Quand les dirigeants de France Télécom se confiaient à la caméra de Serge Moati

Dans un film inédit de Serge Moati, commandé par la direction de France Télécom en 2009 et diffusé devant le tribunal correctionnel de Paris le 21 juin, plusieurs membres de la direction de l’époque expriment des doutes sur les méthodes utilisées.

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Quand les dirigeants de France Télécom se confiaient à la caméra de Serge Moati
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"On a poussé le ballon un peu trop loin, il faut remettre tout ça à plat." Cela ressemble à un aveu, a minima à une remise en cause de la politique suivie jusque-là. Ces propos, Didier Lombard, alors PDG de France Télécom, les tient à la caméra de Serge Moati en 2009, dans un train qui les emmène vers un des nombreux sites du groupe. Alors que l’entreprise vient de terminer une phase importante de sa réorganisation, Didier Lombard a en effet demandé au réalisateur de faire un film "pour rassembler l’entreprise autour d’une certaine fierté", explique-t-il le 21 juin au tribunal correctionnel, juste avant la diffusion du documentaire, au procès France Télécom.

Le tournage a commencé au printemps 2009. Mais le 14 juillet, Michel Deparis se donne la mort à Marseille, laissant une lettre : "je me suicide à cause de mon travail à France Télécom, c’est la seule cause". Une déflagration, un tournant dans la prise de conscience de la gravité de la crise sociale qui secoue l’entreprise depuis 2007. Alors que le PDG souhaite arrêter le tournage, la directrice de la communication demande au contraire à Serge Moati de filmer la crise. Le tournage continue donc. "J’ai carte blanche", dit Moati dans le film. Montré au comité exécutif en juillet 2011, le film, propriété d’Orange, ne sera jamais diffusé jusqu’à ce 21 juin, devant un tribunal.

Chronique d'un désastre annoncé

Le réalisateur revient sur les bouleversements colossaux qu’a connus France Télécom, ancien ministère devenu entreprise privée, obligée de s’adapter aux nouvelles technologies, mobile et internet, de faire face à l’ouverture à la concurrence internationale, endettée au point de craindre le dépôt de bilan, au début des années 2000. Il filme des personnels attachés à leur culture technique, obligés de devenir des commerciaux, au téléphone ou en boutique, des fonctionnaires attachés au service public à qui on demande de vendre des produits ou services à des "clients" qui n'en ont pas besoin... Deux salariés disent avoir "honte" de ce qu’ils font ou de leur entreprise. Serge Moati rencontre les collègues, les managers, de personnes qui se sont donné la mort. Filme les larmes d’un médecin du travail, impuissant, dont les alertes n’ont suscité aucune réaction.

Et il interroge les dirigeants de l’époque, dont Stéphane Richard, qui prendra la succession de Didier Lombard, et Delphine Ernotte. Trois d'entre eux se retrouvent aujourd’hui devant le tribunal pour harcèlement moral : Didier Lombard, le PDG, Pierre-Louis Wenès, son bras droit, Olivier Barberot, le DRH. Qui dit dans le film être au courant des souffrances vécues, mais ne pas en avoir mesuré la "profondeur". Le directeur des relations sociales d’alors, Laurent Zylberberg, lui, le reconnaît : "on n’imaginait pas quelque chose d’une telle ampleur ; c’est aussi parce qu’on refusait d’écouter".

Responsabilité de l'entreprise

La diffusion du film terminée, la présidente du tribunal interroge Pierre-Louis Wenès sur le sens d'une de ses déclarations, "c’était une situation sérieuse, mais pas une situation qui justifiait les événements qui ont suivi". "Ca ne justifiait pas tout ce maelstrom", explique-t-il, parlant de l’emballement médiatique de l’été et de l’automne 2009. Il continue d’affirmer qu’à l’époque, "il n’y avait pas de crise sociale systématique chez France Télécom, il y avait des cas spécifiques". "C’est comme si tout ce qui avait été fait n’existait pas, comme si on n’avait fait que des conneries… ", poursuit-il. Pierre-Louis Wenès se défend avec le même argument que Didier Lombard : les décisions prises l’ont d’abord été pour éviter la disparition de France Télécom.

Selon Nicolas Guérin, actuel secrétaire général du groupe Orange et représentant de l’entreprise poursuivie en tant que personne morale, "le film montre qu’il n’y a pas eu de complot pour pousser les gens au suicide, peut-être de l’incompétence". "Pas pénal !" réagit une avocate sur les bancs de la défense. Mais le représentant de Stéphane Richard, actuel patron, le reconnaît : "on n’a pas su accompagner les plus fragiles, ce qui est de la responsabilité de l’entreprise". Responsabilité… Un mot qui a peu été utilisé jusqu’ici par les prévenus.

En 2008 et 2009, 35 collaborateurs de France Télécom se sont suicidés.

Cécile Maillard Journaliste relations sociales et enseignement supérieur

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