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L'Usine de l'Energie

Que devient Tchernobyl, la Pompéi du communisme, 30 ans après l'accident nucléaire ?

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Publié le , mis à jour le 26/04/2016 À 14H19

Reportage Trente ans après la catastrophe nucléaire, la zone d’exclusion autour de la centrale est une immense jachère figée dans le temps. L’arche géante qui abritera le premier sarcophage érigé dans l’urgence doit être installée en novembre.

Que devient Tchernobyl, la Pompéi du communisme, 30 ans après l'accident nucléaire ?

Deux cents salariés en uniforme bleu marine attendent sagement leur tour pour recevoir leur briefing hebdomadaire. Derrière eux, des vitraux colorés glorifient la science, le progrès et l’atome. Dans la salle de réunion, le décorum a conservé quelques restes du faste soviétique. Une immense tenture aux couleurs de l’Ukraine encadre une photo géante des quatre réacteurs de la centrale de Tchernobyl en état de marche sous un ciel bleu. Assis à un pupitre massif, Igor Ivanovich Gramotkin, la mine sombre, s’apprête à motiver ses troupes. Impossible d’imaginer un sourire sur le visage du directeur général de Tchernobyl.

À l’extérieur du bâtiment administratif, situé à quelques centaines de mètres des réacteurs, tout n’est que ruines et désolation. L’un des ouvriers pointe la « skyline de Tchernobyl », les quatre réacteurs de la centrale Lénine, dont la tranche numéro 4 a explosé en 1986, contaminant une bonne partie de l’Europe. Entre les murs éclatés, un premier sarcophage avait été construit en urgence par les Soviétiques, immédiatement après l’accident, puis renforcé au milieu des années 2000. Un ensemble de bric et de broc, qui contient encore plusieurs centaines de milliers de tonnes de déchets radioactifs et 170 tonnes de combustibles. Sa fragilité saute aux yeux ! En 2013, l’un des bâtiments jouxtant le réacteur avait cédé sous le poids de la neige.


Le sarcophage construit dans l'urgence a fini par se fissurer. Il a dû être renforcé entre 2004 et 2008 mais reste très fragile. Crédits Ludovic Dupin. 

Les réacteurs à l’abandon sont dégradés par la corrosion. Ils inquiètent. De vraies incertitudes subsistent sur l’état radiologique qui règne en leur sein. En particulier dans l’unité numéro 2, qui a subi un lourd incendie en 1991. Quelques centaines de mètres plus loin, des grues rappellent que les réacteurs numéros 5 et 6 étaient en construction lors de l’accident. Leur chantier a été brutalement arrêté et depuis elles n’ont pas bougé. 

Paysage apocalyptique

Trente ans après la catastrophe, la centrale de Tchernobyl et la zone d’exclusion qui l’entoure, d’un rayon de 30 kilomètres, ne sont qu’une vaste jachère pétrifiée dans le temps. Cette zone à l’extrême nord de l’Ukraine est perdue pour les 70 000 ans à venir… Une temporalité qui donne le vertige. Pourtant, en marchant autour de ces monstres radiologiques, rien ne laisse imaginer le danger mortel des radiations. Le corps humain est incapable de donner le moindre signe d’alerte. Ni les meutes de chiens errants ni la forêt dense qui couvre 70 % de la région ne laissent imaginer la contamination. Seules les centaines de panneaux ornés du symbole trisecteur sont là pour le rappeler. Quant aux mesures de sûreté, elles paraissent dérisoires. À 300 mètres du réacteur accidenté, les visiteurs ne portent ni combinaison, ni gants, ni surchaussures. Seule consigne : ne pas s’asseoir par terre et ne pas déposer d’objets. Les vieux détecteurs de radiations que l’on passe en traversant la limite des zones d’exclusion (10 et 30 kilomètres) ne rassurent pas totalement. Difficile de ne pas penser aux victimes de la catastrophe. Tchernobyl aurait provoqué la mort de 31 personnes selon les autorités soviétiques, 4 000 selon l’Organisation mondiale de la santé et 93 000 selon Greenpeace.

