tout moment à brûler le successeur numérique de la pellicule d'antan. Le flm comporte aussi des scènes de nuit d'une incroyable beauté. On retrouve là tout le talent de Marjane Satrapi, dont les romans graphiques en noir et blanc irradient une puissance incroyable. 

Le plus intéressant dans ce film est le choix fait de refuser tout portrait psychologique de Marie Curie. Pas de place pour les atermoiements ou les discussions sur le « ressenti », comme on dit maintenant. Mais pas question non plus de faire de la scientifique une héroïne de la science. Le film la montre à hauteur de femme et cela produit un effet déstabilisant, tant on a été habitué aux biopics qui font de leurs sujets des personnalités 24 heures par jour sept jours par semaine, conscients de leur grandeur même quand ils vont acheter du pain. Il y a une certaine simplicité, une rudesse dans la manière de vivre de Marie Curie. Elle est une femme. Elle fait de la recherche. La distance que cela crée est intéressante car elle déstabilise le spectateur d’autant que la performance de Rosamund Pike, l’actrice qui incarne Marie Curie est formidable, à l'instar d'une distribution au même niveau. 

 

Hiroshima sans le contexte historique

D'autres choix sont plus discutables. A commencer par le choix de tourner en anglais, une décision rendue nécessaire pour une exploitation internationale du film. Après tout, le cinéma est un art de convention et on peut escompter qu'on parlait donc la langue de Charles Darwin à Paris en 1900.

Plus gênantes sont les scènes introduites dans la narration chronologique du film, où Marie Curie fait un malaise et sur le chariot d'hôpital revit sa vie en flashbacks. Pour casser la linéarité de la narration, la réalisatrice introduit des scènes postérieures au récit visant à illustrer les applications nombreuses des découvertes du couple Curie : traitement du cancer, mais aussi catastrophe de Tchernobyl ou bombardement d'Hiroshima. Cette dernière séquence est particulièrement problématique, décrivant le Hiroshima d'avant la bombe comme une sorte d'Eden massacré, sans aucune indication du contexte historique. 

A l'inverse, la reconstitution d'un atomic pique-nique (quand des touristes venaient voir les explosions atomiques en plein désert du Nevada dans les années 50) est d'autant plus effrayante qu'elle représente l'effet d'une explosion nucléaire sur des mannequins de celluloïd. 

Ces réserves mises à part, le film de Marjane Satrapi, outre ses qualités esthétiques, rappelle la puissance de la figure méconnue de Marie Curie. Faire un biopic d'une femme dont le comportement était visiblement aux antipodes du star system est une gageure hautement relevée. 

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