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Quand les industriels jouent les capital-risqueurs

De plus en plus de grands groupes industriels se dotent de fonds de capital-risque destinés à prendre des participations dans des start-up prometteuses. Avec, à la clé, le pari de plus-values financières et de retombées technologiques.
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Quand les industriels jouent les capital-risqueurs

Thomson, Rhône-Poulenc, Vivendi, Bolloré et bientôt Alcatel... Les uns après les autres, les grands groupes industriels français s'initient au capital-risque, investissant à tours de bras, via des fonds, dans des start-up. Outre le holding Markas, coté à Amsterdam, qui a récemment pris une participation dans Boo. com (site marchand de sportswear de moyenne gamme suédois), LVMH a ainsi créé Europ@Web, un fonds de 500 millions d'euros destiné à investir dans les valeurs Internet. Pinault-Printemps-Redoute dispose de Club-développement, un véhicule commun avec la banque CIC pour drainer des projets dans la distribution ; la nouvelle filiale PPR Interactive récupérant les dossiers d'E-business. Le groupe Vivendi a, lui, fédéré quinze partenaires industriels et financiers (Mannesmann, British Telecom, Donaldson Luf- kin & Jenrette...) pour créer Viventures, un fonds de 770 millions de francs, à cheval entre Paris et San Francisco. Rhône-Poulenc et Danone ont mis des billes dans Auriga, un fonds de 65 millions d'euros (426 millions de francs) qui finance de jeunes entreprises dans les biotechnologies et les technologies de l'information et des matériaux. Clin d'oeil de l'histoire, même les start-up d'hier devenues les success stories d'aujourd'hui entrent dans la danse. Onze ans après ses débuts, Gemplus, le numéro 1 mondial de la carte à puce, s'apprête à lancer, sous le nom de code " Smart Corp ", un fonds de 100 millions de dollars ouvert à des investisseurs internationaux. " Gemplus est aujourd'hui à un carrefour : d'un côté, des entrepreneurs nous démarchent pour des projets de développement dans l'univers de la "smart card". De l'autre côté, nos actionnaires, comme les investisseurs qui nous sollicitent pour entrer dans notre capital, sont prêts à mettre de l'argent. Nous voulons faire bénéficier tout le monde de cette situation et accélérer le développement du marché de la smart card ", rapporte Jacques Seneca, vice-président senior solutions et services, responsable du projet. Des vagues américaines Plus communément baptisé " corporate venture ", ce phénomène n'est pourtant pas nouveau. Aux Etats-Unis, il a déjà connu plusieurs vagues depuis les années 70 et 80. Avec des flux et des reflux, selon les bonnes ou les mauvaises années de l'économie américaine. De General Electric à Microsoft - et même la CIA, qui serait en passe de se doter d'un " corporate fund " ! -, tous les grands noms de l'industrie outre-Atlantique rivalisent désormais avec les financiers. Fort d'un portefeuille de 300 participations actuellement valorisé à près de 4,8 milliards de dollars, Intel affiche ses ambitions en Europe. Le fabricant de microprocesseurs, qui investit directement son cash, vient de prendre position dans trois start-up françaises : le site de communauté francophone, Multimania, ChateauOnline (vente de vin sur Internet) et NetCentrex (voir encadré page 60). " Nous ambitionnons un tiers de notre portefeuille en Europe ", avance Christian Waldvogel, directeur du développement stratégique du groupe. De quoi doper le " corporate venture " en Europe. D'autant que, outre-Rhin, des acteurs, comme Deutsche Telekom à travers T-Venture ou Bertelsmann - dont le fonds, basé à Santa Barbara (Californie) vient d'être porté à 150 millions de deutsche Mark -, sont loin de rester inactifs. En France, hormis Innovacom - la filiale de capital-risque de France Télécom - et Thomson-CSF Ventures créée à l'époque d'Alain Gomez, les industriels se sont longtemps contentés de modestes tickets dans des sociétés de capital-risque sectorielles, telles l'Idia dans l'agro-alimentaire, ou aux intérêts plus locaux, comme Siparex avec Michelin. " Les grands industriels français ont longtemps considéré que le corporate venture n'était pas indispensable, car le contexte européen ne le nécessitait pas complétement ", analyse Jean-Michel Barbier, directeur général de Thomson-CSF Ventures. Pourquoi l'engouement actuel ? Le déclic, c'est la formidable accélération de la technologie. En particulier, celle d'Internet, qui bouleverse les rapports de force en- tre des grands groupes " dominateurs ", longtemps tentés de mettre la main sur les innovations externes pour mieux les " tuer ", et une nouvelle génération