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QUAND LES ÉLITES CRÉENT LEUR BOÎTE

Christophe Bys

Publié le

Enquête Ce sont les rebelles du système. Une fois leur diplôme d'ingénieur en poche, ils préfèrent créer leur entreprise plutôt que de rejoindre un grand groupe. Découvrez les rites de cette tribu.

QUAND LES ÉLITES CRÉENT LEUR BOÎTE
Avec leur formation et leurs réseaux, les ingénieurs ne sont pas les plus mal lotis pour créer une entreprise.Thierry Georges, X Télécoms et PDG d'Oxxius
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Les ingénieurs-entrepreneurs sont une espèce très rare. Seuls 5 % des diplômés d'écoles d'ingénieurs se lancent dans l'aventure, selon le récent rapport de l'Institut Montaigne. Autant dire qu'ils sont des exceptions ! Aloïs Kirchner, polytechnicien, l'un des auteurs de cette étude, ne connaît qu'un seul candidat à la création dans sa promotion. Guillaume Masson, un ancien de l'Ensat (École supérieure agronomique de Toulouse), se souvient d'un amphi où « seulement six élèves sur 150 ont levé le doigt » pour suivre un cours sur la création d'entreprises. « La peur de l'incertitude est forte », analyse Éric Langrognet, le responsable de la filière entrepreneurs à l'École centrale. D'autant plus forte que s'orienter vers un diplôme de grande école ne fait pas appel à un goût particulier pour le risque. Pourtant, « avec leur formation et leurs réseaux, les ingénieurs ne sont pas les plus mal lotis pour créer une entreprise », estime Thierry Georges, un X Télécoms, multi-récidiviste de la création d'entreprise.

 

D'abord croire en son projet

 

Quand un jeune veut créer son entreprise, le marathon commence dès le cercle familial. Les entrepreneurs en herbe ont droit à une version modernisée du « passe ton bac d'abord » sous forme de conseils : « Commence par faire deux ans dans une grosse entreprise ». Si l'entourage familial n'est pas toujours enthousiaste, les copains ingénieurs ne le sont pas tellement plus. Le mode de vie du créateur, proche d'un ascète, l'éloigne de ses proches. « Ce n'est pas facile de devoir rester chez ses parents quand vos copains de promo prennent un appart », témoigne Samuel Stremsdoerfer, diplômé de l'ESCPE, PDG fondateur de Jet Metal qui a fait du traitement de surfaces sa spécialité. Aux débuts de son entreprise, pendant dix-huit mois, il passait sa journée au labo et travaillait le soir dans un fast-food, quand ses copains touchaient des salaires de jeunes cadres courtisés.

Et croire dur comme fer en son projet est essentiel lorsque l'on est un jeune diplômé tout juste sorti de l'école et que les concurrents sont des entreprises bien établies. Prendre le pari de construire un ordinateur en rupture avec ce que font les géants du secteur n'est pas forcément simple. « Tous nos concurrents sont dans la course à la puissance et produisent des machines qui répondent à tous ses besoins. Nous pas », avance, sans rougir, Guillaume Masson. Son entreprise, Metal IT, entend affronter sans crainte les Dell, HP et autre Lenovo en lançant des ordinateurs « écolo-compatibles ».

 

Échanger autour de son idée

 

Ancien centralien, lui-même créateur d'entreprise, Éric Langrognet analyse le profil des étudiants de la filière entrepreneuriat de l'École centrale de Paris qu'il a créée : « Parmi les étudiants se trouvent aussi bien des mordus que des allergiques à la technologie. » Thierry Georges appartient à la première catégorie. Polytechnicien et fondateur d'Oxxius, producteur de lasers haut de gamme, il n'imagine pas qu'il aurait pu créer « une entreprise sans lien avec une innovation technologique. Je reste un ingénieur. »