L’Arche, mégastructure mobile
35 000 tonnes, soit cinq fois le poids de la tour Eiffel
110 mètres de hauteur et 165 mètres de longueur pour une portée de 260 mètres, de quoi contenir aisément Notre-Dame-de-Paris
86 000 mètres carrées recouverts, l’équivalent de 12 terrains de football
2 ponts roulants de 100 mètres et 50 tonnes pour réaliser les opérations de démantèlement, soit la longueur d’un terrain de football
Coût total : 2,1 milliards d’euros, financés par les donations de 45 pays
Construit par Novarka, la coentreprise entre Vinci Construction Grands Projets et Bouygues Travaux Publics
Plusieurs raisons expliquent l’état actuel du site et sa dégradation. D’abord, la chute de l’URSS qui a conduit à l’indépendance de l’Ukraine au début des années 1990 a entraîné une période d’instabilité. Les Ukrainiens se dédouanent en évoquant les tensions avec le voisin russe, qui soutient les séparatistes dans l’est du pays. Ensuite, la pauvreté de l’Ukraine ne lui a pas permis de financer des travaux… Au détour d’une conversation, un responsable ministériel avoue également que la volonté de la population est « d’oublier ce fardeau ». « Jusqu’à l’accident de Fukushima en mars 2011, personne ne s’intéressait à Tchernobyl. Depuis, les Ukrainiens et surtout les Kiéviens se sont souvenus qu’ils avaient la même situation à traiter à moins de 100 kilomètres au nord de la capitale », explique le porte-parole de la Banque européenne pour le reconstruction et le développement (Berd), Anton Usov, un russe expatrié en Ukraine.


Les combustibles usés des réacteurs 1,2 et 3 seront entreposés dans ce centre de stockage pendant cent ans. 

Au milieu de ce paysage apocalyptique, quelques îlots de modernité émergent cependant. L’arche géante, qui doit recouvrir le réacteur numéro 4, culmine à plus de 100 mètres pour une portée de 260 mètres. Elle contiendrait aisément Notre-Dame de Paris. Cette mégastructure construite par Novarka, la coentreprise des français Vinci et Bouygues, est une muselière géante pour confiner le cerbère radioactif qui menace encore de rugir. La première fonction de l’arche est de cantonner tout rejet radioactif en cas d’effondrement du sarcophage, la deuxième est de permettre le début du démantèlement du réacteur numéro 4.

Trois projets pour sécuriser le site

Ce chantier a nécessité la présence d’une centaine d’ingénieurs français expatriés. « Ce n’est pas toujours facile d’attirer des personnes ici. Mais sur place, nous ressentons une vraie fierté car nous créons quelque chose qui n’existera jamais ailleurs. Une fois qu’on a travaillé ici, on n’a plus peur de rien », assure Nicolas Caille, le président de Novarka [lire entretien page 50]. Tous les Français qui se rendent à Tchernobyl font un point radiologique à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) avant leur départ. Ensuite, ils ne sont autorisés à recevoir que 13 millisieverts (mSv) par an, moins que la norme pour les travailleurs du nucléaire dans l’Hexagone (20 mSv).


l'Arche, bâtie par Novarka

L’immense arche a été construite sur des rails. En novembre prochain, elle glissera sur 300 mètres au-dessus du réacteur accidenté. Elle sera confiée aux autorités ukrainiennes en 2017, au terme d’un chantier qui aura coûté 2,1 milliards d’euros. Deux autres constructions sont en cours. D’une part, l’ISF2 (Interim spent fuel storage facility), un centre d’entreposage pour recevoir 20 000 assemblages de combustibles usés des réacteurs numéros 1, 2 et 3. Ils sont actuellement entreposés dans un ancien site de stockage en fin de vie, qui ne répond plus aux normes de sûreté. D’autre part, le LRPT (liquid radioactive waste treatment plant), en phase de démarrage. Il s’agit d’une usine pour traiter les 23 000 mètres cubes d’eau hautement radioactives accumulée sur le site.

Pour réaliser ces travaux, 7 000 ouvriers se sont relayés tous les quinze jours. Une large partie est logée dans la ville déserte de Tchernobyl. « Nous essayons de créer des conditions de travail attractives pour les salariés ukrainiens », explique Vitaly Petruk, le directeur de l’agence d’État chargée de la zone d’exclusion. Le taux de chômage dans la région, six fois plus élevé que la moyenne nationale (environ 11,5 %), est un levier. « Le travail est intéressant en termes de compensation financière et ne présente pas de risque pour la santé », insiste Vitaly Petruk. Concrètement, les salariés bénéficient de transports et de repas gratuits. Par ailleurs, chacun reçoit une prime de 1 800 hryvnias (environ 60 euros), un montant non négligeable quand on sait que le salaire moyen en Ukraine s’élève à 12 000 hryvnias (environ 400 euros). Officiellement, aucun accident radiologique n’a eu lieu depuis l’accident.