d'entrepreneurs, capables de monter des empires en quelques " clics ". " Small is beautiful " " Les groupes industriels sont de moins en moins accoucheurs de technologie de base, mais de plus en plus des assembleurs recourant à des laboratoires extérieurs ", poursuit Jean-Michel Barbier. Coût des budgets de recherche-développement et inertie des grandes structures obligent, la technologie est de plus en plus tirée par les PME. " Quand on entre dans une start-up, on achète d'abord la créativité de son équipe. Le corporate venture permet de réussir à l'extérieur ce qu'on n'a pas la capacité de pouvoir faire à l'intérieur d'une mégastructure, qui cultive moins l'esprit entrepreneurial ", souligne Luc Lechelle, directeur associé chez Dassault Développement, la société de capital-risque du groupe aéronautique. Les formidables perspectives de plus-values de ces start-up expliquent également l'attrait actuel des entreprises pour le corporate venture. " Quand les marchés financiers sont hauts, les entreprises ont tendance à se lancer dans le capital-risque ", constate Denis Champenois, directeur général d'Innovacom. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la plupart des corporate ventures se ruent sur Internet. " On n'a jamais connu, dans l'histoire économique, de secteur, où l'on pouvait faire des plus-values aussi élevées en si peu de temps. En Bourse, il suffit qu'une valeur soit "internetisée" pour être valorisée à des multiples de chiffre d'affaires très élevés ", renchérit Christophe Chausson, à la tête de Chausson Finance, un cabinet spécialisé dans la recherche de capitaux pour les start-up hightech. Une manne non négligeable, pour des maisons mères contraintes par la Bourse à faire davantage de profits. Avec un " TRI " (taux de retour sur investissement) net potentiel de 30 % pour 300 millions de capitaux alloués, Dassault Développement affiche ainsi la seconde performance du groupe en termes de rentabilité, pas loin de la filiale d'édition de logiciles Dassault Systems. L'externalisation de la recherche-développement Sans compter que le corporate venture permet de faire de la veille technologique à bon compte en évitant aux grands groupes de devoir consacrer des équipes et des dépenses de recherche-développement. " Les entreprises qui viennent nous voir et qui n'ont pas besoin de capital-risque, nous les présentons à nos actionnaires. De même que, en cas de signature d'un accord de partenariat par une de nos start-up, nous les avertissons un peu avant ", confie Jacques Chatain, " general partner " chez Auriga. De son côté, pour favoriser les synergies, Intel passe un accord stratégique avec la société sponsorisée lors de l'investissement et désigne un parrain (un directeur de division, généralement) chargé de suivre le poulain. Une logique de " business développement " également partagée par Innovacom. Sur la centaine de participations de son portefeuille, la filiale de France Télécom évalue aujourd'hui à 30 % le retour technique pour le groupe. De quoi enrichir la gamme de services et les nouvelles applications de l'opérateur téléphonique, et stimuler ses ventes. Le corporate venture, porteur de l'image du groupe Mais les retombées ne sont pas seulement techniques et commerciales. Le corporate venture est porteur de l'image de la maison mère. Au même titre que Thomson-CSF Ventures a sans doute contribué à adoucir l'image d'un Thomson volontiers dominateur, Innovacom permet à France Télécom d'être " dans le coup ", alors que les mauvaises langues ne donnaient pas cher de l'ex-monopole public avec l'arrivée d'Internet. " Le corporate venture est révélateur de la culture d'un groupe. Le fait qu'Alcatel n'ait pas réussi jusqu'ici à accoucher d'un fonds n'est pas un hasard ", estime un corporate investisseur, en tout anonymat. Rares sont néanmoins les purs fonds corporate. Véhicules d'investissement variés, montants des capitaux inégaux, objectifs disparates... Il y a autant de corporate ventures que de politiques de groupes. Cisco Systems, par exemple, n'a pas de fonds, préférant prendre des participations dans les fonds des autres. Il est ainsi au tour de table de Viventures. Dassault Développement gère les capitaux alloués par le holding familial détenteur du groupe Dassault et investit dans des " fonds de fonds " à l'étranger. D'autres groupes mélangent subtilement les genres. C'est le cas de François Pinault. Artémis, son holding patrimonial, est entré, aux côtés de Viventures, dans le capital de Beenz, une société britannique qui attribue des points de fidélité aux internautes, alors que PPR Interactive suit sa propre stratégie. Idem pour LVMH et Bernard Arnault, qui investissent