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Quand les Beaux-Arts fréquentaient l’industrie

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Cette semaine, Alain Cadix nous parle de l'importance de l'artiste dans la création industrielle et dans les équipes de conception des objets. Chargé de la Mission Design par les ministres du Redressement productif et de la Culture, ancien directeur de l'École nationale supérieure de création industrielle, conseiller technique au CEA, il expose chaque semaine pour L'Usine Nouvelle sa vision des mutations de l'industrie par le prisme du design et de l'innovation.

Quand les Beaux-Arts fréquentaient l’industrie © DR

Le redressement productif passe par un redressement créatif. Cette conviction exprimée rue de Valois veut attirer l’attention sur la contribution potentielle de la création – au sens que lui donne le ministère de la Culture – au développement des entreprises, comme des territoires. C’est une acception possible de la formule. Celle-ci renvoie à l’histoire, parfois tumultueuse, parfois harmonieuse, des relations entre les arts et l’industrie.

Un professeur de l’université de La Rochelle, François Souty, a récemment publié un très intéressant article sur l’histoire de l’Ecole des Beaux-Arts de Nantes – et sur celles du Québec, qui en sont les sœurs cadettes.

"Le directeur devra se pénétrer de notre industrie locale et de ses besoins"

Au début du XXème siècle en France, "l’ensemble (des) dirigeants politiques partage clairement (…) une même conception positiviste de l’organisation de la société républicaine française, associant éducation, progrès et développement". Les édiles de Nantes, en bonne intelligence avec les gouvernants à Paris (certains en sont ou en ont été), créent leur Ecole régionale des Beaux-Arts avec des objectifs qui mêlent "préoccupations artistiques, esthétiques, mais également socio-économiques et industrielles".

Dans la description du poste, pour prendre une expression d’aujourd’hui, il est écrit que "le directeur devra se pénétrer de notre industrie locale et de ses besoins". En 1904, un artiste, Emmanuel Fougerat, formé aux Beaux-Arts de Paris, en est le fondateur et le premier directeur. Il regroupe autour de lui une communauté d’artistes-enseignants partageant les mêmes valeurs et objectifs. Plus tard nos cousins canadiens feront appel à lui pour créer, avec des objectifs similaires, les écoles des Beaux-Arts de Québec et de Montréal. Nantes n’est pas un cas isolé en France : d’autres écoles (par exemple celle de Nancy) ont été créées dans un même esprit.

plus de "création que" d’"innovation"

Projetons-nous un siècle plus tard. Dans le contexte concurrentiel mondial, il nous faut admettre que notre offre a besoin d’un profond renouvellement. Cela exige plus de création, au sens industriel, que d’innovation. Du reste, le mot innovation est galvaudé ; c’est devenu un fourre-tout.

La création industrielle, quant à elle, est potentiellement porteuse de nouveautés radicales. Celles-ci s’appuient sur des technologies nouvelles ou traditionnelles revisitées, sur des combinaisons et des hybridations inédites, etc. Elles génèrent – ou sont le fruit – de nouveaux modèles économiques et/ou sociaux, de nouvelles façons de penser et de faire. Cette radicalité passe outre des règles, des paradigmes dominants, des évidences historiques ; elle fait aussi fi de signaux de marché qui conduiraient au ravaudage de solutions existantes.

Penser déviance, détournement, contournement, contre-pied, conduit assez naturellement à faire un lien avec art et artistes, donc avec la création, telle qu’entendue rue de Valois. On peut lire à cet égard René Huyghe ou Pierre-Damien Huyghe.

Comment alors augmenter la propension d’une entreprise à "créer" ? En la dotant de dirigeants visionnaires "à la Steve Jobs" ? Oui, bien sûr... En mettant en place des procédures de management qui n’inhibent pas la création ? Cela est certain.

intégrer des artistes dans les équipes de conception des objets

Mais aussi en intégrant des "créateurs" dans les rouages de la conception de l’offre. Des designers ? Naturellement, ils ont été préparés à cela. Mais sont-ils tous pour autant des briseurs de codes ? La réponse ne peut qu’être individualisée ; elle est fonction d’une aptitude personnelle à porter des changements radicaux de regards, de grilles de lecture, à matérialiser des concepts en rupture, à entraîner dans, et par des récits extra – ordinaires. Faut-il aller jusqu’à intégrer des artistes dans les équipes de conception des objets, et faire ainsi converger deux modes de création ? Pourquoi pas !

Beaucoup d’artistes, formés depuis 1968 dans nos écoles d’art, répugnent à l’idée de créer des objets utiles et de travailler au profit de l’industrie. Mais pas tous, surtout dans les jeunes générations. Une évolution est en cours – dont il faut se réjouir – qu’il convient de mettre au crédit de certains directeurs, ou directrices d’école et de la direction actuelle des arts plastiques au ministère de la Culture. Il faut donc détecter ces créateurs (plasticiens, mais aussi musiciens, dramaturges,…), les convaincre avec des arguments adéquats et les intégrer avec discernement dans les processus d’idéation et d’esquisse.

Le recours à un artiste, qui ne saurait être considéré comme une instrumentalisation de l’art, est moins la recherche d’une contribution à "l’esthétisation du monde" (Gilles Lipovetski) que la marque d’une envie de rompre avec lui, c’est-à-dire avec ce qu’il est, pour tenter d’imaginer ce qu’il pourrait être et concourir à lui donner forme.

Alain Cadix, chargé de la Mission Design auprès des ministères du Redressement productif et de la Culture.
@AlainCadix

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