Quotidien des Usines

Questions sur le grand emprunt

Christophe Bys ,

Publié le

Avec la perspective du grand emprunt reviennent les débats sur le caractère excessif de l’endettement de la France. Que le montant de la dette ait augmenté pendant la crise, nul ne le conteste. Toutefois, s’il est une chose à dénoncer, ce n’est sûrement pas la croissance récente du déficit budgétaire. Aurait-on préféré que le gouvernement ne fît rien, et, qu’alors que la croissance mondiale s’effondrait, il décidât d’un plan de rigueur pour réduire notre endettement ? Les effets sur l’activité auraient été catastrophiques. Il fallait creuser les déficits en 2008 et en 2009 : quand la dépense privée s’effondre, les Etats n’ont guère d’autre solution que de s’y substituer. Peut-être aurait-on pu obtenir ce déficit en dépensant mieux, peut-être que les modalités du plan de relance n’étaient pas les meilleurs. Peu de personnes, à part quelques hyper-libéraux, pour lesquels l’intervention de l’Etat est mauvaise par nature, ne pensent à contester la nécessité d’un plan de relance. Personne ne devrait donc venir ensuite critiquer le niveau de la dette publique qui en résulte mécaniquement.

L'épargne, une passion française
Les 35 milliards du grand emprunt ne devraient pas davantage entretenir la polémique. La somme peut être supportée sans dégradation de sa note d’emprunteur de la France, donc sans hausse à venir du taux d’intérêt. Le projet prévoit d’investir dans des dépenses d’avenir. Or, tout le monde sait que la France soufre d’un déficit d’investissement chronique depuis de nombreuses années.

Le vrai débat devrait porter sur les raisons qui font que c’est l’Etat qui doit se substituer au rôle qui échoit normalement aux entreprises. Car la France est un drôle de pays, où les ménages adorent épargner – le taux d’épargne des Français est parmi les plus élevés au monde – tandis que les entreprises investissent relativement peu. Certains historiens y voient un déterminant de notre identité économique nationale – pour reprendre une expression dans l’air du temps. Tout viendrait de l’ancien régime, quand déjà les épargnants français préféraient souscrire à la dette du monarque plutôt que d’investir dans la technique. D’où le retard de la France sur l’Angleterre au moment de la Révolution industrielle. Il est tentant de leur donner raison. Après, tout un peuple qui aime épargner est un peuple qui a peur de l’avenir. Et comment s’étonner qu’un peuple peureux préfère la rente certaine des titres publics aux rendements aléatoires de l’aventure industrielle. D’où l’intervention de l’Etat pour soutenir l’investissement.

Réformer la gouvernance
La question est donc de savoir si les 35 milliards aideront à préparer le futur ou non. Le rapport remis par la commission dirigée par Alain Juppé et Michel Rocard préconise de mettre le paquet sur l’enseignement supérieur et la recherche. Un choix étonnant avec la gouvernance actuelle du système universitaire. Exigeons que ces 16 milliards investis dans le système éducatif s’accompagnent d’une vraie réforme de l’enseignement supérieur. Il y a peu, Gérard Berry, titulaire de la chaire informatique et sciences numériques au Collège de France, racontait dans une émission radiophonique comment ses recherches étaient financées aux Etats-Unis. Des entreprises lui allouaient une somme, à charge pour lui d’être en mesure de présenter à échéance des résultats convaincants. A l’inverse, expliquait-il, le chercheur français passe son temps à remplir des dossiers pour obtenir des financements et justifier des dépenses. Difficile de mieux expliquer pourquoi le retard de la recherche n’est pas qu’une question de manque de moyens...

Sans vouloir jouer les oiseaux de mauvais augure, injecter 16 milliards d’euros peut-il être LA solution quand les nombreux maux de l’éducation supérieure demeurent ? Il faudra donc être très vigilant sur la gouvernance des sommes allouées. La commission Juppé Rocard fait des préconisations en ce domaine. Il serait souhaitable qu’elle impose aussi des exigences de rendement du capital investi. Peut-être avec un horizon temporel plus éloigné que celui de l’investissement privé. Si le grand emprunt revient à verser des espèces dans un tonneau des Danaïdes, il aura raté son but.

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