respectivement via Markas et Europ@Web. Mais, nuance un professionnel, " que ce soit la Financière Agache, LVMH ou Europ@Web, c'est toujours l'argent du groupe " ! Des participations minoritaires En revanche, dans l'approche des dossiers, la plupart des corporate ventures ne se différencient guère des financiers traditionnels. " Les fondamentaux d'analyse sont les mêmes. La différence, c'est le temps. Nous avons sauvé plusieurs fois des entreprises, car nous n'étions pas pressés ", plaide Jean-Michel Barbier, de Thomson-CSF Ventures. Cela ne les empêche de se retrouver très souvent dans les mêmes tours de table. Les fonds corporate ayant vocation à prendre des participations n'excédant pas 5 à 30 % dans les sociétés. " Les fonds corporate ne sont pas dans une logique d'acquisition ", précise Denis Champenois, d'Innovacom. Sauf lorsque cela devient stratégique. France Télécom ne vient-il pas de prendre le contrôle du site marchand Alapage.com ? Un tour de table de 62 millions de francs Pas vraiment valeur technologique, ChateauOnline a su s'attirer les faveurs des grands fonds corporate de la place, aux côtés de financiers et de business angels. Après un premier tour de table de 8 millions de francs, fin 1998, le site de commercialisation de vin sur Internet, qui prévoit un chiffre d'affaires de 10 millions de francs pour son premier exercice, vient de lever 62 millions de francs (industriels et financiers). Mais la répartition du capital comme les prévisions de résultats du site sont soigneusement tenues secrètes. POURQUOI ILS INVESTISSENT Ils boostent le marché Exemple : Intel. En investissant son cash dans les start-up, le géant des microprocesseurs entend stimuler la demande globale de PC et profiter ainsi de la croissance du marché de l'informatique. Ils veulent stimuler leurs ventes Exemple : Innovacom 3. Après avoir pratiqué la veille technologique puis l'essaimage, la société de capital-risque de France Télécom cherche désormais à investir dans des start-up évoluant autour des lignes de produits commercialisés par la maison mère (Internet, Intranet et mobiles). Ils profitent des opportunités de la net economy Exemple : LVMH. Via Markas, holding coté à Amsterdam, ou Europ@web, le fonds d'investissement du Groupe Arnault - le holding familial -, le groupe de luxe achète à tours de bras. Peu présent au premier tour de table, il cible plutôt les start-up proches d'une cotation en Bourse. Quitte à les payer plus cher. Ainsi, il a déboursé quelque 120 millions de francs pour acquérir le site français de vente aux enchères Aucland. Ces prises de participation doivent se transformer rapidement en or, comme le montre la récente introduction en Bourse de QXL.com, site britannique de vente aux enchères, dont LVMH est actionnaire. Tant que la bulle Internet n'éclate pas... Ils font fructifier l'argent de la famille Exemple : Dassault Développement. Ses 300 millions de francs proviennent du groupe Dassault détenu par le holding familial. Ses investissements portent sur les nouvelles technologies de l'information et de la communication, avec des participations dans des start-up comme l'américain LuckySurf, loterie sur Internet ou le français ChateauOnline (lire ci-contre). Netcentrex : Avoir Intel, Innovacom et Viventures à son capital Issue d'un essaimage du Cnet, le centre de recherche de France Télécom, NetCentrex apparaît comme l'une des start-up les plus prometteuses. Spécialisée dans le développement de matériels de télécommunication voix et vidéo sur Internet, la société caennaise fondée par Olivier Hersent, un jeune ingénieur, boucle son second tour de table, d'un montant de 77 millions de francs. Sur-souscrit plus de deux fois et demie, les financiers y font une entrée en force. Y figurent notamment Innovacom, Intel, Viventures, T-Venture (la filiale de capital-risque de Deutsche Telekom), CDC-Innovation et des fonds anglo-saxons. " Ouvrir son capital à des "corporates" n'a d'intérêt que si une synergie industrielle est possible ", explique Olivier Hersent. Intel vient ainsi d'annoncer la création de fermes de données Internet destinées à offrir aux entreprises des services de commerce électronique. De son côté, Viventures a des liens très étroit avec Cegetel et Mannesmann. " De plus, poursuit le P-DG à la différence d'un financier classique, un investisseur industriel fait une analyse plus poussée de l'état de la technologie. Il examine le dossier dans le détail pour regarder ce que la start-up peut lui apporter en termes de synergie ; alors que le capital-risqueur purement financier regarde plutôt l'environnement dans lequel évolue l'entreprise. "

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