Marie-Valérie Moreno a elle aussi attrapé le virus sur la paillasse d'un laboratoire (lire page 44). Ingénieur et thésarde de l'UTC, la cofondatrice de Bioparhom (spécialisé dans le diagnostic médical) n'était pas attirée par la création d'entreprises. Mais pendant sa thèse, elle développe un prototype. « Après, je ne pouvais pas imaginer que ces résultats restent dans un placard », explique-t-elle. Avant de créer le moteur de recherche Twenga, Bastien Duclaux, le directeur général de l'entreprise, avait travaillé lors de sa scolarité à Télécom ParisTech sur les métamoteurs. S'il s'occupe aujourd'hui de la gestion de l'entreprise de 150 salariés, il aime toujours passer un oeil et discuter avec l'équipe de R et D. D'autres se lancent dans des projets où l'innovation n'est pas technologique, mais plutôt du côté du business model. Corentin Denoeud se définit lui-même comme « un chef de projet » et non comme un ingénieur bidouilleur (lire ci-contre).

Que le fondateur soit ou non un chercheur, « un projet n'est jamais viable en lui-même. C'est la façon dont il est mené par le créateur de l'entreprise qui transformera l'idée en réussite », prévient Éric Langrognet. Et en la matière, le cliché du génial créateur mettant au point l'innovation du siècle seul dans son coin (comme le personnage de Marck Zuckerberg, fondateur de Facebook, dans « The Social Network ») en prend un coup. Les bonnes idées se trouvent davantage en échangeant avec autrui qu'en restant enfermé dans son laboratoire. L'idée de Metal IT est née de discussions entre copains. « Mes associés ont d'abord été des collègues avec lesquels je discutais beaucoup, raconte Guillaume Masson, l'un des fondateurs. Quand des projets plus précis ont pris forme, nous les avons présentés à notre employeur d'alors qui n'en a pas voulu ». D'où l'envie de créer leur entreprise.

Cécilia Durieu, diplômée de Centrale Lyon et son associé se sont croisés lors d'une formation au sein de la banque qui les employait. « Je voulais monter une entreprise. Il avait une idée. Nous nous sommes associés » explique-t-elle. Greenworking était né. Corentin Denoeud, le PDG de Wijet, a rencontré le sien lors d'un exercice à HEC. Leur complémentarité a scellé leur association : « Alexandre a de l'imagination, des idées. Moi en bon ingénieur, je les trie, les mets en ordre et les exécute. »

 

Goûter à la liberté

 

Créer une entreprise est également un investissement à temps plein. Pourtant, aucun des créateurs ne le regrette. Au contraire, tous expliquent que travailler pour son entreprise ce n'est plus vraiment travailler. Et ces têtes bien faites et bien pleines découvrent même le plaisir des tâches rébarbatives : « Ce n'est pas grave, car je sais toujours pourquoi je fais les choses. Dans un grand groupe, c'est rarement le cas », explique Cécilia Durieu. On est quand même loin du train-train quotidien ! « D'un jour à l'autre, je ne fais jamais la même chose », résume Corentin Denoeud. Ce qu'apprécie Samuel Stremsdoerfer, c'est la multiplicité des activités : « Du commercial le matin, de la technique l'après-midi et de la finance le soir. Je me suis mis au droit de la propriété intellectuelle, c'est passionnant. » Cette panoplie complète n'est souvent accessible que beaucoup plus tard pour ceux ayant misé sur une carrière dans un grand groupe.

La passion est telle que certains n'imaginent plus faire autre chose. Avant de créer Oxxius, Thierry Georges avait déjà fondé une première entreprise à la fin des années 1990. Débarqué par ses actionnaires, il se souvient : « Après trois années intenses, je ne me voyais pas retourner dans un grand groupe. J'avais goûté la liberté. » Enfin, la création d'entreprises est aussi un apprentissage sur soi : « À la sortie des grandes écoles, les étudiants pensent tout savoir, tout comprendre, rappelle Samuel Stremsdoerfer le PDG de Jet Metal. La création d'entreprise m'a surtout appris que j'avais encore tout à apprendre, qu'il me fallait acquérir de l'expérience. »