Un financement international

L’ensemble des travaux a coûté près de 2,9 milliards d’euros, une somme réunie par la Berd. « L’Union européenne a financé, à elle seule, 675 millions d’euros », rapporte Vince Novak, le directeur de la sûreté nucléaire à la Berd. Le reste provient d’une quarantaine de pays donateurs, à commencer par les États-Unis et la Russie. « C’est le devoir de l’Ukraine de faire tous ces travaux. Mais vu ses difficultés financières, nous avons besoin de l’aide de la communauté internationale », déplore Igor Gramotkin, le patron de Tchernobyl.

 

Kiev organise régulièrement un appel aux dons. Les grandes cérémonies organisées pour le trentième anniversaire de Tchernobyl sont l’occasion d’appeler à la mobilisation. Pour rendre ces contributions plus attractives, Hanna Vronska, la ministre de l’Écologie et des Ressources naturelles, essaie de porter des projets positifs. Fin mars, lors d’une conférence dans les bureaux de la Berd à Kiev, elle révélait un projet de « réserve naturelle » dans la zone d’exclusion. « La nature est au calme dans cette zone. Il faut en profiter pour faire des recherches scientifiques et préserver l’écosystème. La plus grande menace pour les animaux sur place, ce ne sont pas les radiations, ce sont les humains », assure-t-elle, évoquant le retour de l’ours, du lynx et du loup. Son autre projet consiste à construire une grande centrale photovoltaïque. Du côté de la Berd, on ne cache pas un certain scepticisme.


La ville de Pripiat, à trois kilomètres de la centrale a été évacuée dans les heures qui ont suivies l'accident. 

L’Ukraine essaie d’apporter quelques subsides, même si les sommes récoltées sont anecdotiques. Depuis quelques mois, un circuit touristique a vu le jour dans la zone irradiée. Le clou du spectacle est la ville de Pripiat. Située à 3 kilomètres de la centrale, cette cité de 50 000 habitants fut évacuée dans les heures qui suivirent l’accident. À cause de l’extrême contamination, personne n’y est jamais revenu… Aujourd’hui, les quelques touristes qui s’y rendent peuvent voir, ici et là, une chaussure qui traîne, un jouet abandonné, un portrait de Staline… Mais c’est la grand-place qui attire tous les regards, avec les vestiges d’une fête foraine sur le point d’être inaugurée : ni les autos-tamponneuses, ni le manège, ni la grande roue n’auront jamais servi. Pour 200 hryvnias (environ 7 euros), tout le monde peut venir se frotter à cette mini-apocalypse nucléaire et parcourir une ville figée en 1986. Une époque où le communisme devait durer éternellement et… où le nucléaire était sûr. 

Ludovic Dupin

 

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2 commentaires

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28/04/2016 - 12h47 -

Pourquoi faire le lien entre le communisme et la catastrophe de Tchernobyl ?
Parce que cet accident a eu lieu à l'air du communisme "éternel".
Parce que cet accident est classé au niveau 7, le plus élevé.
Parce que cet accident est dû un process incontrôlé ayant eu pour conséquence une EXPLOSION.
Parce que cet accident a contaminé une bonne partie de l'Europe.
Et enfin, parce que, comme Pompéi, le site est resté figé depuis l'explosion avec une immense zone d'exclusion (30km)

Par contre, vous pourquoi faites vous le lien avec Three Miles Island (niveau 5, toujours en service) et Fukushima (niveau 7, qui a résisté au séisme mais pas à la 2nd couche du tsunami, pas d'explosion, pas de contamination dangereuse hors zone d'exclusion et qui commence à laisser la population revenir dans la zone de 30km, les radiations diminuant)...

Mais je suis d'accord avec vous concernant les énergies renouvelables à développement massivement (mais pas le gaz ou pire le charbon !!)
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Nom profil

26/04/2016 - 09h33 -

Pourquoi faire le lien entre le communisme et la catastrophe de Tchernobyl ? Three Miles Island et Fukushima sont deux vrais catastrophes, intervenues dans des pays de libre marché et de très haute technologie. La seule vérité est que l'énergie nucléaire est très dangereuse et doit absolument être abandonnée au profit des énergies renouvelables.
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