Si les créateurs d'aujourd'hui rêvent de faire fortune, ils ne le disent pas trop fort. « La motivation financière est marginale », confirme Éric Langrognet, le responsable de la filière entrepreneurs à l'École centrale. En revanche, créer une entreprise est un moyen de changer, si ce n'est le monde, du moins son univers proche. Samuel Stremsdoerfer, qui a développé un procédé de métallisation original, explique : « Ma stratégie consiste à monter un groupe industriel et grâce à l'innovation, à maintenir la production en Europe. » De son côté, Marie-Valérie Moreno se dit très fière « de produire dans le Haut-Forez (Loire) et de participer ainsi au maintien d'une activité en zone rurale. » Et elle s'énerve de savoir qu'une partie de la production d'un composant est partie en Chine pendant son congé maternité. Guillaume Masson et ses associés sont tout aussi engagés : « Notre projet est de créer du matériel moins polluant, plus responsable. Si le produit est un peu plus cher aujourd'hui, c'est aussi parce qu'il est fabriqué en France. » Qui ira dire après ça que les jeunes ne pensent qu'à leurs RTT ?

« Je voulais être chef de projet. On m'a ri au nez »

CORENTIN DENOEUD, fondateur de Wijet Insa Lyon, 26 ans

S'il est aujourd'hui à la tête d'une entreprise de 12 salariés, pour un chiffre d'affaires de 2 millions d'euros en 2010, ce n'est pas un hasard, car Corentin Denoeud y pense depuis longtemps. Quand il parle de son passage au bureau des étudiants de l'Insa de Lyon, il évoque une PME de deux salariés, où il a beaucoup appris. « J'ai développé un logiciel pour la gestion des plates-formes logistiques, dont j'ai sous-traité une partie en Inde. » Pourtant, à la sortie de l'école, il postule dans de grandes entreprises, notamment pour rassurer sa famille. « Je voulais être chef de projet. On m'a ri au nez. » Qu'importe, il sera « chef de projet » de son entreprise. C'est pendant le master entrepreneuriat d'HEC qu'il croise Alexandre Azoulay, bientôt son associé. Ils créent Wijet, une compagnie aérienne de taxis jet. L'innovation est dans le business model. Des tarifs simplifiés, avec un prix à l'heure quelle que soit la destination, taxes d'aéroport incluses. La flotte compte désormais quatre avions.

« Mon entreprise me ressemble »

MARIE-VALÉRIE MORENO, fondatrice de Bioparhom UTC, 33 ans

« J'étais anti-patron, anti-capitaliste. » Sa tradition familiale, très à gauche, n'a pas arrêté cette diplômée de l'université de technologie de Compiègne (Oise). Elle saute le pas en juin 2008 pour valoriser les résultats de sa thèse, en créant une entreprise dans le diagnostic médical. « J'avais des a priori sur les patrons. Et j'ai rencontré des gens ouverts, qui ne pensaient pas qu'à l'argent. À leur contact, j'ai compris que l'entreprise que je créerai me ressemblerait. » Alors, à peine les statuts déposés, elle a adopté une charte limitant l'écart de salaire entre dirigeants et salariés, où la diversité est promue, etc. Elle a trouvé son associé grâce à une petite annonce. « En étant deux dirigeants, chacun peut mener une vie normale. Je veux à la fois pouvoir prendre des week-ends et avoir une boîte qui tourne. » Toujours militante visiblement.

MONTAIGNE AU SECOURS DES INGÉNIEURS CRÉATEURS

L'Institut Montaigne a confié à trois jeunes polytechniciens la rédaction d'un rapport (1) pour adapter la formation des ingénieurs à la mondialisation. Parmi les objectifs, figure en bonne place le développement de l'entrepreneuriat. L'institut propose notamment : L'ouverture d'ateliers incubateurs dans chaque école ou groupement où les étudiants pourraient développer leurs projets 24 heures sur 24 et 365 jours par an. La mise en place de modules « création d'entreprise » dans les cursus, avec des cours de valorisation de l'innovation, de protection intellectuelle et de levée de fonds. La présence physique des entreprises sur les campus et le partage des locaux. La création d'une épreuve de personnalité dans la sélection des candidats. (1) « Adapter la formation des ingénieurs à la mondialisation » de Romain Bordier, Aloïs Kirchner et Jonhatan Nussbaumer. Disponible sur www.institutmontaigne.org

Découvrez la liste des meilleures écoles d’ingénieurs 2014

 

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